‹ Œuvres complètesChapitre 80 sur 106 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

De V imagination et du sentiment.

MJÂ plupart de ceux qui jusqu'à présent ont traité de l'imagination ont trop restreint ou trop étendu la signification de ce mot. Pour attacher une idée précise à cette expression , remontons à l'étymologie du mol imagination : il dérive du latin imago, image.

Plusieurs ont confondu la mémoire et l'imagination. Ils n'ont point senti qu'il n'est point de mots exactement synonymes; que la mémoire consiste dans un souvenir net des objets qui se sont présentés à nous ; et l'imagination dans une combinaison , un assemblage nouveau d'images, et un rapport de convenances aperçues entre ces images et le sentiment qu'on veut exciter. Est-ce la terreur ? l'imagination donne l'être aux sphynx, aux furies. Est-ce l'étonnement ou l'admiration? elle crée le jardin des Hespérides, l'île enchantée d'Armide, et le palais d'Atlant.

44?- DE LESPRIT.

L'imagination est donc l'invention en fait d'images (i), comme l'esprit l'est en fait d'idées.

La mémoire, qui n'est que le souvenir exact des objets qui se sont présentés à nous, ne diffère pas moins de l'imagination qu'un portrait de Louis XIV fait par Le Brun diffère du tableau composé (a) de la conquête de la Franche-Comté.

Il suit de cette définition de l'imagination , qu'elle n'est guère employée seule que dans les descriptions, les tableaux et les décorations. Dans tout autre cas , l'imagination ne peut servir que de vêtement aux idées et aux sentimens qu'on nous présente. Elle jouait autrefois un plus grand rôle dans le monde; elle expliquait presque seule tous les phénomènes de la nature. C'était de l'urne sur laquelle s'appuyait une naïade que sortaient les ruisseaux qui serpentaient dans les vallons ; les forêts et les plaines se couvraient de verdure par les soins des dryades et des napées; les rochers, détachés des montagnes, étaient roulés dans les plaines par les orcades; c'étaient les puissances de l'air, sous les noms de génies ou de démons, qui déchaînaient les vents et amoncelaient les orages sur les pays quelles voulaient ravager. Si , dans l'Europe, on n'abandonne plus à l'imagination l'explication de phénomènes de la physique; si l'on n'en fait usage que pour jeter plus de clarté et d'agrément sur les principes des sciences ,

(il On ne doit réellement le nom ôt homme d'imagination qu'à celui qui rend ses idées par des images. Il est vrai que, dans la conversation , on confond presque toujours l'imagination avec l'invention et la passion. Il est cependant facile de distinguer l'homme passionné de l'homme d'imagination, puisque c'est presque toujours faute d'imagination qu'un poète excellent dans le genre tragique ou comique, ne sera souvent qu'un poète médiocre dans l'épique ou le lyrique.

(2) Il faut se rappeler que Louis XIV se trouve peint dans ce tableau.

et qu'on attende de la seule expérience la révélation des secrets de la nature, il ne faut pas penser que toutes les nations soient également éclairées sur ce point. L'imagination est encore le philosophe de l'Inde : c'est elle qui, dans le Tunquin, a fixé l'instant de la formation des perles (i); c'est elle encore qui, peuplant les élémens de demi-dieux , créant à son gré des démons, des génies, des fées et des enchanteurs pour expliquer les phénomènes du monde physique, s'est, d'une aile audacieuse, souvent élevée jusqu'à son origine. Après avoir long-temps parcouru les déserts immensurables de l'espace et de l'éternité, elle est enfin forcée de s'arrêter en un point : ce point marqué, le temps commence. L'air obscur , épais et spiritueux qui , selon le Taautus des Phéniciens, couvrait le vaste abîme, est affecté d'amour pour ses propres principes; cet amour produit un mélange, et ce mélange reçoit

(i) L'imagination, soutenue de quelque tradition obscure et ridicule , enseigne , à ce sujet , qu'un roi du Tunquin , grand magicien , avait forgé un arc d'or pur ; tous les traits décoches de cet arc portaient des coups mortels : armé de cet arc, lui seul mettait une armée en déroute. Un roi voisin l'attaque avec une armée nombreuse : il éprouve là puissance de cette arme, il est battu , fait un traité, et obtient, pour son fils, la fille du roi vainqueur. Dans l'ivresse des premières nuits , le nouvel époux conjure sa femme de substituer à l'arc magique de son père, un are absolument semblable. L'amour imprudent le promet , exécute sa promesse , et ne soupçonne point le crime Mais à peine le gendre est-il armé de l'arc merveilleux, qu'il marche contre sou beau-père, le défait; et le force à fuir avec sa fille sur les côtes inhabitées de la mer. C'est là qu'un démon apparaît au roi du Tunquin . et lui fait çpnoajtrç Fauteur de ses infortunes. Le père indigné saisit sa fille , tire son cimeterre : elle proteste en vain de son innocence , elle le trouve iuflexible. Elle lui prédit alors que les gouttes de son sang se changeront en autant de perles, dont la blancheur rendra aux siècles à venir témoignage de son imprudence et de son innocence. Elle se tait. Le père la frappe , le sang coule : la métamorphose commence ; et la côte, souillée de ce parricide, est encore celle où Ion pêche les plus belles perles.

le nom de désir; ce désir conçoit le mud ou la corruption aqueuse ; cette corruption contient le germe de l'univers et les semences de toutes les créatures. Des animaux intelligens, sous le nom de zophasémin ou de contemplateurs des cieux, reçoivent l'être : le soleil luit, les terres et les mers sont échauffées de ses rayons; elles les réfléchissent et en embrasent les airs : les vents soufflent, les nuages s'élèvent, se frappent; et de leur choc rejaillissent les éclairs et le tonnerre; ses éclats réveillent les animaux intelligens, qui, frappés d'effroi, se meuvent et fuient, les uns dans les cavernes de la terre, les autres dans les gouffres de l'océan.

La même imagination qui , jointe à quelques principes d'une fausse philosophie, avait dans la Phénicie décrit ainsi la formation de l'univers, sut, dans les divers pays, débrouiller successivement le chaos de mille autres manières différentes (i).

Dans la Grèce, elle inspirait Hésiode, lorsque plein de son enthousiasme il dit : ((Au commencement étaient » le chaos, le noir Erèbe et leTartare. Les temps n'exis- » taient point encore , lorsque la nuit éternelle qui , » sur des ailes étendues et pesantes, parcourait les im-

(i) Elle assure au royaume de Lao , que la terre et le ciel sont de toute éternité. Seize inondes terrestres sont soumis au nôtre, et les plus élevés sont les plus délicieux. Une flamme détachée, tous les trente-six mille ans, des abîmes du firmament, enveloppe la terre comme l'écorce embrasse le tronc, et la résout en eau. La nature, réduite quelques iustans à cet état, est revivifiée par un génie du premier ciel. Il descend , porté sur les ailes des vents ; leur souffle fait écouler les caiix, et le terrain humide est desséché, les plaines, les forêts se couvrent de verdure, et la terre reprend sa première forme.

Au dernier embrasement qui précéda, disent les habitans de Lao , le siècle de Xaca , un mandarin nommé Ponlabobamy-.'iiian , s'abaisse sur la surface des eaux : une fleur surnage sur leur immensité , le maudarin l'aperçoit, la partage d'un coup de son cimeterre. Par une métamorphose subite, la fleur, détachée de sa tige, se change en fille ; la nature n'a jamais rien produit de si beau. Le mandarin .

» menses plaines de l'espace, s'abat loin à coup sur » l'Érèbe : elle y dépose un œuf; l'Érèbe le reçoit dans » son sein , le féconde : l'Amour en sort. Il s'élève sur » des ailes dorées, il s'unit au chaos : cette union donne » l'être aux cieux, à la terre, aux dieux immortels, aux » hommes et aux animaux. Déjà Vénus, conçue dans le » sein des mers, s'est élevée sur la surface des eaux; » tous les corps animés s'arrêtent pour la contempler; » les mouvemens que l'amour avait vaguement impri- » mes dans toute la nature se dirigent vers la beauté. » Pour la première fois l'ordre, l'équilibre et le dessein » sont connus à l'univers. »

Voilà , dans le premier siècle de la Grèce , de quelle manière l'imagination construisit le palais du monde. Maintenant plus sage dans ses conceptions, c'est par Ja connaissance de l'histoire présente de la terre, qu'elle s'élève à la connaissance de sa formation. Instruite par une infinité d'erreurs, elle ne marche plus daus l'explication des phénomènes de la nature, qu'à la suite de l'expérience; elle ne s'abandonne à elle-même que dans les descriptions et les tableaux.

C'est alors qu'elle peut créer ces êtres et ces lieux

épris pour elle de la' plus violente ardeur, lui déclare sa tendresse. L'amour de la virginité rend la fille insensible aux larmes de son amant. Le mandarin respecte sa vertu : mais , ne pouvant se priver entièrement de sa vue , il se place à quelque distance d'elle : c'est de là qu'ils se dardent réciproquement des regards enflammés dont l'influence est telle que la fille conçoit et enfante sans perdre sa virginité. Pour subvenir à la nourriture des nouveaux habitans de la terre, le mandarin fait retirer les eaux, il creuse les vallées, élève les montagnes , et vit parmi les hommes , jusqu'à ce qu'enfin , lassé du séjour de la terre , il vole vers le ciel : mais les portes lui en sont fermées , et ne se rouvrent qu'après qu'il a , sur le monde terrestre , subi une longue et rude pénitence. Tel est, au royaume de Lao, le tableau poétique que l'imagination nous fait de la génération des êtres, tableau dont la composition variée a , cbez les diflérens peuples, été plus ou moins grande ou bizarre , mais toujours donnée par l'imagination.

nouveaux, que la poésie, par la précision de ses tours, la magnificence de l'expression et la propriété des mots, rend visibles aux yeux des lecteurs.

S'agit -il de peintures hardies? l'imagination sait que les plus grands tableaux, fussertl-ils les moins corrects, sont les plus propres à faire impression; qu'on préfère, à la lumière douce el pure des lampes allumées devant les autels, les jets mêlés de feu, de cendre et de fumée, lancés par l'Ethna.

S'agil-il d'un tableau voluptueux ? C'est Adonis que l'imagination conduit avec l'Albane au milieu d'un bocage^: Vénus y paraît endormie sur des roses, la déesse se réveille, l'incarnat de la pudeur couvre ses joues, un voile léger dérobe une partie de ses beautés; l'ardent Adonis les dévore; il saisit la déesse, triomphe de sa résistance; le voile est arraché d'une main impatiente; Vénus est nue; l'albâtre de son corps est exposé aux regards du désir : et c'est là que le tableau reste vaguement terminé , pour laisser aux caprices et aux fantaisies variées de l'amour le choix des caresses et des attitudes.

S'agil-il de rendre un fait simple sous une image brillante, d'annoncer, par exemple, la dissension qui s'élève entre les citoyens? L'imagination représentera la paix qui sort éplorée de la ville , en abaissant sur ses yeux l'olivier qui lui ceint le front. C'est ainsi que, dans la poésie, l'imagination sait tout exposer sous de courtes images , ou sous des allégories qui ne sont proprement que des métaphores prolongées.

Dans la pbilosophie , l'usage qu'on en peut faire est infiniment plus borné; elle ne sert alors, comme je l'ai dit plus baut, qu'à jeter plus de clarté et d'agrément sur les principes. Je dis plus de clarté, parce que les hommes, qui s'entendent assez bien lorsqu'ils prononcent des mois qui peignent des objets sensi-

DISCOURS IV, CHAPITRE II, ^j

bles, tels que chêne, océan, soleil, ne s'entendent plus lorsqu'ils prononcent les mots beauté , justice, vertu , dont la signification embrasse un grand nombre d'idées. Il leur est presque impossible d'attacher la même collection d'idées au même mot ; et de là ces disputes éternelles et vives qui si souvent ont ensanglanté la terre.

L'imagination , qui cherche à revêtir d'images sensibles les idées abstraites et les principes des sciences, prête donc infiniment de clarté et d'agrément à la philosophie.

Elle n'embellit pas moins les ouvrages de sentiment. Quand l'Arioste conduit Pioland dans la grotte où doit se rendre Angélique, avec quel art ne décore-t-il pas cette grotte? Ce sont partout des inscriptions gravées par l'amour, des lits de gazon dressés par le plaisir; le murmure des ruisseaux, la fraîcheur de l'air, les parfums des fleurs , tout s'y rassemble pour exciter les désirs de Roland. Le poète sait que plus cette grotte embellie promettra de plaisir, et portera d'ivresse dans l'âme du héros, plus son désespoir sera violent lorsqu'il y apprendra la trahison d'Angélique , et plus ce tableau excitera dans l'âme des lecteurs de ces niouvemens tendres auxquels sont attachés leurs plaisirs.

Je terminerai ce morceau sur l'imagination par une fable orientale, peut-être incorrecte à certains égards , mais très-ingénieuse et très-propre à prouver combien l'imagination peut quelquefois prêter de charme au sentiment. C'est un amant fortuné qui, sous le voile d'une allégorie, attribue ingénieusement à sa maîtresse et à l'amour qu'il a pour elle, les qualités qu'on admire en lui :

« J'étais un jour dans le bain : une terre odorante , » d'une main aimée, passa dans la mienne. Je lui dis : » Es-tu le musc? es-tu l'ambre? Elle me répondit : Je

/HS de l'esprit.

» ne suis qu'une terre commune , mais j'ai eu quelque » liaison avec la rose : sa vertu bienfaisante m'a péné- » trée ; sans elle je ne serais encore qu'une terre com- )> mune (i). »

J'ai , je pense , nettement déterminé ce qu'on doit entendre par imagination, et montré, dans les différens genres, l'usage qu'on en peut faire. Je passe maintenant au sentiment.

Le moment où la passion se réveille le plus fortement en nous , est ce qu'on appelle le sentiment. Aussi n'entend-on par passion qu'une continuité de sentimens de même espèce. La passion d'un homme pour une femme n'est que la durée de ses désirs et de ses sentimens pour cette même femme.

Cette définition donnée , pour distinguer ensuite les sentimens des sensations, et savoir quelles idées différentes on doit attacher à ces deux mots qu'on emploie souvent l'un pour l'autre, il faut se rappeler qu'il est des passions de deux espèces : les unes qui nous sont immédiatement données par la nature , tels sont les désirs ou les besoins physiques de boire, manger, etc. ; les autres, qui, ne nous étant point immédiatement données par la nature , supposent l'établissement des sociétés, et ne sont proprement que des passions factices ; telles sont l'ambition , l'orgueil , la passion du luxe , etc. Conséquemment à ces deux espèces de passions, je distinguerai deux espèces de sentimens. Les uns ont rapport aux passions de la première espèce , c'est-à-dire à nos besoins physiques ; ils reçoivent le nom de sensations : les autres ont rapport aux passions factices , et sont plus particulièrement connus sous le nom de sentimens. C'est cette dernière espèce dont il s'agit dans ce Chapitre.

Pour s'en former une idée nette, j'observerai qu'il

i) Voyez le Gulislan. ou l'Empire îles Roses , de Saadi.

DISCOURS IV, CHAPITRE II. ^g

n'est point d'hommes sans désirs, ni par conséquent sans sentimens; mais que ces sentimens sont en eux on faibles ou vifs. Lorsqu'on n'en a que de faibles, on est censé n'en point avoir. Ce n'est qu'aux hommes fortement affectés qu'on accorde du sentiment. Est-on saisi d'effroi? si cet effroi ne nous précipite pas dans de plus grands dangers que ceux qu'on veut éviter,- si notre peur calcule et raisonne, notre peur est faible, et l'on ne sera jamais cité comme un homme peureux. Ce que je dis du sentiment de la peur, je le dis également de celui de l'amour et de l'ambition.

Ce n'est qu'à des passions bien déterminées que l'homme doit ces mouvemens fougueux et ces accès auxquels on donne le nom de sentiment.

On est animé de ces passions , lorsqu'un désir seul règne dans notre âme , y commande impérieusement à des désirs subordonnés. Quiconque cède successivement à des désirs différens, se trompe s'il se croit passionné ; il prend en lui des goûts pour des passions.

Le despotisme , si je l'ose dire, d'un désir auquel tous les autres sont subordonnés, est donc en nous ce qui caractérise la passion. Il est, en conséquence, peu d'hommes passionnés et capables de sentimens vifs.

Souvent même les mœurs d'un peuple et la constitution d'un état s'opposent au développement des passions et des sentimens. Qxxe de pays où certaines passions ne peuvent se manifester, du moins par des actions! Dans un gouvernement arbitraire, toujours sujet à mille révolutions, si les grands y sont presque toujours embrasés du feu de l'ambition, il n'en est pas ainsi d'un état monarchique où les lois sont en vigueur. Dans un pareil état, les ambitieux sont à la chaîne et l'on n'y voit que des intrigans que je ne décore pas du titre d'ambitieux. Ce n'est pas qu'en ce pays une infinité d'hommes ne portent en eux le germe de l'ambi-

Page 1