CHAPITRE XXIX
De l'esclavage et du génie allégorique des Orientaux.
Egalement frappés de la pesanteur du despotisme oriental et de la longue et lâche patience des peuples soumis à ce joug odieux, les occidentaux, fiers de leur liberté, ont eu recours aux causes physiques pour expliquer ce phénomène politique. Ils ont soutenu que la luxurieuse Asie n'enfantait que des hommes sans force, sans vertu, et qui, livrés à des désirs brutaux, n'étaient nés que pour l'esclavage. Ils ont ajouté que les contrées du midi ne pouvaient en conséquence adopter qu'une religion sensuelle.
Leurs conjectures sont démenties par l'expérience et l'histoire : on sait que l'Asie a nourri des nations très -belliqueuses; que l'amour n'amollit point le courage (i); que les nations les plus sensibles à ses plaisirs ont , comme le remarquent Plutarque et Platon , souvent été les plus braves et les plus courageuses ; que le désir ardent des femmes ne peut jamais être regardé comme une preuve de la faiblesse du tempérament (2)
(1) Les Gaulois, dit Tacite, aimaient les femmes, avaient pour elles la plus grande vénération : ils leur croyaient quelque chose de divin , les admettaient dans leurs conseils , et délibéraient avec elles sur les affaires d'état. Les Germains en usaient de même avec les leurs : les décisions des femmes passaient chez eux pour des oracles. Sous Vespasien, une l'elleda, avant elle, une Aurinia et plusieurs autres, s'étaient attire la même vénération. « C'est enfin , dit Tacite, » à la société des femmes que les Germains doivent leur courage » dans les combats et leur sagesse dans les conseils. »
(2) Au rapport du chevalier de Beaujeu , les septentrionaux ont toujours été très-sensibles aux plaisirs de l'amour. Ogerius, in Ilinerc Daiiico , dit la même chose.
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des Asiatiques; et qu'enfin, long-temps avant Mahomet, Odin avait établi chez les nations les plus septentrionales une religion absolument semblable à celle du prophète de l'Orient (i).
Forcé d'abandonner cette opinion, et de restituer, si j'ose le dire, l'âme et le corps aux Asiatiques, on a cherché dans la position physique des peuples de l'Orient la cause de leur servitude : en conséquence , on a regardé le midi comme une vaste plaine dont l'étendue fournissait à la tyrannie les moyens de retenir les peuples dans l'esclavage. Mais cette supposition n'est pas confirmée par la géographie : on sait que le midi de la terre est de toutes parts hérissé de montagnes ; que le nord, au contraire, peut être considéré comme une plaine vaste , déserte et couverte de bois , comme vraisemblablement l'ont jadis été les plaines de l'Asie. /
Après avoir inutilement épuisé les causes physiques pour y trouver les fondemens du despotisme oriental , il faut bien avoir recours aux causes morales, et par conséquent à l'histoire. Elle nous apprend qu'en se poliçant les nations perdent insensiblement leur courage, leur vertu, et même leur amour pour la liberté; qu'incontinent après sa formation , toute société, selon les différentes circonstances où elle se trouve, marche d'un pas plus ou moins rapide à l'esclavage. Or , les peuples du midi s'étant les premiers rassemblés en société, doivent par conséquent avoir été les premiers soumis au despotisme , parce que c'est à ce terme qu'aboutit toute espèce de gouvernement, et la forme que tout état conserve jusqu'à son entière destruction.
Mais , diront ceux qui croient le monde plus ancien
(i) Voyez, dans le Chapitre XXV, l'exacte conformité de ces deux religions.
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que nous ne le pensons, comment est-il encore des républiques sur la terre ? Si toute société, leur répondra-l-on, tend, en se poliçant, au despotisme, toute puissance despotique tend à la dépopulation. Les climats soumis à ce pouvoir , incultes et dépeuplés après un certain nombre de siècles, se changent en déserts; les plaines où s'étendaient des villes immenses, où s'élevaient des édifices somptueux, se couvrent peu à peu de forets où se réfugient quelques familles qui insensiblement forment de nouvelles nations sauvages ; succession qui doit toujours conserver des républiques sur la terre.
J'ajouterai seulement à ce que je viens de dire que, si les peuples du midi sont les peuples le plus anciennement esclaves, et si les nations de l'Europe , à l'exception des Moscovites, peuvent être regardées comme des nations libres, c'est que ces nations sont plus nouvellement policées ; c'est qne, du temps de Tacite, les Germains et les Gaulois n'étaient encore que des espèces de sauvages; et qu'à moins de mettre par la force des armes toute une nation à la fois dans les fers, ce n'est qu'après une longue suite de siècles, et par des tentatives insensibles, mais continues, que les tyrans peuvent étouffer dans les cœurs l'amour vertueux que tous les hommes ont naturellement pour la liberté , et avilir assez les âmes pour les plier à l'esclavage. Une fois parvenu à ce terme, un peuple devient incapable d'aucun acte de générosité (i). Si les nations de l'Asie sont
(x) Dans ces pavs , la magnanimité ne triomphe point de la vengeance. On ne verra point en Turquie ce qu'on a vu il y a quelques années en Angleterre. Le prince Edouard, poursuivi par les troupes du roi , trouve un asile dans la maison d'un seigneur. Ce seigneur est accusé d'avoir donne retraite au prétendant. On le cite devant les juges, il s'y présente, et leur dit : « Souffrez qu'avant de subir » L'interrogatoire j je vous demande lequel d'entre vous, si le pré-
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le mépris de l'Europe, c'est que le temps les a soumises à un despotisme incompatible avec une certaine élévation d'âme. C'est ce même despotisme, destructeur de toute espèce d'esprit et de talens , qui fait encore regarder la stupidité de certains peuples de l'Orient comme l'effet d'un défaut de l'organisation. Il serait cependant facile d'apercevoir que la différence extérieure qu'on remarque, par exemple, dans la physionomie du Chinois et du Suédois, ne peut avoir aucune influence sur leur esprit; et que, si toutes nos idées, comme l'a démontré Locke, nous viennent par les sens, les septentrionaux n'ayant point un plus grand nombre de sens que les orientaux , tous par conséquent ont, par leur conformation physique , d'égales dispositions à l'esprit.
Ce n'est donc qu'à la différente constitution des empires, et par conséquent aux causes morales , qu'on doit attribuer toutes les différences d'esprit et de caractère qu'on découvre entre les nations. C'est, par exemple , à la forme de leur gouvernement que les orientaux doivent ce génie allégorique qui fait et qui doit réellement faire le caractère distinctif de leurs ouvrages. Dans les pays où les sciences ont été culti-
» tendant se fût réfugié dans sa maison , eût été assez vil et assez » lâche pour le livrer? » A cette question, le tribunal se tait, se lève et renvoie l'accusé.
On ne voit point en Turquie de possesseur de terre s'occuper du bien de ses vassaux : un Turc n'établit point chez lui de manufacture 5 il ne supportera point avec un plai-ir secret l'insolence de ses inférieurs , insolence qu'une fortune subite inspire presque toujours à ceux qui naissent dans l'indigence. On n'entendra point sortir de sa bouche cette belle réponse , que , dans un cas pareil , lit un seigneur anglais à ceux qui l'accusaient de trop de bonté : « Si je vou- » lais plus de respect de mes vassaux , je sais , comme vous , que la » misère a la voix humble et timide ; mais je veux leur bonheur, et » je rends grâces au ciel , puisque leur insolence m'assure mainte- > nant qu'ils sont plus riches et plus heureux. »
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vées , où l'on conserve encore le désir d'écrire , où l'on est cependant soumis au pouvoir arbitraire , où par conséquent la vérité ne peut se présenter que sous quelque emblème, il est certain que les auteurs doivent insensiblement contracter l'habitude de ne penser qu'en allégorie. Ce fut aussi pour faire sentir à je ne sais quel tyran l'injustice de ses vexations, la dureté avec laquelle il traitait ses sujets, et la dépendance réciproque et nécessaire qui unit les peuples et les souverains, qu'un pliilosoplie indien inventa , dit-on , le jeu des échecs. Il en donna des leçons au tyran, lui fit remarquer que , si dans ce jeu les pièces devenaient inutiles après la perle du roi , le roi , après la prise de ses pièces , se trouvait dans l'impuissance de se défendre , et que, dans l'un et l'autre cas, la partie était également perdue (i).
Je pourrais donner mille autres exemples de la forme allégorique sous laquelle les idées se présentent aux
(i) Les vizirs ont, par de semblables adresses , trouvé le moyen de donner des leçons utiles aux souverains. « Un roi de Perse en colère n déposa son grand-vizir, et en mit un autre à sa place : néanmoins , » parce que d'ailleurs il était content des services du déposé , il lui » dit de choisir dans ses états un endroit tel qu'il lui pi. lirait , pour )) y jouir le reste de ses jours , avec sa famille , des bienfaits qu'il » avait reçus de lui jusque alors. Le vizir lui répondit : Je n'ai pas j) besoin de tous les biens dont votre majesté ma comblé ; je la » supplie de les reprendre ; et si elle a encore quelque bonté pour » moi, je ne lui demande pas un lieu qui soit habité , je lui demande » avec instance de m accorder quelque village désert que je puisse )i repeupler el rétablir avec mes gens, par mon travail, mes soins 3> et mon industrie. Le roi donna ordre qu'on cherchât quelques vil- 3> lages tels qu'il les demandait ; mais , après une grande recherebe , « ceux qui en avaient eu la commission vinrent lui rapporter qu'ils i) n'en avaient pas trouvé un seul. Le roi le dit au vizir déposé , qui 3> lui dit : Je savais fort bien qu il ny avait pas un seul endroit ruine 3> dans tous les pays dont le soin m'avait été confié. Ce que j'en ai » fait a été afin que votre majesté sût elle-même en quel état je les » lui rends, et qu'elle en charge un autre qui puisse lui en rendre » un aussi bon compte. » Galland, Bons mots des Orientaux,
Indiens; mais je me contente d'en ajouter un second. (Il n'est pas, je crois, nécessaire d'avertir que les écrivains orientaux sont dans l'usage de personnifier des êtres que nous n'oserions animer) : ce sont donc trois contes personnifiés qui causent entre eux. Ma foi, dit l'un , il n'y a qu'heur et malheur dans ce monde. Chacun nous méprise; et jusqu'à la plus frivole odalisque, personne ne nous croit. Que ne nous sommesnous appelés histoirel Sous ce nom, ajoute le second, les savans nous auraient consultés avec respect et confiance. Vraiment, répond le troisième, si Yisthnou , Brama ou Mahomet m'eussent fait, et que j'eusse porté le nom de religion, je n'en serais pas moins un conte absurde, et cependant la terre m'adorerait en tremblant; parmi les têtes les pins fortes, peut-être n'en est-il aucune qui pût assurer qu'elle ne m'eût pas cru. Ces exemples feraient, je crois, sentir que la forme du gouvernement à laquelle les nations de l'Orient doivent tant d'ingénieuses allégories, a, dans ces mêmes nations, dû occasionner une grande disette d'historiens. En effet, le genre de l'histoire, qui suppose sans doute beaucoup d'esprit , n'en exige cependant pas davantage que tout autre genre d'écrire. Pourquoi donc, entre les écrivains, les bons historiens sont-ils si rares? C'est que, pour s'illustrer en ce genre, il faut naître non -seulement dans l'heureux concours de circonstances propres à former un grand homme, mais encore dans les pays où l'on puisse impunément pratiquer la vertu et dire la vérité. Or, le despotisme s'y oppose et ferme la bouche aux historiens (1), si sa puissance n'est,
(1) Si, dans ces pays, l'historien ne peut, sans s'exposer à de grands dangers , nommer les traîtres qui , dans les siècles précédens , ont quelquefois vendu leur patrie ; s'il est forcé de sacrifier ainsi la vérité à la vanité de descendans souvent aussi coupables que leurs ancêtres ; comment , en ces pays , un ministre ferait-il le bien public ?