CHAPITRE XVI
Des moralistes hypocrites.
J'entends par hypocrite celui qui, n'étant point soutenu dans l'élude de la morale par le désir du bonheur de l'humanité , est trop fortement occupé de lui-même. Il est beaucoup d'hommes de celle espèce : on les reconnaît, d'une part, à l'indifférence avec laquelle ils considèrent les vices destructeurs des empires; et de l'autre, à l'emportement avec lequel ils se déchaînent contre des vices particuliers. C'est en vain que de pareils hommes se disent inspirés par la passion du bien public. Si vous étiez , leur répondra-t-on , réellement animés de cette passion, votre haine pour chaque vice serait toujours proportionnée au mal que ce vice fait à la société : et, si la vue des défauts les moins nuisibles à l'état suffisait pour vous irriter, de quel œil considéreriez-vous l'ignorance des moyens propres à former des citoyens vaillans, magnanimes et désintéressés? de quel chagrin seriez-vous affectés, lorsque vous apercevriez quelque défaut dans la jurisprudence ou la distribution des impôts, lorsque vous en découvririez dans la discipline militaire , qui décide si souvent du sort des batailles et du ravage de plusieurs provinces? Alors , pénétrés de la plus vive douleur, à l'exemple de Nerva, on vous verrait , détestant le jour qui vous rend témoins des maux de votre patrie, vous-mêmes en terminer le cours, ou du moins prendre exemple sur ce Chinois vertueux , qui , justement irrité des vexations des grands, se présente à l'empereur, lui porte ses plaintes : « Je viens, dit-il, m'offrir au supplice auquel » de pareilles représentations ont fait traîner six cents
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» de mes concitoyens ; et je t'avertis de le préparer à » de nouvelles exécutions : la Chine possède encore » dix-huit mille bons patriotes, qui , pour la même » cause , viendront successivement le demander le » même salaire. » Il se lait à ces mots; et l'empereur, étonné de sa fermeté, lui accorde la récompense la plus flatteuse pour un homme vertueux, la punition des coupables et la suppression des impôts.
Voilà de quelle manière se manifeste l'amour du bien public. Si vous êtes , dirais-je à ces censeurs , réellement animés de cette passion , votre haine pour chaque vice est proportionnée au mal que ce vice fait à l'état : si vous n'êtes vivement affectés que des défauts qui vous nuisent , vous usurpez le nom de moralistes , vous n'êtes que des égoïstes.
C'est donc par un détachement absolu de ses intérêts personnels, par une élude profonde de la science de la législation , qu'un moraliste peut se rendre utile à sa patrie. 11 est alors en état de peser les avantages et les inconvéniens d'une loi ou d'un usage, et de juger s'il doit être aboli ou conservé. On n'est que trop souvent contraint de se prêter à des abus et même à des usages barbares. Si dans l'Europe on a si long-temps toléré les duels, c'est qu'en des pays où l'on n'est point, comme à Rome, animé de l'amour de la pairie, où la valeur n'est point exercée par dis guerres continuelles, les moralistes n'imaginaient peut-être pas d'autres moyens, et d'entretenir le courage dans le cœur des citoyens, et de fournir l'état de vaillans défenseurs. Us croyaient, par cette tolérance, acheter un grand bien au prix d'un petit mal : ils se trompaient dans le cas particulier du duel; mais il en est mille autres où l'on est réduit à cette option. Ce n'est souvent qu'au choix fait entre deux maux qu'on reconnaît l'homme de génie. Loin de nous tous ces pédans épris d'une fausse idée de perfection.
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Rien de plus dangereux , dans un état, que ces moralistes déclamateurs et sans esprit, qui, concentrés dans une petite sphère d'idées, répètent continuellement ce qu'ils ont entendu dire à leurs mies, recommandent sans cesse la modération des désirs , et veulent , en tous les cœurs, anéantir les passions : ils ne sentent pas que leurs préceptes, utiles à quelques particuliers placés dans certaines circonstances, seraient la ruine des nations qui les adopteraient.
En effet, si, comme l'histoire nous l'apprend, les passions fortes, telles que l'orgueil et le patriotisme chez les Grecs et les Romains, le fanatisme chez les Arabes, l'avarice chez les flibustiers, enfantent toujours les guerriers les plus redoutables; tout homme qui ne mènera contre de pareils soldats que des hommes sans passions , n'opposera que de timides agneaux «à la fureur des loups. Aussi la sage nature a-t-elle enfermé dans le cœur de l'homme un préservatif contre les raisonneniens de ces philosophes; aussi les nations, soumises d'intention à ces préceptes, s'y trouvent-elles toujours indociles dans le fait. Sans celte heureuse indocilité, le peuple, scrupuleusement attaché à leurs maximes, deviendrait le mépris et l'esclave des autres peuples.
Pour déterminer jusqu'à quel point on doit exalter ou modérer le feu des passions, il faut de ces esprits vastes qui embrassent toutes les parties d'un gouvernement. Quiconque en est doué, est, pour ainsi dire, désigné par la nature, pour remplir, auprès du législateur, la charge de ministre penseur (i), et justifier
(i) On distingue à la Chine deux sortes de ministres ; les uns sont les ministres signeurs ; ils donnent les audiences et les signatures : les autres portent le nom de ministres penseurs ; ils se chargent du soin de former les projets, d'examiner ceux qu'on leur présente, et de proposer les changemens que le temps et les circonstances exigent qu'on lasse dans l'administration.
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ce mot de Cicéron , qu'im homme d'esprit n'est jamais un simple citoyen , mais un vrai magistrat.
Avant d'exposer les avantages que procureraient à l'univers des idées plus étendues et plus saines de la morale, je crois pouvoir remarquer, en passant, que ces mêmes idées jetteraient infiniment de lumières sur toutes lessciences, et surtout sur celle de l'histoire, dont les progrès sont à la fois effet et cause des progrès de la morale.
Plus instruits du véritable objet de l'histoire, alors les écrivains ne peindraient, de la vie privée d'un roi, que les détails propres à faire sortir son caractère ; ils ne décriraient plus si curieusement ses mœurs, ses vices et ses vertus domestiques; ils sentiraient que le public demande aux souverains compte de leurs édits, et non de leurs soupers; que le public n'aime connaître l'homme dans le prince , qu'autant que l'homme a part aux délibérations du prince; et qu'à des anecdotes puériles, ils doivent , pour instruire et plaire , substituer le tableau agréable ou effrayant de la félicité ou de la misère publique , et des causes qui les ont produites. C'est à la simple exposition de ce tableau qu'on devrait une infinité de réflexions et de réformes utiles.
Ce que je dis de l'histoire , je le dis de la métaphysique, de la jurisprudence. Il est peu de sciences qui n'aient quelque rapport à celle de la morale. La chaîne qui les lie toutes entre elles , a plus d'étendue qu'on ne pense : tout se tient dans l'univers.
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