Tome I. ig
qqo DE L ESPRIT.
On cesse d'être passionné pour un objet, lorsque Je plaisir qu'on se promet de sa possession n'est point égal à la peine nécessaire pour l'acquérir : l'homme amoureux de la gloire n'y sacrifie ses goûts qu'autant qu'il se croit dédommagé de ce sacrifice par l'estime qui en est le prix. C'est pourquoi tant de héros ne pouvaient que dans le tumulte des camps et parmi les chants de victoire échapper aux filets de la volupté : c'est pourquoi le grand Condé ne maîtrisait son humeur qu'un jour de bataille, où, dit-on, il était du plus grand sangfroid : c'est pourquoi, si l'on peut comparer aux grandes choses celles auxquelles on donne le nom de petites, Dupré, trop négligé dans sa marche ordinaire, ne triomphait de cette habitude qu'au théâtre, où les applaudissemens et l'admiration des spectateurs le dédommageaient de la peine qu'il prenait pour leur plaire. On ne triomphe point de ses habitudes et de sa paresse, si l'on n'est amoureux de la gloire; et les hommes illustres ne sont quelquefois sensibles qu'à la plus grande. S'ils ne peuvent envahir presqu'en entier l'empire de l'estime, la plupart s'abandonnent à une honteuse paresse. L'extrême orgueil et l'extrême ambition produisent souvent en eux l'effet de l'indifférence et de la modération. Une petite gloire en effet n'est jamais désirée que par une petite âme. Si les gens si attentifs dans la manière de s'habiller, de se présenter et de parler dans les compagnies , sont en général incapables de grandes choses, c'est non -seulement parce qu'ils perdent à l'acquisition d'une infinité de petits lalens et de petites perfections, un temps qu'ils pourraient employer à la découverte de grandes idées et à la culture de grands lalens; mais encore parce que la recherche d'une petite gloire suppose en eux des désirs trop faibles et trop modérés. Aussi les grands hommes sont-ils presque tous incapables des petits soins et des petites attentions né-
cessaires pour s'atlirer de la considération ; ils dédaignent de pareils moyens. « Méfiez-vous, disait Sylla en » parlant de César, de ce jeune homme qui marche si » immodestement dans les rues; je vois en lui plusieurs » Ma ri us. »
J'ai fait, je crois, suffisamment sentir que l'absence totale des passions, si elle pouvait exister, produirait en nous le parfait ahrutisssement , et qu'on approche d'autant plus de ce terme , qu'on est moins passionné (1 )«. Les passions sont en effet le feu céleste qui vivifie le monde moral : c'est aux passions que les sciences et les arts doivent leurs découvertes, et l'âme son élévation. Si l'humanité leur doit aussi ses vices et la plupart de ses malheurs, ces malheurs ne donnent point aux moralistes le droit de condamner les passions et de les traiter de folie. La sublime vertu et la sagesse éclairée sont deux assez belles productions de cette folie, pour la rendre respectable à leurs yeux.
La conclusion générale de ce que j'ai dit sur les passions, c'est que leur force peut seule contrebalancer en nous la force de la paresse et de l'inertie, nous arracher au repos et à la stupidité vers laquelle nous gravitons sans cesse , et nous douer enfin de cette continuité d'attention à laquelle est attachée la supériorité de talent.
Mais, dira-t-on , la nature n'aurait-elle pas donné aux divers hommes d'inégales dispositions à l'esprit, en
(1) C'est le défaut de passions qui produit souvent l'entêtement qu'on reproche aux gens bornés. Leur peu d'intelligence suppose qu'ils n'ont jamais eu le désir de s'instruire , ou qu'au moins ce désir a toujours été très-faible et très-subordonné à leur goût pour la paresse. Or, quiconque ne désire point de s'éclairer, n'a jamais de motifs suffisans pour changer d'avis : il doit, pour s'épargner la fatigue de l'examen , toujours fermer l'oreille aux représentations de la raison ; et l'opiniâtreté est , dans ce cas , l'effet nécessaire de la paresse.
allumant dans les uns des passions plus fortes que dans les autres? Je répondrai à cette question, que si, pour exceller dans un genre, il n'est pas nécessaire, comme je l'ai prouvé plus haut , d'y donner toute l'application dont on est capable, il n'est pas nécessaire non plus , pour s'illustrer dans ce même genre, d'être animé de la plus vive passion , mais seulement du degré de passion suffisant pour nous rendre attentifs. D'ailleurs, il est bon d'observer qu'en fait de passions, les hommes ne diffèrent peut-être pas entre eux autant qu'on l'imagine. Pour savoir si la nature , à cet égard, a si inégalement partagé ses dons, il faut examiner si tous les hommes sont susceptibles de passions, et pour cet effet remonter jusqu'à leur origine.