CHAPITRE V
De l'esprit de lumière, de l'esprit étendu, de l'esprit pénétrant , et du goût.
tSi l'on en croit certafties gens , le génie est une espèce d'instinct qui peut, à l'insu même de celui qu'il anime, opérer en lui les plus grandes choses. Ils mettent cet instinct fort au-dessous de l'esprit de lumière , qu'ils prennent pour l'intelligence universelle. Cette opinion, soutenue par quelques hommes de beaucoup d'esprit, n'est cependant point encore adoptée du public.
Pour arriver sur ce sujet à quelques résultats, il faut, je pense, attacher des idées nettes à ces mots esprit de /itwirrc.
Dans la physique, la lumière est un corps dont la présence rend les objets visibles. L'esprit de lumière est donc la sorte d'esprit qui rend nos idées visibles au commun des lecteurs. Il consiste à disposer tellement
DISCOURS IV, CHAPITRE V. /^ r>
toutes les idées qui concourent à prouver une vérité , qu'on puisse facilement la saisir. Le titre d'esprit de lumière est donc accordé, par la reconnaissance du public, à celui qui l'éclairé.
Avant Fontenelle , la plupart des savans , après avoir escaladé le sommet escarpé des sciences, s'y trouvaient isolés et privés de toute communication avec les autres hommes. Ils n'avaient point aplani la carrière des sciences, ni frayé à l'ignorance un chemin pour y marcher. Fontenelle, que je ne considère point ici sous l'aspect qui le met au rang des génies, fut un des premiers qui, si je l'ose dire, établit un pont de communication entre la science et l'ignorance. Il s'aperçut que l'ignorant même pouvait recevoir les semences de toutes les vérités; mais que, pour cet effet, il fallait avec adresse y préparer son esprit; « qu'une idée nou- » velle, pour me servir de son expression, était un m coin qu'on ne pouvait faire entrer par le gros bout. » Il fit donc ses efforts pour présenter ses idées avec la plus grande netteté ; il y réussit : la tourbe des esprits médiocres se sentit tout à coup éclairée, et la reconnaissance publique lui décerna le litre d'esprit de lumière.
Que fallait-il pour opérer un pareil prodige? simplement observer la marche des esprits ordinaires ; savoir que tout se tient et s'amène dans l'univers ; qu'en fait d'idées, l'ignorance est toujours contrainte de céder à la force immense des progrès insensibles de la lumière, que je compare à ces racines déliées qui, s'insinuant dans les fentes des rochers, y grossissent et les font éclater. Il fallait enfin sentir que la nature n'est qu'un long enchaînement; et que, par le secours des idées intermédiaires, l'on pouvait élever de proche en proche les esprits médiocres jusqu'aux plus hautes idées (i).
(i) Il n'est rien que les hommes ne puissent entendre. Quelque
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L'esprit de lumière n'est donc que le talent de rapprocher les pensées les unes des autres , de lier les idées déjà connues aux idées moins connues, et de rendre ces idées par des expressions précises et claires.
Ce talent est à la philosophie ce cjue la versification est à la poésie. Tout l'art du versificateur consiste à rendre avec force et harmonie les pensées des poètes; tout l'art des esprits de lumière est de rendre avec netteté les idées des philosophes.
Sans exclure ni le génie ni l'invention , ces deux talens ne les supposent point. Si les Descartes, les Locke, les Hohbes et les Bacon ont à l'esprit de lumière uni le génie et l'invention , tous les hommes ne sont point si heureux. L'esprit de lumière n'est quelquefois que le truchement du génie philosophique, et l'organe par lequel il communique aux esprits communs des idées trop au-dessus de leur intelligence.
Si l'on a souvent confondu l'esprit de lumière avec le génie, c'est que l'un et l'autre éclairent l'humanité, et qu'on n'a point assez fortement senti que le génie était le centre et le foyer d'où cette sorte d'esprit tirait les idées lumineuses qu'il réfléchissait ensuite sur la multitude.
compliquée que soit une proposition, on peut, avec le secours de l'analyse, la décomposer en un certain nombre de propositions simples ; et ces propositions deviendront évidentes lorsqu'on y rapprochera le oui du non , c'est-à-dire, lorsqu'un homme ne pourra les nier sans tomber en contradiction avec lui-même, et sans dire a la fois que la même chose est et n'est pas. Toute vérité peut se ramener à ce terme ; et, lorsqu'on l'y réduit, il n'est plus d'yeux qui se ferment à la lumière. Mais que de temps et d'observations pour porter l'analyse à ce point , et réduire certaines vérités à des propositions aussi simples ! C'est le travail de tous les siècles et de tous les esprits. Je ne vois dans les savans que des hommes sans cesse occupés à rapprocher le oui du non ; tandis que le public attend que, par ce rapprochement d'idées, ils l'aient, en chaque genre, mis en étal de saisit les -s éi'ilés qu'ils lui proposent.
Dans les sciences, le génie, semblable au navigateur hardi , cherche et découvre des régions inconnues. C'est aux esprits de lumière à traîner lentement sur ses traces , et leur siècle , et la lourde masse des esprits communs.
Dans les arts, le génie, moins à portée des esprits de lumière, est comparable au coursier superbe qui, d'un pied rapide, s'enfonce dans l'épaisseur des forêts, et franchit les halliers et les fondrières. Occupés sans cesse à l'observer , et trop peu agiles pour le suivre dans sa course, les esprits de lumière l'attendent, pour ainsi dire, à quelques clairières, l'y entrevoient, et marquent quelques-uns des sentiers qu'il a battus; mais ils ne peuvent jamais en déterminer que le plus petit nombre.
En effet , si , dans les arts tels que l'éloquence ou la poésie , l'esprit de lumière pouvait donner toutes les règles fines , de l'observation desquelles il dût résulter des poèmes ou des discours parfaits , l'éloquence et la poésie ne seraient plus des arts de génie , on deviendrait grand poète et grand orateur, comme on devient bon arithméticien. Le génie seu} saisit toutes ces règles fines qui lui assurent des succès. L'impuissance des esprits de lumière à les découvrir toutes, est la cause de leur peu de réussite dans les arts même sur lesquels ils ont souvent donné d'excellens préceptes. Ils remplissent bien quelques-unes des conditions nécessaires pour faire un bon ouvrage , mais ils omettent les principales.
Fonteneile, que je cite pour éclaircir cette idée par un exemple, a certainement, dans sa poétique, donné des préceptes excellens. Ce grand homme cependant n'ayant, dans cet ouvrage, parlé ni de la versification, ni de l'art d'émouvoir les passions, il est vraisemblable qu'en observant les règles fines qu'il a prescrites, ii
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