VII
prement dite suppose une vérité obscure crue sur un témoignage extérieur, tandis que la foi aux vérités premières n'est autre chose que l'adliésion à une lumière intérieure irrésistible ; mais on leur a néanmoins donné le nom de croyances et de foi , parce qu'elles ne s'établissent pas par voie de démonstration, attendu qu'il n'y a rien de plus clair qu'ellesmêmes dans l'esprit humain , et que toute démonstration consiste essentiellement à répandre la lumière de ce qui est connu sur l'om^bre de ce qui est inconnu.
Au delà des vérités universelles , perpétuelles, immuables, nécessitantes, commence le règne de la liberté humaine : l'univers a été livré à la dispute des homimes, qui s'entendent, même lorsqu'ils ne s'accordent pas, parce que, dans leurs opinions contradictoires, ils partent tous invinciblement du sens commun. Mais qui les accordera donc, puisque la nécessité n'est plus là pour les- unir? Qui mettra la paix enlre ces inteUigences innombrables qui , éloignées du sens commun par la longue chaîne de leurs déductions, ne discernent plus que vaguement la lumière des premiers principes? Dans l'ordre physique, ce seront les faits; dans l'ordre moral, ce sera l'expérience de la socié-té, obligée de mourir si elle n'a pas un Dieu, un culte, la foi au bien et au mal , aux peines et aux récompenses d'une autre vie; dans l'ordre philosophique et religieux, ce sera rÉghse , qui termine le monde intellectuel avec un horizon plus lumineux encore que le firmament des premiers principes par lequel il est commencé,
mais lumineux d'une manière bien dilïérenle : car les premiers principes nécessitent l'intelligence, tandis que l'Église est le lieu où la plus grande liberté s'unit à la plus grande lumière; en sorte que l'homme qui part de la nécessité voit, à mesure qu'il s'élève vers Dieu, une lumière plus éclatante et des abîmes plus profonds où il dépend de lui de se perdre. Admirable ordonnance, par laquelle Dieu a fait de la possession même de la vérité une vertu 1
Ainsi le monde intellectuel, dans cette doctrine de nos ancêtres, ressemble à une vaste mer éclairée d'un horizon à l'autre par deux phares immenses et impérissables, que toute la fureur des flots qui les entourent n'ébranlera ni n'obscurcira jamais. A mesure qu'on s'éloigne du premier, et que ses feux deviennent moins vifs, à cause de la distance, l'autre se lève plus radieux, de la même manière qu'en passant d'un pôle à l'autre les étoiles qui éclairent le nouveau monde succèdent aux étoiles de l'ancien. Entre les deux phares , sur les eaux agitées de l'intelligence, flottent des vaisseaux et de simples feuilles tombées de l'arbre de la vie : les vaisseaux sont les sociétés humaines , les feuilles sont les hommes qui se sont détaches de la société de leurs semblables par une volonté corrompue. Ennemies de la lumière divine, elles voudraient ne pas s'éloigner du premier phare; mais les vents les emportent malgré elles, et alors, pour ne pas voir la lumière qu'elles redoutent, elles plongent au sein des flots où elles se disputent entre elles, et où il
leur reste encore assez de clarté pour compter les gouttes d'eau. Les grands vaisseaux ne peuvent plonger ainsi dans l'abîme; ils y périraient, à cause de leur pesanteur; et c'est pourquoi, lorsqu'ils veulent fuir la lumière divine , tout ce qu'ils sauraient faire, à force d'art, c'est de s'enfoncer dans des rades écartées , derrière des rocs battus de la tempête, où ils aperçoivent toujours un reflet de la lumière sainte, mais affaibli et dénaturé par les ténèbres qui s'y mêlent.
En d'autres termes, et pour sortir de ces images dont on pourrait accuser la justesse, le monde intellectuel est assis sur quatre autorités diverses , savoir : dans l'ordre fondamental ou logique, sur Vautorité de la nécessité; dans l'ordre physique, sur l'autorité des faits; dans l'ordre moral , sur l'autorité de la société; dans l'ordre philosophique et religieux, sur V autorité de l'Église catholique. Et ces quatre autorités reposent elles-mêmes sur leur évidence, et se vérifient par l'union qu'elles engendrent dans les esprits. Car c'est d'elles que naît sur la terre toute union des esprits. L'autorité de la nécessité , dans l'ordre logique , engendre l'union des esprits qu'on appelle le sens commun; l'autorité des faits, dans l'ordre physique, engendre l'union des esprits qu'on appelle la science ; l'autorité de la société, dans l'ordre moral, engendre l'union des esprits qu'on appelle V honnêteté; l'autorité de l'Église catholique , dans l'ordre philosophique et religieux, engendre l'union des esprits qu'on appelle Ja foi. Et ainsi la certitude se compose de trois élé-
ments : Tévidence, raulorité et Tunion des esprits. L'évidence discerne l'autorité , et l'autorité produit l'union des esprits, qui vérifie à la fois l'autorité d'où elle découle, et l'évidence où s'appuie primitivement l'autorité. D'où il suit qu'on peut définir la certitude : Vunion des esprits dans les divers ordres de la pensée, sous les lois de diverses autorités légitimes et évidentes.
Descartes avait ébranlé un moment, dans l'ordre logique, l'autorité d'où découle la force des premiers principes (1). Aristote , au temps de son règne , avait ébranlé , dans l'ordre physique , l'autorité des faits, pour y substituer la sienne. Mais, sauf ces deux exceptions passagères, les docteurs chrétiens reconnurent toujours, comme source de l'union des esprits et de la certitude, les quatre autorités évidentes énoncées plus haut. Quant à la philosophie, ils avaient constaté qu'elle était impuissante pour unir les intelligences, non pas qu'elle manquât de démonstrations évidentes , mais parce qu'elle manquait d'autorité, et qu'encore bien qu'elle n'en manquât pas, la volonté dépravée des hommes empêcherait, en ce cas, son effet naturel; d'où ils avaient conclu la nécessité d'un enseignement divin pour unir les inteUigences dans l'ordre des devoirs et des choses invisibles , et plaçant là toute Ja défense du christianisme, la philosophie n'avait plus
(1) « Nous douterons même de ces premiers principes, que nous avons réputés jusqu'à présent connus par eux-mêmes. » (Descaries, Principes de la Philosophie.)
été qu'une préparation à la foi, et une confirmation de la foi.
Qu'a fait M. delà Meiinais? Il a renversé de fond en comble celte antique organisation de la vérité , s'il est permis do parler ainsi. La certitude résultait de trois éléments : Tévidence, l'autorité et l'union des esprits. M. de la Mennais a d'abord nié les droits de l'évidence, et mis de vive force l'autorité en tête de la raison. Puis, à la place des quatre autorités différentes que nous avons vues correspondre aux divers ordres de la pensée, il en a substitué une seule, savoir, la raison générale, dont l'Eglise ellemême ne serait qu'une manifestation et un complément. Enfln, au lieu que l'union des esprits n'était un caractère de la certitude qu'autant qu'elle se référait à une autorité légitime et évidente, M. delà Mennais y a vu partout et toujours le signe exclusif de la vérité, et proclamant infaillible le genre humain, qui est la plus grande union visible des esprits. Il a fondé toute la défense du christianisme sur cette infaillibilité. Il nous reste à apprécier l'utibté de cette conception.