Tome L
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tion : mrsis , sans quelques circonstances singulières, ce germe y meurt sans se développer. L'ambition est, dans ces hommes , comparable à ces feux souterrains allumés dans les entrailles de la terre : ils y brûlent sans explosion, jusqu'au moment où les eaux y pénètrent, et que, raréfiées par le feu, elles soulèvent, entr'onvrent les montagnes, en ébranlant les fondemens du monde.
Dans les pays où le germe de certaines passions et de certains sentimens est étouffé , le public ne peut les connaître et les étudier que dans les tableaux qu'en donnent les écrivains célèbres , et principalement les poètes.
Le sentiment est l'âme de la poésie, et surtout de la poésie dramatique. Avant d'indiquer les signes auxquels on reconnaît, en ce genre, les grands peintres et les hommes à sentimens, il est bon d'observer qu'on ne peint jamais bien les passions et les sentimens, si l'on n'en est soi-même susceptible. Place-t-on un héros dans une situation propre à développer en lui toute l'activité des passions? Pour faire un tableau vrai , il faut être affecté des mêmes sentimens dont on décrit en lui les effets, et trouver en soi son modèle. Si l'on n'est passionné, on ne saisit jamais Ce point précis que le sentiment atteint, et qu'il ne franchit jamais (i) : on est toujours en-deçà ou au-delà d'une nature forte.
D'ailleurs, pour réussir en ce genre, il ne sullit pas d'être en général susceptible dépassions; il faut, de plus, être animé de celle dont on fait le tableau. Une espèce de sentiment ne nous en fait point deviner une
(r) Dans les ouvrages de théâtre , rien de plus commun que de faire du sentiment avec de l'esprit. Veut-on peindre la vertu ? on fera exécuter en ce genre, à son héros, des actions que les motifs qui le portPut à la vertu ne lui permettent point de faire. Il csL peu de poètes dramatiques exempts de ce défaut.
DISCOURS IV , CHAPITRE II. ^5j
autre. On rend toujours mal ce que l'on sent faiblement. Corneille, dont J'âme était plus élevée que tendre, peint mieux les grands politiques et les héros qu'il ne peint les amans.
C'est principalement à la vérité des peintures qu'est, en ce genre , attachée la célébrité. Je sais cependant que d'heureuses situations, des maximes brillantes et des vers élégans, ont quelquefois, au théâtre, obtenu les plus grands succès; mais, quelque mérite que supposent ces succès, ce mérite cependant n'est, dans le genre dramatique, qu'un mérite secondaire.
Le vers de caractère est, dans les tragédies, le versqui fait sur nous le plus d'impression. Qui n'est pas frappé de cette scène où Catilina , pour réponse aux reproches d'assassinats que lui fait Lentulus, lui dit :
Croîs que ces crimes Sont de ma politique, et non pas de mon cœur.
Forcé de se plier aux mœurs de ses complices,
«il faut, ajoute-t-il , qu'un chef de conjurés prenne » successivement tous les caractères. Si je n'avais que » des Lentulus dans mon parti, »
Et s'il n'était rempli que d'hommes vertueux,
Je n'aurais pas de peine à l'être encor plus qu'eux.
Quel caractère renfermé dans ces deux vers ! Quel chef de conjurés, qu'un homme assez maître de lui pour être à son choix vertueux ou vicieux ! Quelle ambition enfin que celle qui peut, contre l'inflexibilité ordinaire des passions , plier à tous les caractères le superbe Catilina ! Une telle ambition annonce le destructeur de Rome.
De pareils vers ne sont jamais inspirés que par les passions. Qui n'en est pas susceptible, doit renoncer à les peindre. Mais, dira-t-on, à quel signe le public, sou-
vent peu instruit de ce qui est en-deçà ou au-delà d'une nature forte, reconnaî<rait-il les grands peintres de sentimens? A la manière, répondrai-je, dont ils les expriment. A force de méditations et de réminiscences, un homme d'esprit peut à peu près deviner ce qu'un amant doit faire ou dire dans une telle situation; il peux substituer, si je peux m'exprimer ainsi , le sentiment pensé au sentiment senti : mais il est dans le cas d'un peintre qui, sur le récit qu'on lui aurait fait de la beauté d'une femme, et limage qu'il s'en serait formée, voudrait en faire le portrait ; il ferait peut-être un beau tableau, mais jamais un tableau ressemblant. L'esprit ne devinera jamais le langage du sentiment.
Rien de plus insipide pour un vieillard que la conversation de deux amans. L'homme insensible , mais spirituel, est dans le cas du vieillard : le langage simple du sentiment lui paraît plat; il cherche malgré lui à le relever par quelque tour ingénieux qui décèle toujours en lui le défaut de sentiment.
Lorsque Pelée brave le courroux du ciel, lorsque les éclats du tonnerre annoncent la présence du Dieu son rival, et que Thélis intimidée, pour calmer les soupçons d'un amant jaloux , lui dit :
Va, fuis ; te montrer que je crains, C'est te dire assez que je t'aime (i) :
on sent que le danger où se trouve Pelée est trop instant, que Thétis n'est pas dans une situation assez tranquille, pour tourner aussi ingénieusement sa réponse. Effrayée de l'approche d'un dieu, qui d'un mot
(i) Si , clans ce vers d'Ovide ,
Pignora certa petis , do pignora. cevla timendo ,
le soleil dit à peu près la même chose à Phacton son fils , c'est que Phacton n'est point encore monté sur son char, ni par conséquent dans le moment du danger.
peut anéantir son amant, et pressée de le voir partir, elle n'a proprement que le temps de lui crier de fuir et qu'elle l'adore.
Toute plirase ingénieusement tournée prouve à la fois l'esprit et le défaut de sentiment. L'homme agité d'une passion, tout entier à ce qu'il sent, ne s'occupe point de la manière dont il le dit; l'expression la plus simple est d'abord celle qu'il saisit.
Lorsque l'Amour, en pleurs aux genoux de Vénus, lui demande la grâce de Psyché, et que la déesse rit de sa douleur, l'Amour lui dit:
Je ne me plaindrais pas , si je pouvais mourir. Lorsque Titus déclare à Bérénice qu'enfin le Destin ordonne qu'ils se séparent pour jamais (i) , Bérénice reprend :
Pour jamais!.... que ce mot est affreux quand on aime ! Lorsque Palmire dit à Séide que vainement elle a tenté par ses prières de toucher son ravisseur , Séide répond :
Quel est donc ce mortel insensible à tes larmes?
Ces vers, et généralement tous les vers de sentiment , seront toujours simples, et dans le tour et dans l'ex-
(i) Dans la tragédie anglaise de Cléopàtre, Octavie rejoint Antoine : elle est belle ; Antoine peut reprendre du goût pour elle ; Cléopàtre le craint ; Antoine la rassure. «Quelle différence, lui » dit-il, entre Octavie et Cléopàtre! O mon amant! reprend-elle, » quelle plus grande différence encore entre mon état et le sien î » Octavie est aujourd'hui méprisée 5 mais Octavie est ton épouse. » L'espoir immortel habite dans son Ame, il essuie ses larmes, la » console dans son malheur. Demain l'hymen peut te remettre entre » ses bras. Quelle est, au contraire ma destinée! Que l'amour se » taise nu moment dans ton cœur, il ne me reste aucun espoir. Je mie puis, comme elle, gémir près de ce que j'aime, espérer de » l'attendrir, me flatter d'un rctomvUn seul instant d'indifférence , » et tout pour -moi est anéanti ; l'espace immense et l'éternité me 5; séparent à jamais de toi. »
pression. Mais l'esprit, dépourvu de sentiment, nous éloignera toujours de cette simplicité ; je dirai même qu'il fera tourner quelquefois le sentiment en maxime. Comment ne serait-on pas à cet égard la dupe de l'esprit? Le propre de l'esprit est d'observer, de généraliser ses observations, et fYen tirer des résultats ou des maximes. Habitué à celte marche , il est presque impossible que l'homme d'esprit, qui, sans avoir senti l'amour , en voudra peindre la passion , ne mette, sans s'en apercevoir, souvent le sentiment en maxime. Aussi Fontcnelle a-t-il fait dire à l'un de ses bergers :
On ne doit point aimer, lorsqu'on a le cœur tendre;
idée qui lui est commune avec Quinault, qui l'exprime bien différemment, lorsqu'il fait dire à Atys :
Si j'aimais un jour , par malheur , Je connais bien mon cœur , Il serait trop sensible.
Si Quinault n'a point mis en maxime le sentiment dont Atys est agité, c'est qu'il sentait qu'un homme vivement affecté ne s'amuse point à généraliser.
Il n'en est pas à cet égard de l'ambition comme de l'amour. Le sentiment, dans l'ambition, s'allie ticsbien avec l'esprit et la réflexion ; la cause de celte différence tient à l'objet différent que se proposent ces deux passions.
Que désire un amant? les faveurs de ce qu il aime. Or, ce n'est point à la sublimité de son esprit, mais à l'excès de sa tendresse, que ces faveurs sont accordées. L'Amour en larmes et désespéré, aux pieds d'une maîtresse, est l'éloquence la plus propre à la toucher. C'esl l'ivresse de l'amant qui prépare et saisit ces instans de faiblesse qui mettent le comble à son bonheur. L'esprit n'a pas de part au triomphe; l'esprit est donc étranger au sentiment de l'amour. D'ailleurs, l'excès de la pas-
sion d'un amant promet mille plaisirs à l'objet aimé. Il n'en est pas ainsi d'un ambitieux : la violence de son ambition ne promet aucuns plaisirs à ses complices. Si le trône est l'objet de ses désirs , et si , pour y monter, il doit s'appuyer d'un parti puissant , ce serait en vain qu'il étalerait aux yeux de ses partisans tout l'excès de son ambition : ils ne l'écouteraient qu'avec indifférence, s'il n'assignait à chacun d'eux la part qu'il doit avoir au gouvernement, et ne leur prouvait l'intérêt qu'ils ont de l'élever.
L'amant enfin ne dépend que de l'objet aimé ; un seul instant assure sa félicité : la réflexion n'a pas le temps de pénétrer dans un cœur d'autant plus vivement agité, qu'il est plus près d'obtenir ce qu'il désire. Mais l'ambitieux a, pour l'exécution de ses projets, continuellement besoin du secours de toutes sortes d'hommes; pour s'en servir utilement, il faut les connaître : d'ailleurs son succès lient à des projets ménagés avec a ri et préparés de loin. Que d'esprit ne faut-il pas pour les concerter et les suivre ? Le sentiment de l'ambition s'allie donc nécessairement avec l'esprit et la réflexion.
Le poète dramatique peut donc rendre fidèlement le caractère de l'ambitieux , en mettant quelquefois dans sa bouclie de ces vers sentencieux qui, pour frapper fortement le spectateur, doivent être le résultat d'un sentiment vif et d'une réflexion profonde. Tels sont ces vers où, pour justifier l'audace qu'il a de se présenter au sénat, Calilina dit à Probus, qui l'accuse d'imprudence :
L'imprudence n'est pas dans la témérité ,
Elle est dans un projet faux et mal concerté ;
Mais , s'il est bien suivi , c'est un trait de prudence
Que d'aller quelquefois jusques à l'insolence :
Et je sais, pour domter les plus impérieux,
Qu'il fauL souvent moins d'art que de mépris pour eux.
456 de l'esprit.
Ce que j'ai dit de l'ambition indique en quelles doses différentes, si j'ose le dire, l'esprit peut s'allier aux différons genres de passions.
Je finirai par cette observation ; c'est que nos mœurs et la forme de notre gouvernement ne nous permettant pas de nous livrer à des passions fortes, telles que 1 ambition et la vengeance, on ne cite communément ici , comme peintres de sentimens , que les hommes sensibles à la tendresse paternelle ou filiale, et enfin à l'amour qui, par cette raison, occupe presque seul le théâtre français.