‹ [Œuvres complètes] (volume 2)Chapitre 36 sur 44 · II · texte numérisé non relu

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qu'elle répand. C'était aussi la première fois qu'une femme condamnait ou plutôt consacrait sa chevelure à ce ministère de tendresse et d'expiation. Oa en avait vu couper leurs cheveux en signe de deuil on en avait vu d'autres les offrir comme un hommage à l'autel de quelque divinité : mais l'histoire, qui a remarqué tout ce qui fut singulier dans les mouvements de l'homme, ne nous montre nulle part le repentir et le péché créant ensemble une aussi touchante image d'eux-mêmes. Elle a frappé le disciple de l'amour, tout initié qu'il était aux secrets intérieurs de l'holocauste; et voulant transmettre aux siècles avenir le signalement de Marie, il n'a rien trouvé de mieux pour la peindre et la faire connaître que de dire d'elle : C'était cette Marie qui oignit le Seigneur d'un parfum et qui en essuya les pieds avec ses cheveux.

Cela fait, la pécheresse s'enhardit. Elle approche des pieds du Seigneur ses lèvres déshonorées, et les couvre de baisers qui effacent l'impression de tous ceux qu'elle a donnés et qu'elle a reçus. Au contact de celte chair plus que virginale , les dernières fumées des vieux souvenirs s'évanouissent; les flétrissures inexpiables disparaissent, et cette bouche transflgurée ne respire plus que l'air vivant de la sainteté. Alors seulement, et pour consommer tout le mystère de la pénitence par l'amour, elle ouvre l'albâtre, qui contient avec le parfum les suaves images de l'immortalité, elle le répand sur les pieds du Sauveur, par- dessus les larmes et les baisers dont elle les a couverts ; ses mains purifiées ne crai-

gnent plus de toucher et d'oindre le Fils de Dieu, et la maison se remplit de la vertu qui sort du vase fragile et du vase immortel , de l'albâtre et du cœur.

Qui le croirait? l'homme n'a pas compris ce spectacle; il n'a compris ni le repentir, ni l'expiation, ni l'amour, ni le pardon , et sa seule pensée est un doute sur le Dieu qui vient de donner de sa présence une si pénétrante révélation.

C'est alors que commence entre Jésus- Christ et le pharisien ce subhme dialogue qui s'ouvre par ces mots : Simon, fai quelque chose à te dire, et qui se termine par ceux-ci : Beaucoup de péchés lui sont remis parce qu'elle a beaucoup aimé. Ah ! ce n'est pas en vain que la postérité l'a entendu. Ce n'est pas en vain que de tels actes et de tels accents ont illuminé notre pauvre nature. Non, chastes larmes de la pécheresse convertie, cheveux flottants sur les pieds du Sauveur, baisers doux et amers de la pénitence , parfum répandu sur la chair sans tache du Dieu -Homme, non, vous n'avez point été stériles 1 Des générations sont venues à la trace de cet ineffable commerce entre le péché et la Justice, entre la mort éternelle et la vie éternelle. D'autres Maries se sont levées de la couche du vice ; elles ont, de siècle en siècle, abordé les pieds encore humides du Sauveur des hommes; elles y ont pleuré à leur tour, elles y ont à leur tour attaché les nœuds de leur chevelure; elles y ont offert les baisers d'une pudeur acquise dans le remords, et versé le parfum demeuré au fond du vase où la première Marie l'avait dé-

posé. Le monde l'a vu ; ennemi de la pureté qui lui résiste, il n'a pu refuser son admiration à la pureté qui renaît de ses cendres, el , tout aveugle qu'il est, il a compris pourquoi Jésus, voulant se choisir des amis sur la terre, avait appelé la pécheresse après avoir élu la chasteté de saint Jean, et il a pardonné à celui qui prononça sur une femme perdue cette adorable absolution : Beaucoup de péchés lui sont remis parce qu'elle a beaucoup aimé. 0 mon Dieu , vous êtes Dieu , car vos paroles ont créé des vertus , et votre amitié pour une pécheresse a créé des saints.

Telle fut la première onction de Jésus par Marie de Béthanie. Elle eut lieu probablement à Béthanie même; car l'évangéliste saint Luc, le seul qui la rapporte, dit expressément que la scène se passa dans la maison et à la table d'un pharisien qui s'appelait Simon. Or, d'après saint Matthieu et saint Marc, la seconde onction, dont nous parlerons bientôt, eut lieu à Béthanie, dans la maison et à la table de Simon le lépreux, et saint Jean ajoute que Lazare était parmi les convives et que Marthe les servait. Cette ressemblance de nom entre Simon le pharisien et Simon le lépreux dans deux faits qui sont analogues, et qui cependant diffèrent par le temps et les circonstances , conduit à penser que les deux onc* lions eurent lieu chez le même Simon, uni de voisinage avec la famille de Lazare et de Marthe, et par conséquent à Béthanie. Au temps de la première, Marie était encore pécheresse, et ce fut sa convergion qtii introduisit Jésus dans l'intimité de Lazare

et de tous les siens. Béthanie devint dès lors pour le Seigneur un asile de tendresse et de paix, le seul lieu qui semble lui avoir inspiré, par les retours qu'il y fit et les souvenirs qu'il y laissa , un sentiment de prédilection.

J'ai nommé la sœur de Lazare et de Marthe, la divine amie de Jésus-Christ, du nom de Marie de Béthanie. Cependant nulle part l'Évangile ne l'appelle ainsi. Il ne la désigne dans saint Jean, aux deux fameux chapitres de la résurrection de Lazare et de la dernière onction , que par ses liens de parenté avec Lazare et Marthe. Elle est toujours là Marie, sœur de Marthe et de Lazare. Partout ailleurs elle semble disparaître. On ne la retrouve , sous cette désignation de famille, ni au pied de la croix, ni au tombeau du Sauveur, ni à la résurrection, ni nulle autre part. Cette femme si grande tout à l'heure , que vous verrez bientôt oindre une seconde fois les pieds de Jésus, l'avant -veille de sa passion, et dont Jésus dira, pour la venger des jalousies dont elle est l'objet : Partout où cet Evangile sera prêche', dans tout le monde, on redira en son honneur ce qu'elle vient de faire (1) ; cette femme s'évanouit. Deux jours avant sa passion, Jésus disait encore d'elle et des parfums précieux qu'elle venait de répandre sur lui : Laissez - la faire , et qiLelle soit libre de le conserver pour le jour de ma sépulture (2). Cependant, au jour prévu de cette sépul-

(1) S. MaUhieu, chap. xxvt , vers. 13

(2) S. Jean, chap. xii, vers 7.

ture, la sœur de Marthe et de Lazare n'apparaît pas. A Béthanie, elle est tout ; hors de Béthanie, elle n'est rien.

Évidemment cela n'est pas possible. Marie de Béthanie a un nom qui doit être célèbre , un nom répandu à toutes les pages de l'Évangile; et si aux événements de Béthanie on ne le prononce pas, c'est qu'en ce lieu, le lieu même la désigne et la nomme à ne pouvoir s'y tromper.

L'Évangile ne connaît que deux Marie en dehors de la Mère de Dieu, Marie Madeleine, de qui saint Luc dit que le Sauveur avait chassé sept démons (1), et Marie, sœur de la très -sainte Vierge, tantôt appelée Marie de Cléophas , du nom de son mari , et Marie de Jacques et de Joseph, du nom de ses enl'ants. C'est pourquoi saint Matthieu, parlant des femmes qui étaient présentes à l'ensevelissement du Seigneur, dit comme une chose toute simple, qui ue pouvait induire personne en erreur : Il y avait là Marie Madeleine et l'autre Marie (2). Et plus tard , au matin de la résurrection : Marie Madeleine et l'autre Marie vinrent visiter le sépulcre (3). Si, en dehors de Marie Madeleine et de Marie, sœur de la très -sainte Vierge, il y eût eu une autre Marie, sœur de Marthe et de Lazare, il est manifeste que le langage de l'évangéliste eût été inexact et même trompeur. Pour lui , et par conséquent pour tout le monde évangélique , il n'y avait

(1) Saint Luc, chap. viii , vers 2.

(2) S. Matthieu, chap. xxvii, vers. 61.

(3) Ibid.f chap. xxviii, vers. 1. ' -

dans les choses du Seigneur, après Marie sa mère, que deux autres Marie, et il est ainsi de toute nécessité que Marie de Béthanie fût l'une des deux, soit Marie Madeleine, soit Marie de Gléophas. Mais elle n'était pas Marie de Gléophas, sœur de la trèssainte Vierge; donc elle était Marie Madeleine.

C'est aussi ce qu'affirment la tradition, la liturgie de l'Église, les monuments les plus anciens élevés à la mémoire de Marie Madeleine. Leur lansras'e nous montre dans l'unilé d'une même gloire la pécheresse pleurant aux pieds de Jésus et les essuyant de ses cheveux, la sœur de Lazare assistant à la résurrection de son frère , l'amie fidèle debout à la passion et à la mort de son bien-aimé , le suivant au tombeau , et méritant de voir la première les splendeurs de sa résurrection. Toute division de celle gloire est chimérique, contraire à l'Écriture, au souvenir des âges, à la piété des saints, à ce culte universel qui nous remet partout, sous les yeux et dans l'âme, l'image d'une seule femme en qui s'accomplissent les plus touchants mystères de la pénitence et de l'amitié.

Marie s'appelait Madeleine, du bourg de Magdala, sur les bords du lac de Galilée , soit qu'elle en fût originaire, soit qu'elle y eût résidé longtemps. Ce qui est certain, c'est qu'elle avait habité la Galilée; car saint Matthieu et saint Marc disent expressément qu'elle était du nombre des femmes qui avaient suivi Jésus de la Galilée et qui le servaient (1). C'est pour-

(1) S. Matlhicu, chap. xxvii, vers. 3o et 36. — S Marc, chap. XV, vers. 40 et 41.

quoi quelques interprètes ont pensé que sa conversion avait eu lieu à Magdala, et que Simon le pharisien, dans la maison duquel s'était faite la première onction, était autre que Simon le lépreux, chez qui se pratiqua la seconde. Quoi qu'il en soit de cette conjecture, Marie Madeleine, revenue de ses erreurs, et dans les intervalles où elle ne suivait pas Jésus, demeurait à Béthanie, près de son frère et de sa sœur, et la tradition du pays est que sa maison y était séparée de la maison de Lazare et de celle de Marthe.

OFIAPITRE IV

DE LA SECONDE OXGTION DE JESUS PAR MARIE MADELEIVf

Cependant l'heure approchait où le Fils de Dio=i devait consommer la rédemption du monde par le sacrifice de sa vie, et mettre à l'épreuve du malheur la fidélité de ceux qu'il avait choisis et particulièrement aimés. Six jours avant cette Pâque qui devaiv être la dernière de l'ancien monde et la première du nouveau , il vint ^i Béthanie , et ce jour-là même , la veille de son entrée triomphale à Jérusalem, on lui prépara à souper dans la maison d'un personnage que l'Évangile appelle Simon le lépreux. Lazare était du nombre des convives, et Marthe, toujours active, empressée, les servait. Ce n'était pas la cène suprême et surnaturelle qui devait immédiatement précéder la mort du Sauveur, et clore par l'institution de l'Eucharistie toutes ces sources de grâces qu'il avait fait jaillir sur le monde; celle-ci était la cène de l'amitié , le dernier repas avant la grande semaine de la passion qui s'ouvrait le lendemain. Jésus -Christ n'avait plus que six jours à vivre de sa vie mortelle, et dans quelques heures il allait pa-

raître à Jérusalem comme son roi, en attendant qu'il y mourût bientôt comme son Dieu. Saint Jean a marqué d'une manière expresse ce moment de halte à Béthanie, à l'entrée de la voie douloureuse du Fils de l'homme : Six jours avant la Pâque, dit-il, Jésus vint à Béthanie , au lieu où Lawre était mort et où il V avait ressuscité , et ils lui firent là un souper. Marthe servait , et Lazare était Vun des C07ivives couchés avec lui (1).

Comme Jésus-Christ, la Pâque véritable, mourat un vendredi un peu avant la dernière heure du jour, il faut conclure que la cène de Béthanie eut lieu le samedi soir. Elle se fit, non pas chez Lazare ou l'une de ses deux sœurs, mais dans la maison de Simon le lépreux. Ce choix en un moment pareil prouve que Simon n'était étranger ni à Jésus-Christ ni à la famille de Lazare, et nous confirme dans la pensée que c'était bien le même Simon qui avait été témoin et acteur, trois années auparavant, dans la conversion de Marie Madeleine.

Celle-ci n'est point nommée parmi les convives ou les serviteurs. Sa tendresse, éclairée d'une lumière plus haute encore, lui disait que ce repas avait un caractère d'adieu et qu'on touchait à d'extrêmes événements. Elle prit donc dans un vase d'albâtre, comme la première fois, un parfum précieux, que saint Jean dit avoir été du nard, et elle entra dans la salle du repas. Ce n'était plus cette femme en qui la jeunesse et la beauté déguisaient mal l'opprobre du vice et qui s'approchait timidement des pieds rie

(1) Chap. XII , vers. 1 et 2.

Jésus, comme une servante, pour y répandre et y -essuyer des pleurs. Trois années de grâce avaient passé sur son front, et c'était la sainteté qui enveloppait toute sa personne d'une auréole divine. Elle entra donc, et brisant l'albâtre qu'elle tenait dans ses mains, elle en répandit le parfum sur la tête du Sauveur. Madeleine brise l'albâtre , parce qu'elle comprend que tout est consommé, et que jamais plus le Seigneur ne recevra de la piété des hommes un semblable hommage. Ce mouvement d'un désespoir et d'un amour prophétiques accompli, Marie se rappelle sa bassesse première, et, courant aux pieds de Jésus , elle y verse avec un débris du vase un reste du parfum qu'elle essuie de ses cheveux. Mais l'Évangile ne nomme plus ses larmes. Elle devait en répandre une dernière fois dans un autre temps et dans un autre lieu. Ici la force et la sérénité convenaient ; on n'était plus à l'heure du pardon, et l'on n'était pas encore à l'heure du tombeau. Éternelle misère des hommes ! cette fois ce n'est plus le pharisien qui se prend à douter de Dieu parce qu'il le voit touché par une pécheresse ; ce sont les disciples eux-mêmes qui s'indignent de voir un parfum très-précieux répandu sur la tête de leur Maître , sur cette tête qu'ils verront bientôt sous une couronne d'épines. A quoi bon, se disent -ils entre eux, la perte de ce parfum? on pouvait le vendre plus de trois cents deniers et les donner aux pauvres (1). On reconnaît la faiblesse de notre esprit devant les mystères de Dieu. Jésus ne s*otïense

(1) S. Marc, chap. xiv, vers. 4 et 5.

pas de leur peu de foi; il leur dit avec bonté : Laissez—la faire ; pourquoi la chagrinez-vous? C'est une bonne œuvre qu'elle a accomplie en moi; vous aurez toujours des pauvres avec vous, et, quand vous le voudrez, vous pourrez leur faire du bien; mais moi vous ne m'aurez pas toujours. Cette femme a fait ce qu'elle a pu de ce ciu' elle avait, et elle a oint d'avance mon corps pour la sépulture. En vérité , je vous le dis , partout où cet Evangile sera prêché , dans tout le monde, on racontera d'elle, à sa gloire, ce qu'elle vient de faire (1).

On sent dans ces paroles un accent de tristesse, et l'on y voit aussi la supériorité de Marie Madeleine dans l'amour et dans la science. Quels mots déjà ont été dits de cette femme, et par quelle bouche! Beaucoup de péchés lui seront remis parce qu'elle a beaucoup aimé. Marie a choisi la meilleure part , qui ne lui sera point enlevée. Partout où l'Evangile sera prêché, on racontera d'elle , à sa gloire , ce qu'elle a fait.

Nous avons dit que le souper de Béthanie était la cène de l'amitié ; il se termina par la trahison. A peine le Sauveur avait-il achevé les paroles où il juslifiait la piété de Marie Madeleine, que l'Évangile ajoute: Alors l'un des douze, qui s'appelait Judas Iscariole, alla trouver les princes des prêtres et leur dit : « Que voulez-vous me donner ^jour que je vous le livre"? y) Et ils convinrent avec lui de trente pièces d'argent (2).

(1) S. Marc, chap. xiv, vers. 6 el suiv.

(2) S. Mallhieu, chap. xxvi, vers. 14 el 13.

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