Tome I. 3o
ginadon place à côte du héros L'un de ces fils de la terre (i), qui, croissant par an d'une coudée en grosseur, et de trois ou quatre coudées en hauteur, pouvaient entasser Ossa sur Pélion, Alexandre n'est plus qu'une marionnette plaisante , et sa fureur n'est que ridicule.
Mais si le fort est toujours grand , le grand n'est pas toujours fort. Une décoration , ou du temple du destin, ou des fêtes du ciel, peut être grande, majestueuse et même sublime ; mais elle nous affectera moins fortement qu'une décoration du lartare. Le tableau de la gloire des saints est moins fait pour étonner l'imagination que le jugement dernier de Michel- Ange.
Le fort est donc le produit du grand uni au terrible. Or, si tous les hommes sont plus sensibles à la douleur qu'au plaisir \ si la douleur violente fait taire tout sentiment agréable, lorsqu'un plaisir vif ne peut étouffer en nous le sentiment d'une douleur violente ; le fort doit donc faire sur nous la plus vive impression : on doit donc être plus frappé du tableau des enfers que du tableau de l'olympe.
En fût de plaisirs, l'imagination, excitée par le désir d'un plus grand bonheur , est toujours inventive ; il manque toujours quelques agrémens à l'olympe.
S'agit-il du terrible? l'imagination n'a plus le même intérêt à inventer ; elle est moins difficile en ce genre : l'enfer est toujours assez effrayant.
Telle est, dans les décorations et les descriptions poétiques , la différence entre le grand et le fort. Exami-
(i) Aux yeux de ce même géant, ce César qui dit de lui : T-'eni . ri./i , vici , et dont les conquêtes étaient si rapides, paraîtrai: se traîner sur la terre avec la lenteur d'une étoile de mer ou d'un limaçon.
DISCOURS IV, CHAPITRE IV. ^Ctj
lions maintenant si , dans les tableaux dramatiques et la peinture des passions, on ne retrouverait pas la même différence entre ces deux genres d'esprit.
Dans le genre tragique, on donne le nom de fort à toute passion, à tout sentiment qui nous affecte trèsvivement , c'est-à-dire à tous ceux dont le spectateur peut être le jouet ou la victime.
Personne n'est à l'abri des coups de la vengeance et de la jalousie. La scène d'Atrée qui présente à son frère Thyeste une coupe remplie du sang de son fils; les fureurs de Rbadamiste, qui, pour soustraire les charmes de Zénobie aux regards avides du vainqueur, la traîne sanglante dans l'Araxe, offrent donc aux regards des particuliers deux tableaux plus effrayans que celui d'un ambitieux qui s'assied sur le trône de son maître.
Dans ce dernier tableau, le particulier ne voit rien de dangereux pour lui. Aucun des spectateurs n'est monarque : les malheurs qu'occasionnent souvent les révolutions, ne sont pas assez imminens pour le frapper de terreur : il doit donc en considérer le spectacle avec plaisir (i). Ce spectacle charme les uns, en leur laissant entrevoir, dans les rangs les plus élevés, une instabilité de bonheur qui remet une certaine égalité entre toutes les conditions, et console les petits de l'infériorité de leur état. Il plaît aux autres, en ce qu'il flatte leur inconstance ; inconstance qui , fondée sur le désir d'une condition meilleure , fait, à travers le bouleversement des empires , toujours luire
(1) C'est à cette cause qu'on doit, eu partie, rapporter l'admiration conçue pour ces fléaux de la terre , pour ces guerriers dont la valeur renverse les empires et change la face du monde. On lit leur histoire avec plaisir ; on craindrait de naître de leur temps. Il en est de ces conquérans comme de ces nuages noirs et sillonnés d'éclairs ; la foudre qui s'élance de leurs flancs fracasse , en éclatant , les arbres et les rochers. Vu de près , ce spectacle glace d'effroi ; vu dans l'éloignement, il ravit d'admiration.
468 DE LESPRIT.
à leurs yeux l'espoir d'un état plus heureux , et leur en montre la possibilité comme une possibilité prochaine. 11 ravit enfin la plupart des hommes par la grandeur même du tableau qu'il présente , et par l'intérêt qu'on est forcé de prendre au héros estimable et vertueux que le poète met sur la scène. Le désir du bonheur qui nous fait considérer l'estime comme un moyen d'être plus heureux , nous identifie toujours avec un pareil personnage. Celte identification est, si je l'ose dire , d'autant plus parfaite, et nous nous intéressons d'autant plus vivement au sort heureux ou malheureux d'un grand homme , que ce grand homme nous paraît plus estimable , c'est-à-dire que ses idées ou ses sentimens sont plus analogues aux nôtres. Chacun reconnaît avec plaisir, dans un héros, les sentimens dont il est lui-même affecté. Ce plaisir est d'autant plus vif, que ce héros joue un plus grand rôle sur la terre ; qu'il a , comme les Annibal, les Sylla , les Sertorius et les César, à triompher d'un peuple dont le destin fait celui de l'univers. Les objets nous frappent toujours en proportion de leur grandeur. Qu'on présente au théâtre la conjuration de Gênes et celle de Rome, qu'on trace d'une main également hardie les caractères du comte de Fiesque et de Catilina ; qu'on leur donne la même force , le même courage , le même esprit et la même élévation : je dis que l'audacieux Catilina emportera presque toute notre admiration ; la grandeur de son entreprise se réfléchira sur son caractère, l'agrandira toujours à nos yeux; et notre illusion prendra sa source dans le désir même du bonheur.
En effet, on se croira toujours d'autant plus heureux qu'on sera plus puissant, qu'on régnera sur un plus grand peuple, que plus d'hommes seront intéressés à prévenir, et satisfaire nos désirs, et que, seuls libres sur la terre, nous serons environnés d'un univers d'esclaves.
Voilà les causes principales du plaisir que nous fait la peinture de l'ambition, de cette passion qui ne doit le nom de grande qu'aux grands changemens qu'elle fait sur la terre.
Si l'amour en a quelquefois occasionné de pareils ; s'il a décidé la bataille d'Actium en faveur d'Octave ; si , dans un siècle plus voisin du nôtre, il a ouvert aux Maures les ports de l'Espagne ; et s'il a renversé successivement et relevé une infinité de trônes, ces grandes révolutions ne sont cependant pas des effets nécessaires de l'amour, comme elles le sont de l'ambition.
Aussi le désir des grandeurs et l'amour de la patrie, qu'on peut regarder comme une ambition plus vertueuse , ont-ils toujours reçu le nom de grands préférablement à toutes les autres passions; nom qui, transporté aux héros que ces passions inspirent, a été ensuite donné aux Corneille et aux poètes célèbres qui les ont peints. Sur quoi j'observerai que la passion de l'amour n'est cependant pas moins difficile à peindre que celle de l'ambition. Pour manier le caractère de Phèdre avec autant d'adresse que l'a fait Racine, il ne fallait certainement pas moins d'idées, de combinaisons et d'esprit, que pour tracer, dans Rodogune , le caractère de Cléopâlre. C'est donc moins à l'habileté du peintre qu'au choix de son sujet qu'est attaché le nom de grand.
Il résulte de ce que j'ai dit, que, si les hommes sont plus sensibles à la douleur qu'au plaisir, les objets de crainte et de terreur doivent, en fait d'idées, de tableaux et de passions, les affecter plus fortement que les objets faits pour l'étonnement et l'admiration générale. Le grand est donc, en tout genre, ce qui frappe universellement; et le fort, ce qui fait une impression moins générale, mais plus vive.
La découverte de la boussole est, sans contredit,
4jo ve l'ksprit.
plus généralement utile à l'humanité que la découverte d'une conjuration; mais cette dernière découverte est infiniment plus intéressante pour la nation chez laquelle on conjure.
L'idée du fort une fois déterminée, j'observerai que les hommes ne pouvant se communiquer leurs idées que par des mots, si la force de l'expression ne répond pas à celle de la pensée, quelque forte que soit cette pensée, elle paraîtra toujours faible, du moins à ceux qui ne sont point doués de celte vigueur d'esprit qui supplée à la faiblesse de l'expression.
Or, pour rendre fortement une pensée, il faut, i°. l'exprimer d'une manière nette et précise (toute idée rendue par une expression louche , est un objet aperçu «à travers un brouillard; l'impression n'en est point assez distincte pour être forte). 2°. Il faut que cette pensée, s'il est possible, soit revêtue d'une image, et que l'image soit exactement calquée sur la pensée.
En effet, si toutes nos idées sont un effet de nos sensations, c'est donc par les sens qu'il faut transmettre nos idées aux autres hommes; il faut donc, comme j'ai dit dans le Chapitre de l'Imagination, parler aux yeux pour se faire entendre à l'esprit.
Pour nous frapper fortement, ce n'est pas même assez qu'une image soit juste et exactement calquée sur une idée; il faut encore qu'elle soit grande sans être gigantesque (i) : telle est l'image employé par l'immortel auteur de l'Esprit des Lois , lorsqu'il compare les despotes aux sauvages, qui, la hache à la main, abattent V arbre dont ils 'veulent cueillir les fruits.
(i) L'excessive grandeur d'une image la rend quelquefois ridicule. Quand le psalmiste dit que « les montagnes sautent comme des » béliers, » cette grande image ne fait sur nous que peu d'effet, parce qu'il est peu d'hommes dont l'imagination soit assez forte pour se faire un tableau net et vif de montagnes sautant comme des calnis
Il faut de plus que cette grande image soit neuve , ou du moins présentée sous une face nouvelle. C'est la surprise excitée par sa nouveauté, qui, fixant toute notre attention sur une idée, lui laisse le temps de faire sur nous une plus forte impression.
On atteint enfin, en ce genre, au dernier degré de perfection , lorsque l'image sous laquelle on présente une idée est une image de mouvement. Ce tableau , toujours préféré au tableau d'un objet immobile , excite en nous plus de sensations, et nous fait en conséquence une impression plus vive. On est moins frappé du calme que des tempêtes de l'air.
C'est donc à l'imagination qu'un auteur doit en partie là force de son expression; c'est par ce secours qu'il transmet dans l'âme de ses lecteurs tout le feu de ses pensées. Si les Anglais , à cet égard , s'attribuent une grande supériorité sur nous, c'est moins à la force particulière de leur langue qu'à la forme de leur gouvernement qu'ils doivent cet. avantage. On est toujours fort dans un état libre , où l'homme conçoit les plus hautes pensées , et peut les exprimer aussi vivement qu'il les conçoit. Il n'en est pas ainsi des étals monarchiques : dans ces pays, l'intérêt de certains corps, celui de quelques particuliers puissans, et plus souvent encore une fausse et petite politique , s'opposent aux élans du génie. Quiconque, dans ces gouvernemens , s'élève jusqu'aux grandes idées, est souvent forcé de les taire, ou du moins contraint d'en énerver la force par le louche, i'énigmatique et la faiblesse de l'expression. Aussi le lord Chesterfield, dans une lettre adressée à l'abbé de Guasco , dit, en parlant de l'auteur de l'Esprit des Lois : u C'est dommage que le président y) de Montesquieu, retenu sans doute par la crainte du » ministère , n'ait pas eu le courage de tout dire. On « sent bien, en gros, ce qu'il pense sur certains sujels:
» mais il ne s'exprime point assez nettement et assez » fortement : on eût bien mieux su ce qu'il pensait, » s'il eût composé à Londres , et qu'il fût né Anglais. »
Ce défaut de force dans l'expression n'est cependant point un défaut de génie dans la nation. Dans tous les genres, qui, futiles aux yeux des gens en place, sont avec dédain abandonnés au génie , je puis citer mille preuves de cette vérité. Quelle force d'expression dans certaines oraisons de Bossuet et certaines scènes de Mahomet, tragédie qui peut-être, quelques critiques qu'on en fasse, est un des plus beaux ouvrages du célèbre Voltaire !
Je finis par un morceau de l'abbé Cartaut, morceau plein de cette force d'expression dont on ne croit pas notre langue susceptible. Il y découvre les causes de la superstition égyptienne.
« Comment ce peuple n'eût-il pas été le peuple le » plus superstitieux ? l'Egypte , dit-il , était un pays » d'enchantement ; l'imagination y était perpétuelle- » ment battue par les grandes machines du merveilleux; » ce n'était partout que des perspectives d'effroi et d'ad- » mi ration. Le prince était un objet d'élonnement et » de terreur, semblable au foudre qui, recelé dans la » profondeur des nuages, semble y tonner avec plus de » grandeur et de majesté, c'était du fond de ses laby- » rinthes et de son palais que le monarque dictait ses » volontés. Les rois ne se montraient que dans l'appa- » reil effrayant et formidable d'une puissance relevée » en eux d'une origine céleste. La mort des rois était » une apothéose : la terre était affaissée sous le poids » de leurs mausolées. Dieux puissans, l'Egypte était par » eux couverte de superbes obélisques chargés d'in- » scriptions merveilleuses , et de pyramides énormes » dont le sommet se perdait dans les airs : dieux bien- » faisans, ils avaient creusé ces lacs qui rassuraient or-
» gueilleusement l'Egypte contre les inattentions de la » nature.
» Plus redoutables que le trône et ses monarques, » les temples et leurs pontifes en imposaient encore w plus à l'imagination des Egyptiens. Dans l'un de ces » temples était le colosse de Sera pis. Nul mortel n'osait w en approcher. C'était à la durée de ce colosse qu'était » attachée celle du monde : quiconque eût brisé ce ta— » lisman eût replongé l'univers dans son premier chao.s, » Nulles bornes à la crédulité ; tout dans l'Egypte était » énigme, merveille et mystère. Tous les temples ren - » daient des oracles,- tous les antres vomissaient d'hor- » ribles hurlemens ; partout on voyait des trépieds » tremblans , des pythies en fureur, des victimes, des » prêtres, des magiciens qui, revêtus du pouvoir des » dieux , étaient chargés dé leur vengeance.
» Les philosophes, armés contre la superstition, s'é- » levèrent contre elle : mais bientôt engagés dans le la- » bynnlhe d'une métaphysique trop abstraite, la dis- » pute les y divise d'opinions; l'intérêt et le fanatisme » en profitent; ils fécondent le chaos de leurs systèmes » diflerens; il en sort les pompeux mystères d'Isis , » d'Osiris et d'Horus. Couverte alors des ténèbres mys- » térieuses et sublimes de la théologie et de la religion , » l'imposture fut méconnue. Si quelques Egyptiens » l'aperçurent à la lueur incertaine du doute, la ven- ;> geance, toujours suspendue sur la tête des indiscrets, » ferma leurs yeux à la lumière, et leur bouche à la » vérité. Les rois même , qui , pour se mettre à l'abri » de toute insulte, avaient d'abord, de concert avec les » prêtres, évoqué autour du trône la terreur, la super- » stition et les fantômes de leur suite; les rois, dis-je, » en furent eux-mêmes effrayés; bientôt ils confièrent » aux temples le dépôt sacré des jeunes princes; fatale » époque de la tyrannie des prêtres égyptiens ! nul
474 DE l'esprit,
» obstacle alors qu'on pût opposer à leur puissance. Les » souverains furent ceints dès l'enfance du bandeau de » l'opinion ; de libres et indépendans qu'ils étaient » tant qu'ils ne voyaient dans ces prêtres que des fourbes » et des enthousiastes soudoyés, ils en devinrent les » esclaves et les victimes. Imitateurs des rois, les peu- » pies suivirent leur exemple, et toute l'Egypte se pro- » sterna aux pieds du pontife et de l'autel de la super- » stition. »
Ce magnifique tableau de l'abbé Cartaut prouve , je crois , que la faiblesse d'expression qu'on nous reproche , et qu'en certain genre on remarque dans nos écrits, ne peut être attribuée au défaut de génie de la nation.
^"*"V fc^^^-»^V»-^ W^. V'^-^V^'VV^.'V*^"».'^.*.'».^ VVX»