‹ Œuvres complètesChapitre 34 sur 106 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Le mépris respectif des nations tient à l'intérêt de leur

vanité.

Il en est des nations comme des particuliers : si chacun de nous se croit infaillible, place la contradiction au rang des offenses, et ne peut estimer ni admirer dans autrui que son propre esprit, chaque nation n'estime pareillement dans les autres que les idées analogues aux siennes ; toute opinion contraire est donc entre elles un germe de mépris.

Qu'on jette un coup d'oeil rapide sur l'univers. Ici, c'est l'Anglais qui nous prend pour des têtes frivoles, lorsque nous le prenons pour une tête brûlée. Là , c'est l'Arabe qui, persuadé de l'infaillibilité de son calife, se rit de la sotte crédulité du Tartare qui croit le grand Lama immortel. Dans l'Afrique, c'est le nègre qui, toujours en adoration devant une racine , une pâte de crabe ou la corne d'un animal, ne voit dans la terre qu'une masse immense de divinités, et se moque de la disette où. nous sommes de dieux ; tandis que le musulman peu instruit nous accuse d'en reconnaître trois, Plus loin ce sont les habilans de la montagne de Bâta : ils sont persuadés que tout homme qui mange avant sa mort un coucou rôti, est un saint; ils se moquent en conséquence de l'Indien : Quoi de plus ridicule, lui disent -ils, que d'approcher une vache du lit d'un mafade, et d'imaginer que, si la vache dont on tire la queue, vient à pisser et qu'il tombe quelques gouttes de son urine sur le moribond , ce moribond est un saint? Quoi de plus absurde aux bramincs, que d'exiger de leurs nouveaux convertis, que, pendant six mois,

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ils se tiennent, pour toute nourriture, à la fienle de vache (i)?

C'est toujours sur une semblable différence de mœurs et de coutumes qu'est fondé le mépris respectif des nations. C'est par ce motif (2) que l'habitant d'Antioche méprisait jadis, dans l'empereur Julien, cette simplicité de mœurs et cette frugalité qui lui méritaient l'admiration des Gaulois. La différence de religion , et par conséquent d'opinion , déterminait dans le même temps des chrétiens plus zélés que justes, à noircir, par les plus infâmes calomnies, la mémoire d'un prince qui, diminuant les impôts, rétablissant la discipline militaire, et ranimant la vertu expirante des Romains, a si justement mérité d'être mis au rang de leurs plus grands empereurs (3).

Qu'on jette les yeux de toutes parts , tout est plein de ces injustices. Chaque nation , convaincue qu'elle seule possède la sagesse, prend toutes les autres pour folles, et ressemble assez au Marianais (4) qui, persuadé que sa langue est la seule de l'univers, en conclut que les autres hommes ne savent pas parler.

S'il descendait du ciel un sage qui, dans sa conduite, ne consuHât que les lumières de la raison, ce sage passerait universellement pour fou. Il serait, dit Socrate, vis-à-vis des autres hommes, comme un médecin

(1) Théâtre de l'idolâtrie , par A Vaham Roget.

La vache, au rapport de Vincent Le Blanc, est réputée sainte et sacrée au Calicut. Il n'est point d'être qui, généralement, ait plus de réputation de sainteté. Il paraît r;ue la coutume de manger, par pénitence , de la fiente de vache est fort ancienne en Orient.

(2) Blessé de nos mépris, « Je ne connais de sauvage, dit le Ca- » raïbe, que l'Européen qui n'adopte aucun de mes usages. » De l'Orig. et des Mœurs des Caraïbes , par La Borde.

(3) On grava à Tarse , sur le tombeau de Julien : Ci gît Julien , qui perdit la vie sur les bords du Tigre. Il fut un excellent empereur et un vaillant guerrier.

(4) Voyages de la Compagnie des Indes hollandaises.

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que des pâtissiers accuseraient , devant un tribunal d'enfans, d'avoir défendu les pâtés et les tartelettes, et qui sûrement y paraîtrait coupable au premier cbef. En vain appuierait-il ses opinions sur les démonstrations les plus fortes; toutes les nations seraient à son égard comme ce peuple de bossus , cbez lequel , disent les fabulistes indiens, passa un dieu beau, jeune et bien fait : ce dieu, ajoutent-ils, entre dans la capitale; il s'y voit environné d'une multitude d'habitans ; sa figure leur paraît extraordinaire : les ris et les brocards annoncent leur étonnement; on allait pousser plus loin les outrages, si, pour l'arracher à ce danger, un des liabitans , qui sans doute avait vu d'autres hommes que des bossus, ne se fut tout à coup écrié : Eh! mes amis, qu'allons -nous faire ? n'insultons point ce malheureux contrefait : si le ciel nous a fait à tous le don de la beauté , s'il a orné notre dos d'une montagne de chair; pleins de reconnaisance pour les immortels, allons au temple en rendre grâces aux dieux.... Cette fable est l'histoire de la vanité humaine. Tout peuple admire ses défauts et méprise les qualités contraires : pour réussir dans un pays, il faut être porteur de la bosse de la nation chez laquelle on voyage.

Il est, dans chaque pays, peu d'avocats qui plaident la cause des nations voisines, et peu d'hommes qui reconnaissent en eux le ridicule dont ils accusent l'étranger , et qui prennent exemple sur je ne sais quel Tartare qui fit, à ce sujet, adroitement rougir le grand Lama lui-même de son injustice.

Ce Tartare avait parcouru le nord, visité les pays des Lapons , et même acheté du vent de leurs sorciers (i). De retour en son pays, il raconte ses aven-

(r) Les Lapons ont des sorciers qui vendent aux voyageurs des cordelettes , dont le nœml , délié à certaine hauteur , doit donner un certain vent.

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tures : le grand-lama veut les entendre , il pâme de rire à ce récit. De quelle folie , disait-il, l'esprit humain n'est -il pas capable ! que de coutumes bizarres ! quelle crédulité dans les Lapons ! sont-ce des hommes? Oui, vraiment, répondit le Tartare : apprends même quelque chose de plus étrange, c'est que ces Lapons, si ridicules avec leurs sorciers, ne rient pas moins de notre crédulité que tu ris de la leur. Impie, répond le grand-lama, oses -tu bien prononcer ce blasphème, et comparer ma religion avec la leur? Père Éternel, reprit le Tartare , avant que l'imposition sacrée de ta main sur ma tête m'ait lavé de mon péché, je te représenterai que , par tes ris , tu ne dois pas engager tes sujets à faire un profane usage de leur raison. Si l'œil sévère de l'examen et du doute se portait sur tous les objets de la croyance humaine, qui sait si ton culte même serait à l'abri des railleries de l'incrédulité? Peutêtre que ta sainte urine et tes saints excrémens (i), que tu distribues en présent aux princes de la terre, leur paraîtraient moins précieux ; peut-être n'y trouveraientils plus la même saveur, n'en saupoudreraient-ils plus leurs ragoûts, et n'en mêleraient-ils plus dans leurs sauces. Déjà l'impiété nie à la Chine les neuf incarnations de Visthnou. Toi, dont la vue embrasse le passé, le présent et l'avenir, tu nous l'as répété souvent; c'est au talisman d'une croyance aveugle que tu dois ton immortalité et ta puissance sur la terre : sans la soumission entière à les dogmes , obligé de quitter ce séjour de ténèbres, tu remonterais au ciel, ta patrie. Tu sais que les lamas, soumis à ta puissance, doivent un jour t'élever des autels dans toutes les parties du monde : qui peut t'assurer qu'ils exécutent ce projet

(i) On donne au grand-lama le nom de père éternel. Les princes

sont friands de ses excrémens. Histoire générale des Voyages tome VII.

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