‹ Œuvres complètesChapitre 40 sur 106 · DE L'HOMME · texte numérisé non relu

DE L'HOMME

déiourne loinde l'auteur le parfum suavedes éloges(i); elle y substitue l'odeur empestée de la critique et de la calomnie. Le jour de la gloire ne luit presque jamais que sur la tombe des grands hommes. Qui mérite l'estime, rarement en jouit; et qui sème le laurier, se repose rarement sous son ombrage (2).

Mais l'envie habite-t-elle tous les cœurs? il n'en est point du moins où elle ne pénètre. Que de grands hommes ne peuvent souffrir de concurrens, ne veulent entrer en partage d'estime avec aucun de leurs concitoyens, et oublient qu'au banquet de la gloire il faut, si je l'ose dire, que chacun ait sa portion !

Les âmes même les plus nobles prêtent quelquefois l'oreille à l'envie : elles résistent à ses conseils, mais non sans efforts. La nature a fait l'homme envieux. Vouloir le changer à cet égard, c'est vouloir qu'il cesse de s'aimer ; c'est vouloir l'impossible. Que le législateur ne se propose donc point d'imposer silence à la jalousie, mais d'en rendre la rage impuissante, et d'établir, comme en Angleterre, des lois propres à proléger le mérite contre l'humeur du ministre et le fanatisme du prêtre. C'est tout ce que la sagesse peut en

(1) De toutes les passions , l'envié est la plus détestable. Le portrait qu'en fait je ne sais quel poète, est effrayant.

La compassion, dit-il, s'attendrit sur l'infortune des hommes : l'envie s'en réjouit et trouve sa joie dans leur.-, peines. 11 n'est point de passion qui ne se propose quelque plaisir pour objet : le malheur d'autruî est le seul que se propose l'envie. Le mérite s'indigne de la prospérité du méchant et du stupide, et l'envie de celle du bon et du spirituel. L'amour et la colère allumées dans une âme y brûlent une heure, un jour, une année ; l'envie la ronge jusqu'au tombeau.

Sous la bannière de l'envie marchent la haine, la calomnie, la trahison et la cabale. Partout l'envie traîne à sa suite la maigreur de la famine, les venins de la peste et la rage de la guerre.

(2) Si les grands écrivains deviennent , après leurmorl , les précepteurs du genre humain , il faut convenir que, de leur vivant, les précepteurs sont bien châtiés par leurs élèves.

faveur des lalens. Prétendre plus, et se flatter d'anéantir l'envie, c'est folie. Tous les siècles ont déclamé contre ce vice. Qu'ont produit ces déclamations? rien. L'envie existe encore, et n'a rien perdu de son activité, parce que rien ne change la nature de l'homme.

Cependant il est un moment où l'envie lui est inconnue : ce moment est la première jeunesse. Peut -on encore se flatter de surpasser , ou du moins d'égaler en mérite des hommes déjà honorés de l'estime publique? espère-t-on entrer en partage de la considération qui leur est décernée? alors, pleins de respect pour eux, leur présence excite notre émulation; on les loue avec transport, parce qu'on a intérêt de les louer, et d'accoutumer le public à respecter en eux nos talens futurs. La louange est un tribut que la jeunesse paye volontiers au mérite, et que l'âge mûr lui refusera toujours.

A trente ans, l'émulation de vingt s'est déjà transformée en onvie. Perd-on l'espoir d'égaler ceux qu'on admire, l'admiration fait place à la haine. La ressource de l'orgueil, c'est le mépris des talens. Le \œ« de l'homme médiocre, c'est de n'avoir point de supérieur. Que d'envieux répètent tout bas, d'après je ne sais quel comique :

Je t'aime d'autant plus que je t'estime moins !

Ne peut-on étouflèr la réputation d'un homme célèbre ? on exige du moins de lui la plus grande modestie. L'envieux a reproché à Diderot jusqu'à ces mot» du commencement de son Interprétation de la nature : Jeune homme j prends , et lis. L'on était jadis moins difficile. Le jurisconsulte Dumoulin dit de lui : Moi qui n'ai point d'égal, et qui suis supérieur à tout le monde. Tant d'actes d'humilité exigés maintenant de Ja part des auteurs, supposent un singulier accroissement dans J'orgueil des lecteurs. Cet orgueil annonce la haine du

timent de l'amour d'eux-mêmes , d'être toujours justes les uns envers les autres. Or pour composer de pareilles lois, il faut connaître le cœur humain ; et préliminairement savoir que les hommes , sensibles pour eux seuls, indifférens pour les autres, ne sont nés ni bons, ni médians , mais prêts à être l'un ou l'autre , selon qu'un intérêt commun les réunit ou les divise ; que le sentiment de préférence que chacun éprouve pour soi, sentiment auquel est attachée la conservation de l'espèce, est gravé parla nature d'une manière ineffaçable (i) ; que la sensibilité physique a produit en nous l'amour du plaisir et la haine de la douleur ; que le plaisir et la douleur ont ensuite déposé et fait éclore dans tous les cœurs le germe de l'amour de soi, dont le développement a donné naissance aux passions, d'où sont sortis tous nos vices et toutes nos vertus.

C'est par la méditation de ces idées préliminaires, qu'on apprend pourquoi les passions, dont l'arbre défendu n'est, selon quelques Rabbins , qu'une ingénieuse image, portent également sur leur tige les fruits du bien et du mal; qu'on aperçoit le mécanisme quelles emploient à la production de nos vices et de nos vertus; et qu'enfin un législateur découvre le moyen de nécessiter les hommes à la probité, en forçant les passions à ne porter que des fruits de vertu et de sagesse.

Or si l'examen de ces idées, propres à rendre les hommes vertueux, nous est interdit par les deux espèces d'hommes puissans citées ci-dessus, l'unique moyen de hâter les progrès de la morale serait donc , comme je l'ai dit plus haut, de faire voir, dans ces protecteurs de la stupidité, les plus cruels ennemis de l'humanité, de leur arracher le sceptre qu'ils tiennent de l'ignorance ,

(i) Le soldat et le corsaire désirent la guerre, et personne ne leur en fait un crime. On sent qu'a cet égard leur intérêt n'est point assez lié à l'intérêt général.

et dont ils se servent pour commander aux peuples abrutis. Sur quoi j'observerai que ce moyen simple et facile dans la spéculation est très-difficile dans l'exécution; non qu'il ne naisse des hommes qui à des esprits vastes et lumineux unissent des âmes fortes et vertueuses. Il est des hommes qui, persuade's qu'un citoyen sans courage est un citoyen sans vertu, sentent que les biens et la vie même d'un particulier ne sont, pour ainsi dire, entre ses mains, qu'un dépôt qu'il doit toujours être prêt de restituer, lorsque le salut du public l'exige : mais de pareds hommes sont toujours en trop petit nombre pour éclairer le public; d'ailleurs la vertu est toujours sans force , lorsque les mœurs d'un siècle y attachent la rouille du ridicule. Aussi la morale et la législation , que je regarde comme une seule et même science, ne feront-elles que des progrès insensibles.

C'est uniquement le laps du temps qui pourra rappeler ces siècles heureux, désignés par les noms d'Astrée ou de Rhée , qui n'étaient que l'ingénieux emblème de la perfection de ces deux sciences.

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