‹ Œuvres complètesChapitre 77 sur 106 · Tome I · texte numérisé non relu

Tome I

4l8 DE LESPRIT.

à cet égard, enchaînée par quelque préjugé, quelque superstition ou quelque établissement particulier. Tel esta la Chine l'établissement d'un tribunal d'histoire; tribunal également sourd jusqu'à présent aux prières comme aux menaces des rois (i).

Ce que je dis de l'histoire , je le dis de l'éloquence. Si l'Italie fut si féconde en orateurs , ce n'est pas , comme l'a soutenu la savante imbécillité de quelques pédans de collège, que le sol de Rome fut plus propre que celui de Lisbonne ou de Conslantinople à produire de grands orateurs. Rome perdit au même instant son éloquence et sa liberté : cependant nul accident arrivé à la terre n'avait, sous les empereurs, changé le climat de Rome. A quoi donc attribuer la disette d'orateurs où se trouvèrent alors les Romains , si ce n'est à des causes morales, c'est-à-dire, aux changemens arri-

Ouels obstacles ne mettraient point à ses projets des gens puissatis . infiniment plus intéressés à la prolongation d'un abus qu'à la réputation de leurs pères? Comment, dans ces gouvcrnemens , oser demander des vertus à un citoyen ? oser déclamer contre la méchanceté des hommes ? Ce ne sont point les hommes qui sont médians . c'est la législation qui les rend tels , en punissant quiconque fait le bien et dit la vérité.

(i) Le tribunal d'histoire , dit Fréret , est composé de deux sortes d'historiens. Les uns sont chargés décrire ce qui se passe au dehors du palais , c'est-à-dire , tout ce qui concerne les affaires générales ; et les autres, tout ce qui se passe et se dit au dedans, c'est-à-dire, toutes les actions et les discours du prince, des ministres et des officiers. Chacun des membres de ce tribunal écrit sur une feuille tout ce qu'il a appris. Il la signe et la jette , sans la communiquer à ses confrères , dans un grand tronc placé au milieu de la salle où Ion s'assemble. Pour faire connaître l'esprit de ce tribunal, Fréret rapporte qu'un nommé T-sou-i-chong fit assassiner T-chouangcliong, dont il était le général (c'était pour se venger de l'affront que ce prince lui avait fait en lui enlevant sa femme). Le tribunal de l'histoire fit dresser une relation de cet événement, et la mil dans ses archives. Le général en ayant été informé, destitua le président, le condamna à mort, supprima la relation, et nomma un autre président. A peine celui-ci fut-il en place, qu'il fit fairede nouveaux mémoires île cet événement pour remplacer la perte

DISCOURS III, CHAPITRE XXIX. 4rg

vés dans la forme de leur gouvernement? Qui doute qu'en forçant les orateurs à s'exercer sur de petits sujets (i), le despotisme n'ait tari les sources de l'éloquence? Sa force consiste principalement dans la grandeur des sujets qu'elle traite. Supposons qu'il fallût autant d'esprit pour écrire le panégyrique de Trajan , que pour composer les Calilinaires : dans cette hypothèse même, je dis que par le choix de son sujet, Pline serait resté fort inférieur à Cicéron. Ce dernier ayant à tirer les Romains de l'assoupissement où Caliîina voulait les surprendre , avait à réveiller en eux les passions de la haine et de la vengeance : et comment un sujet si intéressant pour les maîtres du monde n'au* rait-il pas fait déférer à Cicéron la palme de l'éloquence ?

des premiers. Le général, instruit de cette hardiesse, cassa le tribunal , et en fit périr tous les membres. Aussitôt l'empire fut inondé d'écrits publics , où la conduite du général était peinte avec les couleurs les plus noires. Il craignit une sédition ; il rétablit le tribunal de l'histoire.

Les annales de la dynastie des Tang rapportent un autre fait à ce sujet. Ta-i-t-song, second empereur de la dynastie des Tang, demanda un jour au président de ce même tribunal qu'il lui fît voir les mémoires destinés pour l'histoire de son règne. « Seigneur, » lui dit le président , songez que nous rendons un compte exact » des vices et des vertus des souverains ; cpie nous cesserions d'être

» libres si vous persistiez dans votre demande Eh quoi! lui

)> répondit l'empereur, vous qui me devez ce que vous êtes, vous « qui m'étiez si attaché , voudriez-vous instruire la postérité de » mes fautes, si j'en commettais?... Il ne serait pas, reprit le pré- » sident, en mon pouvoir de les cacher. Ce serait avec douleur que » je les écrirais ; mais tel est le devoir de mon emploi , qu'il m'oblige )> même d'instruire la postérité de la conversation que vous avez » aujourd'hui avec moi. »

(1) L'air de liberté que Tacite respira dans sa première jeunesse, sous le règne de Vespasien , donna du ressort à son âme. « Il devint , » dit l'abbé de La Bletterie, un homme de génie ; et il n'eût été qu'un. » homme d'esprit s'il fût entré dans le monde sous le règne de » Néron. »

Qu'on examine à quoi tiennent les reproches de barbarie et de stupidité cjue les Grecs, les Romains et tous les Européens ont toujours faits aux peuples de 1 Orient; on verra que les nations n'ayant jamais donné le nom d'esprit qu'à l'assemblage des idées qui leur étaient utiles , et le despotisme ayant interdit dans presque toute l'Asie l'étude de la morale , de la métaphysique, de la jurisprudence, de la politique, enfin de toutes les sciences intéressantes pour l'humanité T les Orientaux doivent, en conséquence, être traités de barbares, de stupides, par les peuples éclairés de l'Europe, et devenir éternellement le mépris des nations libres et de la postérité.

Page 1