Tome I. i
ig4 de l'esprit.
sans le secours de la crédulité humaine ; et que sans elle, l'examen, toujours impie, ne prît les lamas pour des sorciers lapons qui vendent du vent aux sots qui l'achètent? Excuse donc, ô Fo vivant! les discours que me dicte l'intérêt de ton culte; et que le Tartare apprenne de toi à respecter l'ignorance et la crédulité dont le ciel, toujours impénétrable dans ses vues, paraît se servir pour te soumettre la terre.
Peu d'hommes font à cet exemple sentir à leur nation le ridicule dont elle se couvre aux yeux de la raison, lorsque, sous un nom étranger , elle rit de sa propre folie : mais il est encore moins de nations qui sussent profiter de pareils avis. Toutes sont si scrupuleusement attachées a l'intérêt de leur vanité, qu'en tout pays on ne donnera jamais le nom de sages qu'à ceux qui, comme disait Fontenelle, sont fous de la folie commune. Quelque bizarre que soit une fable, elle est toujours crue de quelques nations; et quiconque en doute est traité de fou par celte même nation. Dans le rovaume de Juida, où l'on adore le serpent, quel homme oserait nier le conte que les Marabous font d'un cochon qui, disent-ils, insulta à la divinité du serpent (i) et le mangea. Un saint marabou, ajoutent-ils, s'en aperçoit, en porte ses plaintes au roi. Sur-le-champ arrêt de mort contre tous les cochons : exécution s'en suit ; et la race en allait être anéantie , lorsque les peuples représentent au roi que, pour un coupable, il n'était pas juste de punir tant d'innocens : ces remontrances suspendent la colère du prince ; on apaise le grand marabou, le massacre cesse, et les cochons ont ordre d'être à l'avenir plus respectueux envers la divinité. Voilà , s'écrient les Marabous , comme le serpent sait allumer la colère des rois pour se venger des impies;
(i) Voyage de Guinée et de la Çayenne , par le P. Labat.
DISCOURS II, CHAPITRE XXI. jqÇy
que l'univers reconnaisse sa divinité à son temple , à son sacrificateur, à l'ordre de Marabou, destiné à le servir, enfin aux vierges consacrées à son culte. Si, retiré au fond de son sanctuaire, le dieu serpent invisible aux yeux même du roi, ne reçoit ses demandes et ne rend ses réponses que par l'organe des prêtres, ce n'est point aux mortels à porter sur ces mystères un œil profane : leur devoir est de croire, de se prosterner et d'adorer.
En Asie, au contraire, lorsque les Perses, tout souillés (i) du sang des serpens immolés au Dieu du bien , couraient au temple des Mages se vanter de cet acte de piété, s'imagine-t-on qu'un homme qui les aurait arrêtés pour leur prouver le ridicule de leur opinion, en eut été bien reçu ? Plus une opinion est folle, plus il est honnête et dangereux d'en démontrer la folie.
Aussi Fontenelle a-t-il toujours répété que s'il tenait toutes les vérités dans sa main , il se garderait bien de V ouvrir pour les montrer aux hommes. En effet, si la découverte d'une seule a dans l'Europe même fait traîner Galilée dans les prisons de l'inquisition , à quel supplice ne condamnerait -on pas celui qui les révélerait toutes (2) ?
Parmi les lecteurs raisonnables qui rient dans cet instant de la sottise de l'esprit humain, et qui s'indignent du traitement fait à Galilée, peut-être rien est-il aucun qui , dans le siècle de ce philosophe, n'eu eût sollicité la mort. Ils eussent alors eu des opinions différentes : et dans quelles cruautés ne nous précipite
(1) Beausobre , Histoire du Manichéisme.
(2) Penser, dit Aristippe, c'est s'attirer la haine irréconciliable des ignorans , des faibles , des superstitieux et des hommes corrompus , qui tous se déclarent hautement contre tous ceux qui veulent saisir, dans les choses, ce qu'il y a de vrai et d'essentiel.
jg6 de l esprit.
pas le barbare et fanatique attachement pour nos opinions ? Combien cet attachement n'a-t-il pas semé de maux sur la terre ? attachement cependant dont il serait également juste, utile tt facile de se défaire.
Pour apprendre à douter de ses opinions, il suffit d'examiner les forces de son esprit, de considérer le tableau des sottises humaines, de se rappeler que ce fut six cents ans après l'établissement des universités qu'il en sortit enfin un homme extraordinaire ( Descartes) , que son siècle persécuta et mit ensuite au rang des demi-dieux, pour avoir enseigné aux hommes à n'admettre pour vrais que les principes dont ils auraient des idées claires; vérité dont peu de gens sentent toute l'étendue : pour la plupart des hommes, les principes ne renferment point de conséquence.
Quelle que soit la vanité des hommes, il est certain que s'ils se rappelaient souvent de pareils faits, si, comme Fontenelle, ils se disaient souvent à eux-mêmes : Personne n échappe à terreur, serais -je le seul homme infaillible ? ne serait-ce pas dans les choses même que je soutiens avec le plus de fanatisme que je me tromperais ? si les hommes avaient celte idée habituellement présente à l'esprit, ils seraient plus en garde contre leur vanité, plus attentifs aux objections de leurs adversaires, plus à portée d'apercevoir la vérité; ils seraient plus doux, plus tolérans, et sans doute auraient une moins haute opinion de leur sagesse. Socrale répétait souvent : Tout ce que je sais , c'est que je ne sais rien. On sait tout dans notre siècle, excepté ce que Socrate savait. Les hommes ne se surprennent si souvent en erreur que parce qu'ils sont ignorans, et qu'en général leur folie la plus incurable c'est de se croire sages. Celle folie, commune à toutes les nations, et produite en partie par leur vanité, leur fait non-seulement mépriser les moeurs et les usages différons des leurs,
DISCOURS II, CHAPITRE XXI. j 97
mais leur fait encore regarder comme un don de la nature la supériorité que quelques-unes d'entre elles ont sur les autres : supériorité qu'elles ne doivent qu'à la constitution politique de leur état.