‹ Œuvres complètesChapitre 39 sur 106 · Tome I. t · texte numérisé non relu

Tome I. t

quelques vérités à la découverte , pour voir si le déluge des préjugés ne couvre point encore la face du monde , si les erreurs commencent à s'écouler , et si l'on aperçoit çà et là pointer dans l'univers quelques îles où la vertu et la vérité puissent prendre terre pour se communiquer aux hommes.

Mais tant de précautions ne se prennent qu'avec des préjugés peu dangereux. Que doit- on à des hommes qui, jaloux de la domination , veulent abrutir les peuples pour les tyranniser? Il faut d'une main hardie briser le talisman d'imbécillité auquel est attachée la puissance de ces génies malfaisans: découvrir aux nations les vrais principes de la morale; leur apprendre qu'insensiblement entraînées vers le bonheur apparent ou réel , la douleur et le plaisir sont les seuls moteurs de l'univers moral ; et que le sentiment de l'amour de soi est la seule base sur laquelle on puisse jeter les fondemens d'une morale utile.

Comment se flatter de dérober aux hommes la connaissance de ce principe ? Pour y réussir, il faut donc leur défendre de sonder leurs cœurs, d'examiner leur conduite, d'ouvrir ces livres d'histoire où l'on voit les peuples de tous les siècles et de tous les pays uniquement attentifs à la voix du plaisir, immoler leurs semblables, je ne dis pas à" de grands intérêts, mais à leur sensualité et à leur amusement. J'en prends à témoin et ces viviers où la gourmandise barbare des Romains noyait des esclaves et les donnait en pâture à leurs poissons, pour en rendre la chair plus délicate; et cette île du Tibre où la cruauté des maîtres transportail les esclaves infirmes, vieux et malades, et les y laissait périr dans le supplice de la faim : j'en atteste encore les débris de ces vastes et superbes arènes où sont gravés les fastes de la barbarie humaine ; où le peuple le plus policé de l'univers sacrifiait des milliers

de gladiateurs au seul plaisir que produit le spectacle des combats; où les femmes accouraient en foule : où ce sexe nourri dans le luxe, la mollesse et les plaisirs, ce sexe qui, fait pour l'ornement et lesdélices de la terre , semble ne devoir respirer que la volupté , portait la barbarie au point d'exiger des gladiateurs blessés, de tomber en mourant dans une attitude agréable. Ces faits et mille autres pareils sont trop avérés pour se flatter d'en dérober aux hommes la véritable cause. Chacun sait qu'il n'est pas d'une autre nature que les Romains, que la différence de son éducation produit la différence de ses sentimens', et le fait frémir au seul récit d'un spectacle que l'habitude lui eût sans doute rendu agréable , s'il fût né sur les bords du Tibre. En vain quelques hommes , dupes de leur paresse à s'examiner, et de leur vanité à se croire bons, s'imaginent devoir à l'excellence particulière de leur nature, les sentimens humains dont ils seraient affectés à un pareil spectacle : l'homme sensé convient que la nature, comme le dit Pascal (i) , et comme le prouve l'expérience , n'est rien autre chose que notre première habitude. Il est donc absurde de vouloir cacher aux hommes le principe qui les meut.

Mais supposons qu'on y réussît : quel avantage en retireraient les nations? On ne ferait certainement que voiler aux yeux des gens grossiers le sentiment de l'amour de soi ; on n'empêcherait point l'action de ce sentiment sur eux ; on n'en changerait point les effets; les hommes ne sciaient point autres qu'ils sont : cette ignorance ne leur serait donc point utile. Je dis de plus, qu'elle leur serait nuisible : c'est en effet à la connaissance du principe de l'amour de soi , que les sociétés doivent la plupart des avantages dont elles

(i) Sextus Empiricus avoit dit , avant lui , que nos principes naturels ne sont peut-être que nos principes accoutumés.

jonissent : celte connaissance , tout imparfaite qu'elle est encore, a fait sentir aux peuples la nécessité d'armer de puissance la main des magistrats ; elle a fait confusément apercevoir au législateur la nécessité de fonder sur la base de l'intérêt personnel les principes de la probité. Sur quelle autre base en effet pourrait-on les appuyer? Serait-ce sur les principes de ces fausses religions qui, dira-t-on, toutes fausses qu'elles sont, pourraient être utiles au bonheur temporel des hommes (i)? Mais la plupart de ces religions sont trop absurdes pour donner de pareils étais à la vertu. On ne l'appuiera pas non plus sur les principes de la vraie religion ; non que la morale n'en soit excellente, que ses maximes n'élèvent l'âme jusqu'à la sainteté, et ne la remplissent d'une joie intérieure, avant -goût de la joie céleste; mais parce que ces principes ne pourraient convenir qu'au petit nombre de chrétiens répandus sur la terre; et qu'un philosophe, qui dans ses écrits est toujours censé parler à l'univers , doit donner à la vertu des fondemens sur lesquels toutes les nations puissent également bâtir, et par conséquent l'édifier sur la base de l'intérêt personnel. Il doit se tenir d'autant plus fortement attaché à ce principe, que des motifs d'intérêt temporel, manies avec adresse par un législateur habile, suffisent pour former des hommes vertueux. L'exemple des Turcs, qui , dans leur religion , admettent le dogme de la nécessité, principe destructif de toute religion, et qui peuvent en conséquence être regardés comme des déistes; l'exemple des Chinois matérialistes (2); celui des Saducéens, qui niaient l'immortalité de l'âme,

(1) Cicéron ne le pensait pas , puisque tout homme en place qu'il était, il croyait devoir montrer au peuple le ridicule de la religion païenne.

(2) Le P. Le Comte et la plupart des jésuites conviennent que tous les lettres sont athées. Le célèbre abbé de Longuerue est de ce sentiment.

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et qui recevaient chez les Juifs le litre de justes par excellence ; enfin l'exemple des gymnosophistes qui , toujours accusés d'athéisme et toujours respectés pour leur sagesse et leur retenue , remplissaient avec la plus grande exactitude les devoirs de la société ; tous ces exemples et mille autres pareils prouvent que l'espoir ou la crainte des peines ou des plaisirs temporels, sont aussi efficaces, aussi propres à former des hommes vertueux , que ces peines et ces plaisirs éternels qui, considérés dans la perspective de l'avenir, font communément une impression trop faible pour y sacrifier des plaisirs criminels, mais présens.

Comment ne donnerait -on pas la préférence aux motifs d'intérêt temporel ? Ils n'inspirent aucune de ces pieuses et saintes cruautés que condamne (i) notre religion, cette loi d'amour et d'humanité, mais dont ses ministres ont (ait si souvent usage; cruautés qui seront à jamais la honte des siècles passés, l'horreur et l'étonnement des siècles à venir.

De quelle surprise en effet ne doit point être saisi ,

(i) Lorsque Bayle dit que la religion, humble, patiente et bienfaisante dans les premiers siècles, est devenue depuis une religion ambitieuse et sanguinaire; quelle fait passer au fil de l'épée tout ce qui lui résiste; qu'elle appelle les bourreaux, invente les supplices , envoie des bulles pour esciter les peuples à la révolte , anime les conspirations , et enfin ordonne le meurtre des princes ; Bayle prend l'œuvre de l'homme pour celui de la religion ; et les chrétiens n'ont que trop souvent été des hommes. Lorsqu'ils étaient en petit nombre , ils ne parlaient que de tolérance ; leur nombre et leur crédit s'étant accrus, ils prêchèrent contre la tolérance. Bellarmin dit à ce sujet que , si les chrétiens ne détrônèrent point les Néron et les Dioclétien , ce n'est pas qu'ils n'en eussent le droit , mais ils n'en avaient pas la force : aussi laut-il convenir qu'ils en ont fait usage dès qu'ils l'ont pu. Ce fut à main armée que les empereurs détruisirent le paganisme , qu'ils combattirent les hérésies , qu'ils prêchèrent l'Evangile aux Frisons , aux Saxons et dans tout le Nord.

Tous ces faits prouvent qu'on n'abuse que trop souvent des principes d'une religion sainte.

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et le citoyen vertueux , et le chrétien pénétré de cet esprit de charité tant recommandé dans l'Evangile , lorsqu'il jette un coup d'ceil sur l'univers passé ! Il y voit différentes religions évoquer toutes le fanatisme, et s'abreuver de sang humain (j). Ici ce sont des chrétiens libres , comme le prouve Warburton , d'exercer leur cube, s'ils n'eussent pas voulu détruire celui des idoles, qui, par leur intolérance, excitent la persécution des païens. Là, ce sont différentes sectes de chrétiens acharnées les unes contre les autres, qui déchirent l'empire de Constantinople : plus loin , s'élève en Arabie une religion nouvelle ; elle commande aux Sarrasins de parcourir la terre , le fer et la flamme à la main. Aux irruptions de ces barbares on voit succéder la guerre contre les infidèles : sous l'étendard des croisés , des nations entières désertent l'Europe pour inonder l'Asie, pour exercer sur leur route les plus affreux brigandages, et

(i) Dans l'enfance du monde, le premier usage que l'homme fait de sa raison , c'est de se créer des dieux cruels ; c'est par l'effusion du sang humain qu'il pense se les rendre propices ; c'est dans les entrailles palpitantes des vaincus qu'il lit les arrêts du destin. Après d'horribles imprécations, le Germain voue à la mort tous ses ennemis ; son âme ne s'ouvre plus à la pitié ; la commisération lui paraîtrait un sacrilège.

Pour calmer Ja colère des Néréides , des peuples policés attachent Andromède au rocher; pour apaiser Diane et s'ouvrir la route de Troie, Agamemnon lui-même traîne Iphigénie à l'autel, Calchas la frappe et croit honorer les dieux.

Au lieu de cette note , on lit dans l'édition originale -. Les païens n'accusèrent pas d'abord les chrétiens d'assassinats ni d'incendies , mais ils les convainquirent, dit Tacite, du crime d'insociabdité ; crime, ajoute l'historien, qui leur fut toujours commun avec les Juifs , gens opiniâtres attachés à leur croyance , et qui , pénétrés de l'esprit de fanatisme, portaient aux autres nations une haine implacable. Plusieurs autres auteurs cités dans Grotins en portent le même témoignage. Abdas, évêque de Perse, renversa un temple de mages; et son fanatisme excita une longue persécution contre les chrétiens, et des guerres cruelles entre les Romains et les Perses.

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courir s'ensevelir dans les sables de l'Arabie et de l'Egypte. C'est ensuite le fanatisme qui met les armes à la main des princes chrétiens; il ordonne aux calboliques le massacre des hérétiques;- il fait reparaître sur la terre ces tortures inventées par les Phalaris , les Busiris et les JVéfeil ; il dresse , il allume en Espagne les bûchers de l'inquisition , tandis que les pieux Espagnols quittent leurs ports, traversent les mers, pour planter la croix et la désolation en Amérique (i). Qu'on jette les yeux sur le nord, le midi, l'orient et l'occident du inonde , partout on voit le couteau sacré de la religion levé sur le sein des femmes, des enfans, des vieillards; et la terre fumante du sang des victimes immolées aux faux dieux ou à l'Être suprême, n'offrir de toutes parts que Je vaste , le dégoûtant et l'borrible charnier de l'intolérance. Or, quel homme vertueux , et quel chrétien, si son âme tendre est remplie de la divine onction qui s'exhale des maximes de l'Évangile, s'il est sensible aux plaintes des malbeureux , et s'il a quelquefois essuyé leurs larmes, ne serait point, à ce spectacle, touché de compassion pour l'humanité (2), et n'essaierait point de

(1) Aussi , dans une épître qu'on suppose adressée à Charles-Quint, on fait ainsi parler un Américain :

. . . Ce n'est point nous qui sommes les barbares : Ce sont , seigneur , ce sont vos Cortez , vos Pizarrês , Qui , pour nous mettre au fait d'un système nouveau , Assemblent , contre nous , le prêtre et le bourreau.

(2) C'est à l'occasion de la persécution , que Thémiste le sénateur , dans un écrit adressé à l'empereur Yalens , lui dit : « Est-ce un crune » de penser autrement que vous? Si les chrétiens sont divisés entre » eux , les philosophes le .sont bien. La vérité a une infinité de faces » sous lesquelles on peut l'envisager. Dieu a gravé dans tous les coeurs » du respect pour ses attributs ; mais chacun est le maître de témoi- » gner ce respect de la manière qu'il croit la plus agréable à la divi- » nité ; personne n'est en droit de le gêner sur ce point. »

Saint Grégoire de Nazianze estimait beaucoup ce Thémiste ; c'est à lui qu'il écrit : «Vous êtes le seul, 9 Thémiste! qui luttiez contre

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