‹ Œuvres complètesChapitre 82 sur 106 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

De l'esprit.

ÏJ esprit n'est autre chose qu'un assemblage d'idées et de combinaisons nouvelles. Si l'on avait fait en un genre toutes les combinaisons possibles , l'on n'y pourrait plus porter ni invention ni esprit ; l'on pourrait être savant en ce genre, mais non pas spirituel. Il est donc évident que , s'il ne restait plus de découvertes à faire en aucun genre, alors tout serait science, et 1 esprit serait impossible ; on aurait remonté jusqu'aux principes des choses. Une fois parvenus à des principes généraux et simples , la science des faits qui nous y auraient élevés ne serait plus qu'une science futile, et toutes les bibliothèques où ces faits sont renfermés deviendraient inutiles. Alors, de tous les matériaux de la politique et de la législation, c'est-à-dire de toutes les histoires, on aurait extrait, par exemple, le petit nombre de principes qui , propres à maintenir entre les hommes le plus d'égalité possible, donneraient un jour naissance à la meilleure forme de gouvernement. \

DISCOURS IV, CHAPITRE III. /fîj

11 en serait de même de la physique , et généralement de toutes les sciences. Alors l'esprit humain, épais dans une infinité d'ouvrages divers , serait, par une main habile, concentré dans un petit volume de principes , à peu près comme les esprits des fleurs qui couvrent de vastes plaines sont, par l'art du chimiste , facilement concentrés dans un vase d'essence.

L'esprit humain, à la vérité , est en tout genre fort loin du terme que je suppose. Je conviens volontiers que nous ne serons pas si tôt réduits à la trisle nécessité de n'être que savans, et qu'enfin, grâce à l'ignorance humaine, il nous sera long-temps permis d'avoir de l'esprit.

L'esprit suppose donc toujours invention. Mais quelle différence , dira-l-on , entre cette espèce d'invention et celle qui nous fait obtenir le titre de génies ? Pour la découvrir , consultons le public. En morale et en pohtique , il honorera , par exemple , du litre de génies , et Machiavel, et l'auteur de l'Esprit des Lois, et ne donnera que le titre d'homme de beaucoup d'esprit à La Rochefoucault et à La Bruyère. L'unique différence sensible qu'on remarque entre ces deux espèces d'hommes, c'est que les premiers traitent de matières plus importantes, lient plus de vérités entre elles, et forment un plus grand ensemble que les seconds. Or, l'union d'un plus grand nombre de vérités suppose une plus grande quantité de combinaisons, et par conséquent un homme plus rare. D'ailleurs, le public aime à voir, du haut d'un principe, toutes les conséquences qu'on en peut tirer : il doit donc récompenser par un titre supérieur, tel que celui de génie, quiconque lui procure cet avantage , en réunissant une infinité de vérités sous le même point de vue. Telle est , dans le genre philosophique , la différence sensible entre le génie et l'esprit.

Dans les arts, où par le mot talent on exprime ce que , dans les sciences , on désigne par le mot esprit, il semble que la différence soit à peu près la même.

Quiconque, ou se modèle sur les grands hommes qui l'ont déjà précédé dans la même carrière, ou ne les surpasse pas, ou n'a point fait un certain nombre de bons ouvrages, n'a pas assez combiné, n'a pas fait d'.issez grands efforts d'esprit , ni donné assez de preuves d'invention pour mériter le titre de génie. En conséquence, on place dans la lisle des hommes de talent, les Regnard, les Vergier, les Campistrou et les Fléchier, lorsqu'on cite comme génies, les Molière , les Là Fontaine , les Corneille et les Bossuet. J'ajouterai même, à ce sujet, qu'on refuse quelquefois à l'auteur le titre qu'on accorde à l'ouvrage. Un conte, une tragédie ont un grand succès; on peut dire de ces ouvrages qu'ils sont pleins de génie , sans oser quelquefois en accorder le titre à l'auteur. Pour l'obtenir il faut, ou comme La Fontaine, avoir, si je l'ose dire, dans une infinité de petites pièces, la monnaie d'un grand ouvrage, ou comme Corneille et Racine, avoir composé un certain nombre d'excellentes tragédies.

Le poëme épique est , dans la poésie , le seul ouvrage dont l'étendue suppose une mesure d'attention et d invention suffisante pour décorer un homme du litre de génie.

Il me reste, en finissant ce Chapitre, deux observations à faire : la première, c'est qu'on ne désigne dans les arts par le nom d'esprit, que ceux qui, sans génie ni talent pour un genre , y transportent les beautés d un autre genre; telles sont , par exemple, les comédies de Fontenelle, qui, dénuées du génie et du talent comique, éiineellenl de quelques beautés philosophiques. La seconde, clcst que l'invention appartient tellement à les-

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prit, qu'on n'a jusqu'à présent, par aucune des épilhèles appliquables au grand esprit, désigné ceux qui remplissent des emplois utiles, mais dont l'exercice n'exige point d'invention. Le même usage qui donne l'épilhète de Bon au juge, au financier (i), à l'arithméticien habile, nous permet d'appliquer l'épilhète de sublime au poète , au législateur, au géomètre, à l'orateur. L'esprit sup pose donc toujours invention. Cette invention, plus élevée dans le génie , embrasse d'ailleurs plus détendue de vue; elle suppose , par conséquent, et plus de celle opiniâtreté qui triomphe de toutes les difficultés, et plus de cette hardiesse de caractère qui se fraie des routes nouvelles.

Telle est la différence entre le génie et l'esprit, et lidée générale qu'on doit attacher à ce mot esprit.

Celle différence établie, je dois observer que nous sommes forcés , par la disette de la langue, à prendre cette expression dans mille acceptions différentes qu'on ne distingue enlre elles que par les épilhèles qu'on unit au mol esprit. Ces épilhèles, toujours données par le lecteur ou spectateur, sont toujours relatives à l'impression que fait sur lui certain genre d'idées.

Si l'on a tant de fois, et peut-être sans succès, traité ce même sujet, c'est qu'on n'a point considéré l'esprit sous ce point de vue , c'est qu'on a pris pour des qualités réelles et distinctes les épilhèles defui , àefort, de lumineux, etc. , qu'on joint au mot esprit : c'est qu'enfin on n'a point regardé ces épilhèles comme l'expression des effets différens que font sur nous et les diverses espèces d'idées et les différentes manières de les rendre. C'est pour dissiper l'obscurité répandue sur ce sujet,

(i) Je ne dîs pas que de bons juges, de bons financiers n'aient de l'esprit ; mais je dis seulement que ce n'est pas en qualité de juges ou de financiers qu'ils en ont, à moins que l'on ne confonde la qualité de juge avec celle de législateur.

4Go DE L ESPRIT.

que je vais , dans les Chapitres suivans , tâcher de déterminer nettement les idées différentes qu'on doit attacher aux épithètes souvent unies au mol espi it.

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