‹ Œuvres complètesChapitre 51 sur 106 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

On devient stupide dès qu'on cesse d'être passionné.

(jette proposition est une conséquence nécessaire de la précédente. En effet, si l'homme épris du désir le plus vif de l'estime, et capable, en ce genre, de la pins forte passion , n'est point à portée de satisfaire ce désir, ce désir cessera bientôt de l'animer, parce qu'il est de la nature de tout désir de s'éteindre, s'il n'est point nourri par l'espérance. Or, la même cause qui éteindra en lui la passion de l'estime, y doit nécessairement étouffer le germe de l'esprit.

Qu'on nomme à la recette d'un péage ou à quelque emploi pareil des hommes aussi passionnés pour l'estime publique que devaient l'être les Turenne , les Condé, les Descartes, les Corneille et les Richelieu : privés, par leur position, de tout espoir de gloire, ils seront à l'instant dépourvus de l'esprit nécessaire pour remplir de pareils emplois. Peu propres à l'élude des ordonnances ou des tarifs, ils seront sans talens pour un emploi qui peut les rendre odieux au public; ils n'auront que du dégoût pour une science dajis laquelle l'homme qui s'est le plus profondément instruit, et qui s'est en conséquence couché très-savant et très-respectable à ses propres yeux, peut se réveiller très-ignorant et très-inutile, si le magistrat a cru devoir supprimer ou simplifier ces droits. Entièrement livrés à la force d'inertie, de pareils hommes seront bientôt incapables de tonte espèce d'application.

Voilà pourquoi , dans la gestion d'une place subalterne, les hommes nés pour le grand sont souvent inférieurs aux esprits les plus communs. Vespasien, qui ,

DISCOURS III, CHAPlïPxE YHI. 287

sur le trône, fut l'admiration des Romains, avait été l'objet de leur mépris dans la charge de préleur (1). L'aigle , qui perce les nues d'un vol audacieux , rase la terre d'une aile moins rapide que l'hirondelle. Délrui- / sez dans un homme la passion qui l'anime , vous le privez au même instant de toutes ses lumières. Il semble que la chevelure de Samson soit à cet égard l'emblème des passions : celte chevelure esl-elle coupée, Samson n'est plus qu'un homme ordinaire.

Pour confirmer cette vérité par un second exemple , qu'on jette les yeux sur ces usurpateurs d'Orient, qui à beaucoup d'audace et de prudence joignaient nécessairement de grandes lumières ; qu'on se demande pourquoi la plupart d'entre eux n'ont montré que peu d'esprit sur le trône; pourquoi, fort inférieurs en général aux usurpateurs d'Occident, il n'en est presque aucun, comme le prouve la forme des gouvernemens asiatiques , qu'on puisse mettre au nombre des législateurs. Ce n'est pas qu'ils fussent toujours avides du malheur de leurs sujets; mais c'est qu'en prenant la couronne, l'objet de leur désir était rempli ; c'est qu'assurés de sa possession par la bassesse, la soumission et l'obéissance d'un peuple esclave , la passion qui les avait portés à l'empire cessait alors de les animer; c'est que, n'ayant plus de motifs assez puissans pour les déterminer à supporter la fatigue d'attention que suppose la découverte et l'établissement des bonnes lois, ils étaient, comme je l'ai dit plus haut, dans le cas de ces hommes sensés qui, n'étant animés d'aucun désir vif, n'ont jamais le courage de s'arracher aux délices de la paresse.

Si dans l'Occident, au contraire, plusieurs usurpateurs ont, sur le trône, fait éclater de grands lalens; si

(1) Caligula fit remplir de boue la robe de Yespasien , pour n'avoir pas eu soin de faire nettoyer les rues.

les Auguste et les Cromwel peuvent être mis au rang des législateurs, c'e.^i qu'ayant affaire à des peuples impatiens du frein, et dont l'âme était plus hardie et plus élevée, la crainte de perdre l'objet de leurs désirs attisait toujours en eux , si j'ose le dire , la passion de l'ambition. Élevés sur des trônes sur lesquels ils ne pouvaient impunément s'endormir, ils sentaient qu'il fallait se rendre agréables à des peuples fiers, établir des lois (i) utiles pour le moment, tromper ces peuples, et du moins leur en imposer par le fantôme d'un bonheur passager qui les dédommageât des malheurs réels que l'usurpation entraîne après elle.

C'est donc aux dangers auxquels ces derniers ont sans cesse été exposés sur le trône , qu'ils ont dû cette supériorité de talens qui les place au-dessus de la plupart des usurpateurs d'Orient : ils étaient dans le cas de l'homme de génie en d'autres genres, qui, toujours en butte à la critique, et perpétuellement inquiet dans la jouissance d'une réputation toujours prête à lui échapper , sent qu'il n'est pas seul échauffé de la passion de la vanité ; et que , si la sienne lui fait désirer l'estime d'autrui, celle d'autrui doit constamment la lui refuser, si, par des ouvrages utiles et agréables, et par de continuels efforts d'esprit, il ne console les hommes de la douleur de le louer. C'est sur le trône , en tous les genres, que cette crainte entretient l'esprit dans l'état de fécondité : celte crainte est-elle anéantie , le ressort de l'esprit est détruit.

(i) C'est ce qui a mérité à Cromwel cette épitaphe :

Ci gît le destructeur d'un .pouvoir légitime , Jusqu'à son dernier jour favorise' des deux ,

Dont les vertus mc'rilaient mieux

Que le sceptre acquis par un crime.

Par f|uel destin faut-il , par quelle étrange loi , Qu'à tous ceux qui sont nés pour porter la couronne,

Ce soit l'usurpateur qui donne L'exemple des vertus que doit avoir un roi !

DISCOURS îïï, CHAPITRE VIII. 289

Qui doute qu'un physicien ne porte infiniment plus d'attention à l'examen d'un fait de physique souvent peu important pour l'humanité, qu'un sultan à l'examen d'une loi d'où dépend le bonheur ou le malheur de plusieurs milliers d'hommes ? Si ce dernier emploie moins de temps à méditer, à rédiger ses ordonnances et ses édits, qu'un homme d'esprit à composer un madrigal ou une épigramme, c'est que la méditation, toujours fatigante, est, pour ainsi dire, contraire à notre nature (1); et qu'à l'abri, sur le trône, et de la punition, et des traits de la satire, un sultan n'a point de motif pour triompher d'une paresse dont la jouissance est si agréable à tous les hommes.

Il paraît donc que l'activité de l'esprit dépend de l'activité des passions. C'est aussi dans l'âge des passions, c'est-à-dire depuis vingt-cinq jusqu'à trente-cinq et quarante ans, qu'on est capable des plus grands efforts et de vertu et de génie. A cet âge, les hommes nés pour le grand ont acquis une certaine quantité de connaissances , sans que leurs passions aient encore presque rien perdu de leur activité. Cet âge passé, les passions s'affaiblissent en nous, et voilà le terme de la croissance de l'esprit,- on n'acquiert plus alors d'idées nouvelles; et quelque supérieurs que soient dans la suite les ouvrages que l'on compose , on ne fait plus qu'appliquer et développer les idées conçues dans le temps de l'effervescence des passions, et dont on n'avait point encore fait usage.

Au reste , ce n'est point uniquement à l'âge qu'on doit toujours attribuer l'affaiblissement des passions.

(1) Quelques philosophes ont, à ce sujet, avancé ce paradoxe, que les esclaves , exposés aux plus rudes travaux du corps , trouvaient peut-être dans le repos de l'esprit, dont ils jouissaient, une compensation à leurs peines, et que ce repos de l'esprit rendait souvent la condition de l'esclave égale en bonheur à celle du maître

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