‹ Œuvres complètesChapitre 86 sur 106 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

De l association des idées de bonheur et de richesses dans

notre mémoire.

JL\ tout pays ou l'on n'est assure de la propriété; ni de ses biens, ni de sa vie, ni de sa liberté, les idées de bonheur et de riebesses doivent souvent se confondre. On y a besoin de prolecteurs, et richesse l'ait protection. Dans tout autre, on peut s'en former des idées distincts.

Si des fakirs, à l'aide d'un catéchisme religieux , persuadent aux hommes les absurdités les plus grossières, par quelle raison, à l'aide d'un catéchisme moral , ne leur persuaderait-on pas qu'ils sont heureux, lorsque, pour l'être, il ne leur manque que de se croire lels(i):' Celte croyance fait partie de noire félicité. Qui se croit infortuné le devient. Mais peut -on s'aveugler sur ce point important ? Quels sont donc les plus grands ennemis de notre bonheur / l'ignorance et l'envie.

L'envie, louable dans la première jeunesse, tant qu'elle porte le nom démulalion, devient une passion

(i) Deux causes habituelles du malheur des hommes; d'une pari , ignorance du peu t/u'il/uttl pour être heureux ; de l'autre, besoin* imaginaires et désirs sans hontes. Lu négociant est-il riche, il veut être le plus riche de sa ville. TJn homme est-il roi , il veut être le plus puissant des rois. Ne faudrait-il pas se rappeler quelquefois avec Montaigne qu'assis soit sur le trône soit sur un escabeau, on n'est jamais assis que sur son cul; que^si le pouvoir et les richesses sont des moyens de se rendre heureux, il ne faut pas confondre les moyens avec la chose même ; qu'il ne faut pas acheter par trop île soins, de travaux et de dangers ce qu'on peut avoir à meilleur complet qu'enfin, dans la recherche du bonheur, on ne doit pas oublier que c'est le bonheur qu'on cherche?

funeste, lorsque, dans l'âge avancé, elle a repris celui d'envie.

Qui l'engendre? l'opinion fausse et exagérée qu'on se forme du bonheur de certaines conditions. Quel moyen de détruire cette opinion ? c'est d'éclairer les hommes. C'est à la connaissance du vrai qu'il est réservé de les rendre meilleurs : elle seule peut étouffer celte guerre intestine qui, sourdement et éternellement allumée entre lés citoyens de professions et de talens différens, divise presque tous les membres des sociétés policées.

L'ignorance et l'envie , en les abreuvant du fiel d'une haine injuste et réciproque, leur a trop long-temps caché cette vérité importante : c'est que peu de fortune, comme je l'ai prouvé, suffit à leur félicité (i). Qu'on ne regarde point cet axiome comme un lieu commun de chaire ou de collège : plus on l'approfondira, plus on en sentira la vérité.

Si la méditation de cet axiome peut persuader de leur bonheur une infinité de gens auxquels, pour être heureux, il ne manque que de se croire tels; cette vérité n'est donc point une de ces maximes spéculatives inapplicables à la pratique.

(i) Des hommes qui, de l'état d'opulence, passent à celui de médiocrité , sont sans doute malheureux. Ils ont , dans leur premier état , contracté des goûts qu'ils ne peuvent satisfaire dans le second : aussi ne parlé-je ici que des hommes qui , nés sans fortune , n'ont pas d'habitudes à vaincre. Peu de richessei suffisent au bonheur de ces derniers : du moins dans les pays où l'opulence n'est pas un titre à l'estime publique.

48o DE L ESPRIT.

d'esprit d'un homme , juge ses ouvrages , et n'applique jamais à son esprit l'épithète de pénétrant : il attend pour louer, que, par la solution de quelques problèmes difficiles, ou par la composition de tableaux sublimes, un homme ait mérité le titre de grand géomètre ou de grand peintre.

Je n'ajouterai qu'un mot à ce que j'ai dit; c'est que la sagacité et la pénétration sont deux sortes d'esprit de même nature. On paraît doué d'une très-grande sagacité, lorsque, ayant très-long-lemps médité, et avant très-habituellement présens à l'esprit les objets qu'on traite le plus communément dans les conversations, on les saisit et les pénètre avec vivacité. La seule différence entre la pénétration et la sagacité d'esprit , c'est que cette dernière sorte d'esprit, qui suppose plus de prestesse de conception, suppose aussi des études plus fraîches des questions sur lesquelles on fait preuve de sagacité. On a d'autant plus de sagacité dans un genre, qu'on s'en est plus profondément et plus nouvellement occupé.

Passons maintenant au goût : c'est, dans ce Chapitre, le dernier objet que je me sois proposé d'examiner.

Le goût, pris dans sa signification la plus étendue , est, en fait d'ouvrages, la connaissance de ce qui mérite l'estime de tous les hommes. Entre les arts et les sciences, il en est sur lesquels le public adopte le sentiment des gens instruits, et ne prononce de lui-même aucun jugement; telles sont, la géométrie, la mécanique, et certaines parties de physique ou de peinture. Dans ces sortes d'arts ou de sciences, les seuls gens de goût sont les gens instruits , et le goût n'est, en ces divers genres, que la connaissance du vraiment beau.

Il n'en est pas ainsi de ces ouvrages dont le public est ou se croit jugé : tels sont les poëmes , les romans, les tragédies, les discours moraux ou politiques, etc.

DISCOURS IV, CHAPITRE V. ^8l

Dans ces divers genres, on ne doit point entendre par le mot goût, la connaissance exacte de ce beau propre à frapper les peuples de tous les siècles et de tous les pays, mais la connaissance plus particulière de ce qui plaît au public d'une certaine nation. Il est deux moyens de parvenir à cette connaissance, et par conséquent deux différentes espèces de goût. L'un que j'appelle goût d'habitude : tel est celui de la plupart des comédiens, qu'une étude journalière des idées et des sentimens propres à plaire au public , rend très-bons juges des ouvrages de théâtre, et surtout des pièces ressemblantes aux pièces déjà données. L'autre espèce de goût est un goût raisonné : il est fondé sur une connaissance profonde et de l'humanité, et de l'esprit du siècle. C'est particulièrement aux hommes doués de cette dernière espèce de goût qu'il appartient de juger des ouvrages originaux. Qui n'a qu'un goût d'habitude manque de goût dès qu'il manque d'objets de comparaison. Mais ce goût raisonné , sans doute supérieur à ce que j'appelle goût d'habitude , ne s'acquiert, comme je l'ai déjà dit, que par de longues études , et du goût du public, et de l'art ou de la science dans laquelle on prétend au litre d'homme de goût. Je puis donc, en appliquant au goût ce que j'ai dit de l'esprit, en conclure qu'il n'est point de goût universel.

L'unique observation qui me reste à faire au sujet du goût, c'est que les hommes illustres ne sont pas toujours les meilleurs juges dans le genre même où ils ont eu Je plus de succès. Quelle est , me dira-ton , la cause de ce phénomène littéraire? C'est, répondrai-je, qu'il en est des grands écrivains comme des grands peintres : chacun d'eux a sa manière. Crébillon , par exemple, exprimera quelquefois ses idées avec une force, une chaleur, une énergie qui lui sont propres,- Fontenelle les présentera avec un ordre, une netteté et un tour Tome I. 3ï

qui lui sont particuliers , et Voltaire les rendra avec une imagination , une noblesse et une élégance continue. Or, chacun de ces hommes illustres, nécessité par son goût à regarder sa manière comme la meilleure, doit, en conséquence, faire souvent plus de cas de l'homme médiocre qui la saisit, que de l'homme de génie qui s'en fait une. De là les jugements différons que portent souvent sur le même ouvrage, et l'écrivain célèbre, et le public, qui, sans estime pour les imitateurs, veut qu'un auteur soit lui et non un autre.

Aussi , l'homme d'esprit qui s'est perfectionné le goût dans un genre, sans avoir, en ce même genre, ni composé , ni adopté de manière , a-t-il communément le goût plus sûr que les plus grands écrivains. Nul intérêt ne lui fait illusion, et ne l'empêche de se placer au point de vue d'où le public considère et juge un ou-

vrage.

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