‹ Œuvres complètesChapitre 78 sur 106 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

De la supériorité que certains peuples ont eue dans divers

genres de sciences.

JLa position physique de la Grèce est toujours la même : pourquoi les Grecs d'aujourd'hui sont-ils si différens des Grecs d'autrefois ? C'est que la forme de leur gouvernement a changé ; c'est que , semblable à l'eau qui prend la forme de tous les vases dans lesquels on la verse, le caractère des nations est susceptible de toutes sortes de formes; c'est qu'en tous les pays, le génie du gouvernement fait le génie des nations (i). Or, sous la

(i) Rien, en général, de plus ridicule et de plus faux que les portraits qu'on fait du caractère des peuples divers. Les uns peignent leur nation d'après leur société, et la font, en conséquence, ou triste, ou gaie, ou grossière, ou spirituelle. Il me semble entendre des minimes auxquels on demande quel est, en fait de cuisine, le goût français , et qui répondent qu'en France on mange tout à l'huilé. D'autres copient ce que raille écrivains ont dit avant eux. jamais ils n'ont examiné le changement que doivent nécessairement

forme de république , quelle contrée devait être plus iécotide que la Grèce en capitaines , en politiques et en héros? Sans parler des hommes d'état, quels philosophes ne devait point produire un pays où la philosophie était si honorée ; où le vainqueur de la Grèce , le roi Philippe, écrivait à Aristote : « Ce n'est point de » m avoir donné un fils que je rends grâces aux dieux; » c'est de l'avoir fait naître de votre vivant. Je vous » charge de son éducation ; j'espère que vous le ren- » drez digne de vous et de moi. » Quelle lettre plus flatteuse encore pour ce philosophe que celle d'Alexandre, du maître de la terre, qui , sur les débris du trône

apporter, dans le caractère d'une nation, les changemens arrivés dans son administration et dans ses mœurs. On a dit que les Français étaient gais ; ils le répéteront jusqu'à l'éternité. Us n'aperçoivent pas que le malheur des temps ayant forcé les princes à mettre ries impôts considérables sur les campagnes, la nation française ne peut être gaie , puisque la classe des paysans , qui compose à elle seule les deux tiers de la nation , est dans le besoin , et que le besoin n'est jamais gai ; qu'à l'égard même des villes , la nécessité où , dit -on , se trouvait la police de payer , les jours gras , une partie des mascarades de la porte Saint-Antoine , n'est point une preuve de la gaité de l'artisan et du bourgeois ; que l'espionnage peut être utile à la sûreté de Paris , mais que , poussé un peu trop loin , il répand dans les esprits une méfiance absolument contraire à la joie , par l'abus qu'en ont pu faire quelques-uns de ceux qui en ont été chargés ; que la jeunesse , en s'interdisant le cabaret , a perdu une partie de cette gaîté qui souvent a besoin d'être animée par le vin ; et qu'enfin la' bonne compagnie , en excluant la grosse joie de ses assemblées , en a banni la véritable. Aussi la plupart des étrangers trouvent-ils , à cet égard, beaucoup de différence entre le caractère de notre nation et celui qu'on lui donne. Si la gaîté habite quelque part en France, c'est certainement les jours de fête aux Porcherons ou sur les boulevards : le peuple y est trop sage pour pouvoir être regardé connu*" un peuple gai. La joie est toujours un peu licencieuse. D'ailleurs , la gaîté suppose l'aisance, et le signe de l'aisance d'un peuple est ce que certaines gens appellent son insolence , c'est-à-dire , la connaissance qu'un peuple a des droits de l'humanité , et de ce que l'homme doit à l'homme : connaissance toujours interdite à la pauvreté timide et découragée. L'aisance défend ses droits , l'indigence les cède.

de Cyrus , lui écrit : « J'apprends que tu publies les » traités acroamatiques. Quelle supériorité me reste-l-il » maintenant sur les autres hommes? Les hautes sciences » que tu m'as enseignées vont devenir communes; et » tu savais cependant que j'aime encore mieux surpasser » les hommes par la science des choses sublimes, que » par la puissance. Adieu. »

Ce n'était pas dans le seul Aristole qu'on honorait la philosophie. On sait que Ptolomée, roi d'Egypte, traita Zenon en souverain, et députa vers lui des ambassadeurs ; que les Athéniens élevèrent à ce philosophe un mausolée construit aux dépens du public; qu'avant la mort de ce même Zenon, Antigonus, roi de Macédoine, lui écrivit : « Si la fortune m'a élevé à la plus » haute place, si je vous surpasse en grandeur, je re- » connais que vous me surpassez en science et en vertu. » Venez donc à ma cour; vous y serez utile, non-scu- » lement à un grand roi , mais encore à toute la nation » macédonienne. Vous savez quel est sur les peuples le » pouvoir de l'exemple : imitateurs serviles de nos » vertus , qui les inspire aux princes , en donne aux » peuples. Adieu. » Zenon lui répondit : « J'applaudis à » la noble ardeur qui vous anime ; au milieu du faste, » de la pompe et des plaisirs qui environnent les rois, » il est beau de désirer encore la science et la vertu. » Mon grand âge et la faiblesse de ma santé ne me per- » mettent point de me rendre près de vous; mais je » vous envoie deux de mes disciples. Prêtez l'oreille à » leurs instructions : si vous les écoutez , ils vous ouvri- » ront la roule de la sagesse et du véritable bonheur. » Adieu. »

Au reste, ce n'était point à la seule philosophie, c'était à tous les arts que les Grecs rendaient de pareils hommages. Un poète était si précieux à la Grèce , que , sous peine de mort et par une loi expresse ; Athènes

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ieur défendait de s'embarquer (i). Les Lacédémoniens, que certains auteurs ont pris plaisir à nous peindre comme des hommes vertueux , mais plus grossiers que spirituels, n'étaient pas moins sensibles que les autres Grecs (2) aux beautés des arts et des sciences. Passionnés pour la poésie, ils attirent chez eux Archiloque, Xénodame, Xénocrite,Polymneste, Sacados, Périclite, Phrynis , Timothée (5) : pleins d'estime pour les poésies de Terpandre , de Spendon et d'Alcman , il était défendu à tout esclave de les chanter j c'était selon eux profaner les choses divines. Non moins habile dans l'art de raisonner que dans l'art de peindre ses pensées en vers , « Quiconque , dit Platon , converse avec un » Lacédémonien, lïit-ce le dernier de tous, peut lui » trouver l'abord grossier : mais, s'il entre en matière, « il verra ce même homme s'énoncer avec une dignité, » une précision , une finesse , qui rendront ses paroles » comme autant de traits perçans. Tout autre Grec ne » paraîtra près de lui qu'un enfant qui bégaie. » Aussi leur apprenait-on , dès la première jeunesse , à parler avec élégance et pureté : on voulait qu'à la vérité des pensées ils joignissent les grâces et la finesse de l'expres-

(1) Un poète est, aux îles Mariannes , regardé comme un homme merveilleux. Ce titre seul le rend respectable à la nation.

(2) A la vérité , ils avaient en horreur toute poésie propre à amollir le courage. Us chassèrent Archiloque de Sparte pour avoir dit, en vers , qu'il était plus sage de fuir que de périr les armes à la main. Cet exil n'était pas l'effet de leur indifférence pour la poésie , mais de leur amour pour la vertu. Les soins que se donna Lycurgue pour recueillir les ouvrages d'Homère, la statue du Ris qu'il fit élever au milieu de Sparte, et les lois qu'il donna aux Lacédémoniens, prouvent que le dessein de ce grand homme n'était pas d'en faire un peuple grossier.

(3) Les Lacédémoniens , Cyncthon , Dionysodole , Areus , et Chilon , l'un des sept sages, s'étaient distingués par le talent des vers. La poésie lacédémonienne , dit Plutarque , simple , mâle , énergique , était pleine de ces traits de feu propres à porter dans les âmes l'ar deur et le courage.

sion ; que leurs réponses, toujours courtes et justes, fussent pleines de sel et d'agrément. Ceux qui, par précipitation ou par lenteur d'esprit, répondaient mal, ou ne répondaient rien , étaient châtiés sur-le-champ. Un mauvais raisonnement était puni à Sparte comme le serait ailleurs une mauvaise conduite : aussi rien n'en imposait à la raison de ce peuple. Un Lacédémonien, exempt dès le berceau des caprices et des humeurs de l'enfance, était dans sa jeunesse affranchi de toute crainte; il marchait avec assurance dans les solitudes et les ténèbres : moins superstitieux que les autres Grecs, les Spartiates citaient leur religion au tribunal de la raison.

Or, comment les sciences et les arts n'auraient-ils pas jeté le plus grand éclat dans un pays tel que la Grèce, où on leur rendait un hommage si général et si constant? Je dis constant, pour prévenir l'objection de ceux qui prétendent, comme l'abbé Dubos, que, dans certains siècles tels que ceux d'Auguste et de Louis XIV, certains vents amènent les grands hommes comme des volées d'oiseaux rares. On allègue , en faveur de ce sentiment, les peines que se sont vainement données quelques souverains (1) pour ranimer chez eux les sciences et les arts. Si les efforts de ces princes ont été inutiles, c'est, répondrai-je, parce qu'ils n'ont pas étéconstans. Après quelques siècles d'ignorance, le terrain des arts et des sciences est quelquefois si sauvage et si inculte, qu'il ne peut produire de vraiment grands hommes, qu'après avoir auparavant été

(1) Les souverains sont sujets à penser que, d'un mot et par une loi, ils peuvent tout à coup changer l'esprit d'une nation ; faire , par exemple, d'un peuple lâche et paresseux, un peuple actif et courageux. Ils ignorent que, dans les états, les maladies lentes à se former ne se dissipent qu'avec lenteur ; et que, dans le corps politique comme dans le corps humain , l'impatience du prince et du malade suppose soin eut à la guérison.

défriché par plusieurs générations de savans. Tel était le siècle de Louis XIV, dont les grands hommes ont dû leur supériorité aux savans qui les avaient précédés dans la carrière des sciences et des arts : carrière où ces mêmes savans n'avaient pénétré que soutenus de la faveur de nos rois, comme le prouvent et les lettres patentes du 10 mai i5^5 , où François Ier fait les plus expresses défenses d'user de médisance et d'invectives contre Aristote (i), et les vers que Charles IX adresse à Ronsard (2).

Je n'ajouterai qu'un mot à ce que je viens de dire : c'est qu'assez semblables à ces artifices qui, rapidement élancés dans les airs, les parsèment d'étoiles, éclairent un instant l'horizon , s'évanouissent et laissent la nature dans une nuit plus profonde, les ails et les sciences ne font, dans une infinité de pays, que luire, disparaître, et les abandonner aux ténèbres de l'ignorance. Les siècles les plus féconds en grands hommes sont presque toujours suivis d'un siècle où les sciences et les arts sont moins heureusement cultivés. Pour en connaître la cause , ce n'est point au physique qu'il

(1) Dans les plus beaux siècles de l'Eglise, les uns ont élevé les livres d'Aristote à la dignité du texte divin , et les autres ont mis son portrait en regard avec celui de Jésus-Christ ; quelques-uns ont avancé , dans des thèses imprimées , que , sans Aristote , la religion eût manqué de ses principaux éclaircissemens. On lui immola plusieurs critiques , et entre autres Ramus : ce philosophe ayant fait imprimer un ouvrage sous le titre de Censure d'Aristote, tous les vieux docteurs , qui , ignorans par état , et opiniâtres par ignorance , se voyaient pour ainsi dire chassés de leur patrimoine , cabalèrent contre Ramus , et le firent exiler.

(2) Voici les vers que le monarque écrivait au poète :

L'art de faire des vers , dût-on s'en indigner , Doit être à plus haut prix que celui de régner : Ta lyre , qui ravit par de si doux accords , T'asservit les esprits dont je n'ai que les corps ; Elle t'en rend le maître , et te sait introduire Où le plus fier tyran ne peut avoir d'empire.

/j2G DE L ESPRIT.

faut avoir recours ; le moral suffît pour nous la découvrir. En effet, si l'admiration est toujours l'effet de la surprise, plus les grands hommes sont multipliés dans une nation , moins on les estime , moins on excite en eux le sentiment de l'émulation , moins ils font d'efforts pour atteindre à la perfection, et plus ils en restent éloignés. Après un tel siècle, il faut souvent le fumier de plusieurs siècles d'ignorance pour rendre de nouveau un pays fertile en grands hommes.

11 paraît donc que c'est uniquement aux causes morales qu'on peut, dans les sciences et dans les arts, attribuer la supériorité de certains peuples sur les autres, et qu'il n'est point de nations privilégiées en vertu, en esprit, en courage. La nature, à cet égard , n'a point fait un partage inégal de ses dons. En effet, si la force plus ou moins grande de l'esprit dépendait de la différente température des pays divers, il serait impossible , vu l'ancienneté du monde , que la nation à cet égard la plus favorisée n'eut , par des progrès multipliés, acquis une grande supériorité sur toutes les autres. Or, l'estime qu'en fait d'esprit ont tour à tour obtenue les différentes nations, le mépris où elles sont successivement tombées , prouvent le peu d'influence des climats sur leurs esprits. J'ajouterai même que, si le lieu de la naissance décidait de l'étendue de nos lumières, les causes morales ne pourraient nous donner en ce genre une explication aussi simple et aussi naturelle des phénomènes qui dépendraient du physique. Sur quoi j'observerai que, s'il n'est aucun peuple auquel la terre particulière de son pays et les petites différences qu'elle doit produire dans son organisation ayent jusqu'à présent donné aucune supériorité constante sur les autres peuples , on pourrait du moins soupçonner que les petites différences qui peuvent se trouver dans l'organisation des particuliers qui corn-

posent une nation, n'ont pas une influence plus sensible sur leurs esprits (i). Tout concourt à prouver la vérité de cette proposition. Il semble qu'en ce genre les problèmes les plus compliqués ne se présentent à l'esprit que pour se résoudre par l'application des principes que j'ai établis.

Pourquoi les hommes médiocres reprochent-ils une conduite extraordinaire à presque tous les hommes illustres? C'est que le génie n'est point un don de la nature , et qu'un homme qui prend un genre de vie à peu près semblable à celui des autres, n'a qu'un esprit à peu près pareil au leur; c'est que, dans un homme, le génie suppose une vie studieuse et appliquée, et qu'une vie si différente de la vie commune paraîtra toujours ridicule. Pourquoi l'esprit, dit-on, est-il plus commun dans ce siècle que dans le siècle précédent ? et pourquoi le génie y est-il plus rare? Pourquoi, comme dit Pylhagore, voit-on tant de gens prendre le thyrse , et si peu qui soient animés de l'esprit du Dieu qui le porte ? c'est que les gens de lettres, trop souvent arrachés de leur cabinet par le besoin , sont forcés de se jeter dans le monde : ils y répandent des lumières , ils y forment des gens d'esprit; mais ils y perdent nécessairement un temps qu'ils eussent, dans la solitude et la méditation , employé à donner plus d'étendue à leur génie. L'homme de lettres est comme un corps qui , poussé rapidement entre d'autres corps , perd , en les heurtant, toute la force qu'il leur communique.

(i) Si l'on ne peut, à la rigueur, démontrer que la différence de l'organisation n'influe en rien sur l'esprit des hommes que j'appelle communément bien organisés , du moins peut-on assurer que cette influence est si légère , qu'on peut la considérer comme ces quantités peu importantes qu'on néglige dans les calculs algébriques , et qu'enfin on explique très-bien , par les causes morales , ce qu'on a jusqu'à présent attribué au physique, et qu'on n'a pu expliquer par cette cause. \

Ce sont les causes morales qui nous donnent l'explication de tous les divers phénomènes de l'esprit, et qui nous apprennent que , semblable aux parties de feu qui, renfermées dans la poudre, restent sans action, si nulle étincelle ne les développe, l'esprit reste sans action, s'il n'est mis en mouvement par les passions; que ce sont les passions qui d'un stupide font souvent un homme d'esprit, et que nous devons tout à l'éducation.

Si , comme on le prétend , le génie , par exemple , était un don de la nature ; parmi les gens chargés de certains emplois, ou parmi ceux qui naissent ou qui ont long-temps vécu dans la province , pourquoi n'en serait-il aucun qui excellât dans les arts tels que la poésie , la musique et la peinture ? Pourquoi le don du génie ne suppléerait-il pas , et dans les gens chargés d'emploi, à la perte de quelques instans qu'exige l'exercice de certaines places; et dans les gens de province, à l'entretien d'un petit nombre de gens instruits, que l'on ne rencontre que dans la capitale ? Pourquoi le grand homme n'aurait-il proprement de génie que dans le genre auquel il s'est long-temps appliqué? Ne senton pas que si cet homme ne conserve pas en d'autres genres la même supériorité, c'est que, dans un art dont il n'a pas fait l'objet de ses méditations , l'homme de génie n'a d'autre avantage sur les autres hommes que l'habitude de l'application et la méthode d'étudier ? Par quelle raison, enlin, entre les grands hommes, les grands ministres sont- ils les hommes les plus rares? C'est qu'à la multitude de circonstances dont le concours est absolument nécessaire pour former un grand génie , il faut encore unir le concours de circonstances propres à élever cet homme de génie au ministère. Or, la réunion de ces deux concours de circonstances , extrêmement rare chez tous les peuples, est presque

impossible clans les pays où le mérite seul n'élève point aux premières places. C'est pourquoi, si l'on en excepte les Xénophon , les Scipion, les Confiicius , les César, les Annibal , les Lycurgue, et peut-être, dans l'univers, une cinquantaine d'hommes d'état dont l'esprit pourrait réellement subir l'examen le plus rigoureux , tous les autres , et même quelques-uns des plus célèbres dans l'histoire et dont les actions ont jeté le plus grand éclat, n'ont été, quelque éloge qu'on donne à l'élendue de leurs lumières, que des esprits trèscommuns. C'est à la force de leur caractère (i) , plus qu'à celle de leur esprit , qu'ils doivent leur célébrité. Le peu de progrès de la législation , la médiocrité des ouvrages divers et presque inconnus qu'ont laissés les Auguste , les Tibère , les Titus , les Antonin , les Adrien, les Maurice et les Charles-Quint, et qu'ils ont composés dans le genre même où ils devaient exceller, ne prouvent que trop celle opinion.

La conclusion générale de ce discours, c'est que le génie est commun , et les circonstances propres à le développer très- rares. Si l'on peut comparer le profane avec le sacré , on peut dire qu'en ce genre il est beaucoup d'appelés et peu d'élus.

L'inégalité d'esprit qu'on remarque entre les hommes dépend donc, el du gouvernement sous lequel ils vivent, et du siècle plus ou moins heureux où ils nais-

(i) Les caractères forts , et par cette raison souvent injustes , sont , en matière de politique , encore plus propres aux grandes choses , que de grands esprits sans caractère. 11 faut , dit César, plutôt exécuter que consulter les entreprises hardies. Cependant , ces grands caractères sont plus communs que les grands esprits. Une grande passion , qui suffit pour former un grand caractère , n'est encore qu'un moyen d'acquérir un grand esprit. Aussi , entre trois ou quatre cents ministres ou rois , trouve-t-on ordinairement un grand caractère , lorsque entre deux ou trois mille on n'est pas toujours sûr de trouver un grand esprit ; supposé qu'il n'y ait d'autres génies vraiment législatifs que ceux de Minos . de Confucius ; de Lycurgue , etc.

sent, et de l'éducation meilleure ou moins bonne qu'ils reçoivent, et du désir plus ou moins vif qu'ils ont de se distinguer, et enfin des idées plus ou moins grandes ou fécondes dont ils font l'objet de leurs méditations. L'homme de génie n'est donc que le produit des circonstances dans lesquelles cet homme s'est trouvé (i).

(i) L'opinion que j'avance, consolante pour la vanité de la plupart des hommes, en devrait être favorablement accueillie. Selon mes principes , ce n'est point à la cause humiliante d'une organisation moins parfaite qu'ils doivent attribuer la médiocrité de leur esprit, mais à l'éducation qu'ils ont reçue, ainsi qu'aux circonstances dans lesquelles ils se sont trouvés. Tout homme médiocre, conformément à mes principes , est en droit de penser que , s'il eût été plus favorisé de la fortune, s'il fût né dans un certain siècle , un certain pays , il eut été lui-même semblable aux grands hommes dont il est forcé d'admirer le génie. Cependant, quelque favorable que soit cette opinion à la médiocrité de la plupart des hommes , elle doit déplaire généralement i parce qu'il n'est point d'homme qui se croie un homme médiocre, et qu'il n'est point de stupide qui, tous les jours, ne remercie avec complaisance la nature du soin particulier qu'elle a pris de son organisation. En conséquence, il n'est presque point d'hommes qui ne doivent traiter de paradoxes, des principes qui choquent ouvertement leurs prétentions. Toute vérité qui blesse l'orgueil lutte long-temps contre ce sentiment, avant que d'en pouvoir triompher. On n'est juste que lorsqu'on a intérêt de l'être. Si le bourgeois exagère moins les avantages de la naissance que le «rand seigneur , s'il en apprécie mieux la valeur , ce n'est pas qu il soit plus sensé : ses inférieurs n'ont que trop souvent à se plaindre de la sotte hauteur dont il accuse les grands seigneurs : la justesse de son jugement n'est donc qu'un effet de sa vanité : c'est que, dans ce cas particulier , il a intérêt d'être raisonnable J'ajouterai à ce que je viens de dire , que les principes ci-dessus établis , en les supposant vrais trouveront encore des contradicteurs dans tous ceux qui ne les peuvent admettre sans abandonner d'anciens préjugés. Parvenus à un certain âge , la paresse nous irrite contre toute idée neuve qui nous impose la fatigue de l'examen. Une opinion nouvelle ne trouve des partisans que parmi ceux des gens d'esprit qui, trop jeunes encore pour avoir arrêté leurs idées, avoir senti l'aiguillon de l'envie, saisissent avidement le vrai partout où ils l'aperçoivent. Eux seuls, comme je l'ai déjà dit, rendent témoignage à la vérité, la présentent , la font percer et l'établissent dans le monde ; c'est d'eux seuls qu'un philosophe peut attendre quelque éloge : la plupart des autres sont des juges corrompus par la paresse ou par l'envie.

DISCOURS III, CHAPITRE XXX. Â^i

Aussi tout l'art de l'éducation consiste à placer les jeunes gens dans un concours de circonstances propres à développer en eux le germe de l'esprit et de la vertu. L'amour du paradoxe ne m'a point conduit à cette conclusion , mais le seul désir du bonheur des hommes. J'ai senti, et ce qu'une bonne éducation répandrait de lumières, de vertus, et par conséquent de bonheur dans la société; et combien la persuasion où l'on est que Je génie et la vertu sont de purs dons de la nature, s'opposait aux progrès de la science et de l'éducation , et favorisait à cet égard la paresse et la négligence. C'est dans cette vue, qu'examinant ce que pouvaient sur nous la nature et l'éducation, je me suis aperçu que l'éducation nous faisait ce que nous sommes; en conséquence, j'ai cru qu'il était du devoir d'un citoyen d'annoncer une vérité propre à réveiller l'attention sur les moyens de perfectionner cette même éducation. Et c'est pour jeter encore plus de jour sur une matière aussi importante, que je tâcherai, dans le Discours suivant, de fixer d'une manière précise les idées différentes qu'on doit attacher aux divers noms donnés à l'esprit.

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