‹ [Œuvres complètes]Chapitre 17 sur 28 · DE L'ÉCOLE DE SORÈZE · texte numérisé non relu

DE L'ÉCOLE DE SORÈZE

Messieurs,

Lorsque , par une vue de l'esprit , je me reporte aux temps de ma jeunesse, à ces temps rapides qui ne nous sont donnés qu'une fois, il me semble qu'aucun souvenir ne m'est plus vivant encore et plus cher que le souvenir du jour où, à côté de nos camarades et sous les regards de nos mères, nous recevions de nos maîtres la récompense publique des travaux d'une année. Ce qui se passait alors en nous, je crois le sentir encore. Tout n'était pas pur, peut-être, s'il est vrai que le moindre mouvement d'orgueil soit une faute devant l'œil sévère de Dieu :

mais pourtant ce premier apprentissage de la re- | nommée . ce premier coup de clairon de la gloire ne nous enivrait pas tout seul ; il était relevé dans notre conscience par le sentiment du devoir rempli, par la joie de nos proches et la bienveillance una- | nime dont nous étions Tobjet. (Tétait un jour de ' justice et de sympathie, de présage aussi pour cet avenir obscur où chacun de nous, dans son inexpé- j rience, cherchait à lire sa destinée. Le monde nous apparaissait à travers le bruit des applaudissements et le charme des caresses, prisme trompeur, il est vrai, mais non pas de tout point : car, sans aucun doute, le travail, la conduite, la persévérance , l'estime méritée, ce sont là les fondements d'une carrière honorable, la route soUde du bonheur, et les couronnes déposées sur nos têtes , en nous le disant avec éloquence, nous le disaient avec vérité. Aussi , Messieurs, en renouvelant devant vous ces fêtes, que j'appellerais volontiers sacrées, nous ne croyons pas donner à vos fils un enseignement fragile et vain, ni vous donner à vous-mêmes une satisfaction qui soit indigne de votre tendresse et de votre maturité. Oh ! non , les récompenses décernées par des maîtres , les larmes causées par la justice obtenue, les pressentiments des mères devant les triomphes de leurs enfants , non , cela n'est point trompeur, et s'il y a des prophètes plus divins, soyez convaincus qu'il n'y en a pas de plus sûrs.

On pourrait dire que le succès témoigne des dons de la nature bien plus qu'il ne manifeste le travail

de ririlelligence, et que par conséquent il est un faux indice du mérite réel : mais la Providence a voulu que sans une culture sérieuse les dons naturels les plus parfaits ne portassent pas leurs fruits , comme ces plantes dont la sève, si riche qu'elle soit, s'altère faute de soins , et ne rend plus à l'homme qu'une moisson dégénérée. Le travail est la condition nécessaire du développement de l'esprit, et la travail lui-'même n'est possible, surtout dans la jeunesse, qu'avec le concours généreux de la vertu. Le jeune homme qui méprise la discipline, qui n'aime point ses maîtres, qui ne voit dans une école qu'une prison, dont l'émulation n'est excitée ni parle besoin de sa propre excellence, ni par l'espérance des joies qu'il causerait à sa famille; le jeune homme insensible aux progrès de ses camarades comme aux siens propres, pour qui les jours ne sont qu'un fardeau sous lequel il se débat, qui ne songe ni à. Dieu, ni à la patrie, ni même à l'avenir, si ce n'est' pour se le représenter sous la forme du plaisir et de la liberté : ce jeune homme, croyez-le, portât-il le germe du talent le plus rare, languira sans honneur, impuissant au succès parce qu'il est impuissant à la vertu. Il y a donc, Messieurs, dans cette solennité , sous des apparences littéraires et bornées, le couronnement sérieux de tous les mérites produits par tous les efforts. Le travail en est le fond : il est le premier principe de tout bien. C'est lui qui mûrit la pensée après l'avoir entr'ouverte; dans le sillon qu'il creuse chaque jour, la nature sème derrière lui le vrai , le beau , le grand , toutes

les idées dont la faculté préexiste en nous, mais qui attendent, pour y devenir des réalités vivantes, la main créatrice de la réflexion. Par elle l'esprit s'étend, l'imagination s'allume, le goût se forme, la langue s'orne et se polit; mais en même temps le corps exercé de concert sous cette patiente discipline perd de sa rudesse et de sa grossièreté. Le front prend des lignes plus amples pour contenir à son aise sous sa noble architecture une intelligence devenue plus vaste ; les yeux s'animent d'un feu qui n'est pas celui des passions , mais le feu légitime et pur de la pensée; les lèvres, qui demeuraient immobiles sous l'inaction ,• ou serrées par l'indifférence , apprennent à se mouvoir, à sourire , à plaire; les joues se colorent d'un éclat où transpire la pudeur : toute la tête devient expressive, et au lieu des traits âpres de l'homme sans culture, ou des traits morts de l'homme sans virilité , elle revêt un mélange de force et de grâce , de douceur et de vie, de tendresse et de grandeur, magnifique image d'une âme qui est elle-même une image de Dieu.

Voilà , Messieurs, ce que vous venez chercher ici, lorsque après la longue épreuve d'une année de séparation vous nous redemandez vos fils pour les ramener quelques jours au foyer qui les vit naître et qui ne les oublie jamais. Votre œil scrutateur parcourt leur front avec inquiétude : vous voulez y voir les marques vives du travail de l'esprit, les signes d'une raison qui a pris de l'empire , et le progrès de cette beauté qui vient du cœur. Puis, ce premier regard jeté sur eux dans l'épanchement , vous le

reportez sur nous : vous attendez si leur nom sortira de notre bouche, et si les acclamations de leurs camarades vous diront que Dieu les a protégés et que vous avez des enfants laborieux , honnêtes , aimants, dignes d'être aimés. Ah ! je comprends votre émotion par la mienne ! Chargé de ce dépôt précieux, l'œil ouvert tous les jours sur lui, nous n'ignorons rien de ce qui peut causer vos joies et vos peines ; le secret du triomphe , comme le secret de ses causes, nous est connu tout entier : et cependant, quoique nous n'ayons pas comme vous les agitations de la crainte et de l'espérance, nous ne sommes pas moins que vous touchés de ce drame où nous ne représentons pas seulement la justice , mais la tendresse aussi , la tendresse d'une paternité qui vient après la vôtre. Nous nous demandons à nous-mêmes si nous ne nous sommes pas fait illusion , et si nos soins , bénis de Dieu , ont réellement rapproché ces âmes du but élevé de leur éducation.

Avons -nous été des maîtres pour eux? Question délicate dont Dieu peut-être est le seul juge, mais que nous avons le droit d'examiner dans notre conscience, soit pour nous rassurer, soit pour nous instruire. Qu'est-ce donc qu'un maître? Qu'est-ce que ce caractère qui doit être le nôtre, et que la langue, interprète infaillible des idées communes, appelle d'un nom d'autant plus expressif qu'il s'applique aujourd'hui à moins d'hommes et à moins de choses? Les ambassadeurs, dans des occasions sosennelles, continuent à dire: Le roi mon maure.

Mais ce langage n'est plus dans leur bouche qu'une tradition sans écho, et si vous mterrogez non pas même un peuple, mais un simple citoyen, il ne vous dira pas que son prince est son maître, car il estime n'en point avoir d'autre que lui-même, dût-il s'exposer au mot de Henri IV : « Mon ami, vous avez un sot maître. » Le soldat, malgré la rigueur de la discipline, n'a que des chefs, et il dit d'eux : Mon général, mon capitaine, mon lieutenant. L'artisan et le commis disent : Mon patron. Le serviteur dit : Monsieur. Nulle part, semble-t-il, il n'y a plus de maî^ très. L'écolier seul se sert encore de cette expression, et, malgré la meilleure volonté d'être et de faire comme les autres , il dit comme autrefois : Mes maîtres. Il le dira même plus tard, s'il en a rencontré de véritables , avec des expressions de reconnaissance et d'orgueil.

D'où vient cela ? Pourquoi ce nom , si pénible à l'amour-propre, revêt-il une couleur heureuse dans son application à ceux qui dirigent nos années de culture et d'effervescence? Est-ce parce que cet âge est plus simple, plus naturellement et plus entièrement soumis à l'autorité? Je ne le pense pas. L'enfant et le jeune homme sont impatients du frein, et, quelque justice qu'ils doivent rendre un jour à ceux qui les auront formés en les retenant sous le joug del'obéissance, ils n'en ont pas moins l'instinct inné de l'affranchissement. C'est d'ailleurs, dans le sens classique du mot de maître, qu'il faut chercher les causes d'une popularité qu'il n'a plus que là. Il ne veut pas dire que nous ayons sur nos élèves un em-

pire absolu : car, plus haut que nous, l'ÉlaL el la famille sont là pour les proléger. Il n'exprime pas non plus le droit qui nous appartient de les punir de leurs fautes : car les magistrats exercent aussi le même ministère de justice, et on les appelle point des maîtres. Il ne signifie pas davantage la part qui nous ,est communiquée de l'autorité paternelle : car le père s'appelle père, et il n'a jamais songé à revendiquer pour lui un nom plus grave ou plus impérieux. Il se contente de celui que la nature lui donne , et qui satisfait son cœur en suffisant à son devoir.

Qu'y a-t-il donc sous ce nom de maître qui nous est conféré par privilège? Quel est son sens, son origine? Quelle est la cause du prestige qu'il conserve pour nous seuls, et quelles obligations nous rappellel-ii à nous-mêmes qui le portons?

Bossue! disait : « Sortez du temps et du changement. » Je vous dirai : Sortez de toute idée de commandement, de juridiction, de discipline, de pouvoir sous une forme ou sous une autre ; car là n'est point ce qui nous fait maîtres.. Nous le sommes dans une acceplion tout autrement élevée, qui nous protège contre les craintes de l'orgueil, en même temps qu'elle nous avertit de la grandeur et des périls de notice mission. Nous sommes maîtres parce que nous sommes initiateurs; nous sommes maîtres au sens où le Sauveur du monde disait à ses disciples : Ne vous appelez point maîtres; car c'est moi seul qui le suis pour vous. C'est-à-dire : Ne faites pas comme les sages qui enseignent la vérité en leur nom

et se donnent pour les pères de la doctrine ; car moi seul je suis la doctrine de la vérité. Nous sommes maîtres au sens où Raphaël Tétait de la foule qui se pressait sur ses pas pour apprendre de lui le génie du dessin, l'inspiration de la couleur et la magie du pmceau.Nous sommes maîtres au sens où l'antiquité l'est encore de nous , par la tradition du goût et de l'harmonie dans les choses de l'esprit. C'est la pensée qui est le siège de notre pouvoir. Il nous vient des régions qu'habitent la vérité, la beauté, la justice, l'ordre et la grandeur, tout ce qui fait de l'homme un être divin , et de l'enfant un être qui a la vocation de devenir un homme. Peut-être ne le comprend-il pas tout d'abord , et ne voit-il en nous que les gardiens austères de ses jeunes facultés : mais , à mesure qu'elles grandissent par la lumière que nous y versons , il connaît son erreur, il connaît que rame est la patrie de la vraie liberté , et que la liberté s'y fait par la science et la vertu. Comme la terre enchaînée sur ses pôles pourrait d'abord, si elle venait à prendre conscience d'elle-même , gémir de la force qui la retient autour du soleil, mais ensuite, se voyant inondée de clarté dans le mouvement qui l'emporte, accepterait sa place et sa loi des mains de la Providence : ainsi l'enfant, captif extérieur de la règle et du travail , sent tôt ou tard , au libre vol de sa pensée , à la joie mâle du savoir, à l'onction plus grave encore du bien accompli , qu'il est dans l'orbite de sa destinée véritable, au chemin de l'honneur et de la félicité. Il le sent, et une part de sa gratitude retombe , après Dieu , sur ceux qui

l'initièrent à ce règne invisible et tout- puissant des belles choses : il les appelle ses maîtres , comme la postérité reconnaissante appelle de siècle en siècle ceux qui lui ont laissé dans des œuvres dignes d'elle un exemplaire et un souvenir de cette beauté qui n'a point d'âge. Et nous, interprètes vivants de ces grands génies , nous nous présentons avec eux à l'esprit de nos élèves; nous leur donnons le secret de la langue qu'ils parlaient ; nous leur apprenons à balbutier, dans des imitations graduées, des mots harmonieux , des phrases puissantes , un discours moins tissu par l'art que par l'inspiration, à trouver enfin dans eux-mêmes , après l'avoir senti dans les autres, la verve qui remue et l'éloquence qui émeut. Parla, quoiqu'on un rang inférieur, nous sommes aussi leurs maîtres ; étrangers à la gloire , nous ne le sommes point au sacerdoce, et le dévouement achève en nous l'auréole dont la pensée a dessiné les premiers traits.

Je dis le dévouement, et ce mot me conduit aux devoirs que nous impose le titre dont je viens de vous expliquer l'origine et la force. Ces devoirs sont grands. Il ne s'agit pas seulement pour nous d'éveiller l'esprit de nos élèves et de le rendre sensible aux touches du beau : c'est l'homme tout entier qui est dans nos mains , ce sont toutes ses facultés qui nous sont confiées pour les former dans un long apprentissage à leur exercice légitime. Dieu a commencé, la famille a ébauché, le monde achèvera • entre Dieu et la famille d'une part, le monde de l'autre, notre tâche est de faire assez pour que l'ou-

vrage de Dieu et de la famille ne soit pas vain , et que l'action du monde ne soit pas impuissante à son tour. Continuateurs et précurseurs, continuateurs de Dieu et de la famille, précurseurs du monde, nous devons réunir en nous dés qualités qui tiennent de ces deux extrêmes : la science de Dieu , la tendresse de la famille, et la justice du monde. Il nous faut envelopper tout ce que nous enseignons dans la lumière divine, réchauffer tous nos actes dans l'amour paternel, et tenir sur les fautes le sceplre équitable, mais vengeur, de cette société qui attend l'enfant pour le traiter en homme. Voilà nos devoirs : les avons-nous remplis? Avons-nous porté vers Dieu ces âmes qui nous étaient confiées par lui et par vous? Les avonsnous aimées? Cet amour, s'il a été réel, s'est-ii armé d'une justice capable, en réprimant leurs défauts, de tremper leur caractère au foyer d'une vertu digne de leur avenir? Voilà, Messieurs , ce que je me demande en tremblant, ce que vous avez le droit de me demander vous-mêmes.

Si ma conscience ne m'abuse , si des faits éclatants ne sont pas trompeurs, nous avons rempli le premier de nos devoirs et le plus grand de tous, celui de continuer dans ces enfants l'œuvre personnelle de Dieu. Dieu , au jour de leur naissance, leur avait donné une âme capable de le connaître et de l'aimer; il avait, au jour de leur baptême, ajouté à cette première semence le germe d'une lumière et d'un amour surnaturels : telle était son œuvre. La nôtre était de cultiver ce champ qu'il avait ensemencé, d'y maintenir et d'y faire croître la foi qui

ouvre à l'entendement le monde invisible, l'espérance qui fortifie le cœur par la perspective d'une félicité méritée, l'amour qui rend Dieu sensible dans les ombres froides de la vie et nous soutient, malgré elles, à la chaude température de l'éternitc. Or, je le crois, je le sais, nous l'avons fait. En rentrant près de vous, ces enfants, sans en excepter aucun, pourront prier avec vous. Aucun d'eux n'a été atteint de ce souffle empoisonné qui s'attaque, dans notre siècle, à des intelligences de quinze ans, et leur ôte la vue du ciel avant même qu'elles aient connu la terre. La religion a repris dans cette école un empire qui ne lui sera plus ravi; elle y règne, non par la contrainte ou par la seule pompe de son culte , mais par une conviction unanime et sincère , par des devoirs remplis en secret, par des aspirations connues de Dieu , par la paix du bien et le remords du mal," par des solennités où le cœur de tous se rapproche et se confond dans un élan que n'inspire pas l'hypocrisie , que n'arrête pas le respect humain , mais qui est le fruit généreux d'une véritable communauté de sentiments. C'est là, Messieurs , ce qui me rassure sur tout le reste, si le reste m'inspirait de l'inquiétude. Là où Dieu n'est ni connu, ni cherché, ni respecté, il n'y a tout au plus qu'un rayon de soleil sur des ruines; là où Dieu est présent, les ruines elles-mêmes sont déjà vivantes, et le temps, ce fidèle coopérateur de la vérité, achèvera sans peine de les replacer sur leurs fondements.

- Mais si Dieu est ici avec nous, si nous l'avons

maintenu dans les cœurs de nos élèves , en y agrandissant sa demeure, serait-il possible que nous eussions manqué à notre second devoir envers eux et envers vous , qui est de les aimer, et de continuer ainsi par l'affection l'œuvre propre de la famille? Dieu a voulu qu'aucun bien ne se fît à l'homme qu'en l'aimant, et que l'insensibilité fût à jamais incapable soit de lui donner la lumière , soit de lui inspirer la vertu. Car donner est un acte de bienveillance , et recevoir un acte de persuasion ; or l'insensibilité exclut la bienveillance et détruit la persuasion. Elle ne laisse à l'infortuné qui en est atteint aucune prise morale, aucun désir même d'efficacité, et s'il agit encore, c'est sous l'empire d'un but personnel qui éloigne de lui tout autre que luimême. C'est pourquoi Dieu, qui est le premier amour, a versé dans le cœur du père et de la mère , en faveur de l'enfant, un amour qui vient immédiatement après le sien, et nous ne pouvons poursuivre l'œuvre commencée au foyer domestique sous de si tendres et sacrés auspices, qu'en revêtant nous-mêmes quelque chose de l'affection paternelle. Notre amour est 'e second que Dieu ait fait.

S'il manque à l'enfant, son éducation, ébauchée su lis un principe de vie , avortera au contact d'un élément glacé. L'école lui sera triste et étrangère ; il sera prisonnier plutôt qu'habitant, et son regard, perdu dans l'avenir, lui demandera incessamment l'heure dune liberté qu'il n'aura pas méritée, et dont il ne saura pas user.

Il faut donc , si nous sommes de véritables mai-

très, que nous aimions nos élèves, c'est-à-dire que nous portions à leur avancement dans le bien et dans les lettres un intérêt sérieux, profond, persévérant; que ce progrès de leur intelligence et de leur vertu soit l'occupation de nos jours et le songe de nos nuits; que nous jouissions de leurs succès; que nous soyons affligés de leurs échecs, surtout de leurs fautes, et que notre consolation tout entière gise en €ux comme s'ils étaient le fruit de nos entrailles, l'orgueil de notre vie, la récompense de nos travaux, nos enfants, enfin l'espoir et la continuation de nous-mêmes.

Mais cela est-il possible? Une semblable affection est-elle dans la nature, ou n'est-ce pas plutôt un rêve créé' par l'imagination pour abuser le cœur et se tromper soi-même? Ce doute, Messieurs, vous pouvez l'avoir; des élèves ingrats peuvent aussi le partager : mais quant à nous, l'erreur ou l'illusion ne saurait être conçue. On sait évidemment si l'on aime ou si l'on n'aime pas ; on sait dans sa conscience, par un témoignage infaillible, le mouvement qui y règne, et dont le souffle emporte la volonté. Or le mouvement que nous éprouvons pour nos élèves , je ne puis le défmir que par un mot, mot très -simple et très-célèbre : Nous les aimons. Tout artiste aime son œuvre ; il s'y complaît , il s'y attache , il y met sa vie; et quand l'œuvre, au lieu d'être une statue ou un temple, est une âme, la grandeur de l'ouvrage émeut l'ouvrier; et, mieux que Pygmalion devant le marbre de Psyché, il croit à la vie de ce qu'il fait, et y adore, sous une forme créée, la beauté

divine elle-même. Toujours la culture des âmes fut le sommet des choses et le goût des sages : mais depuis que Dieu s'est fait homme pour les cultiver luimême , depuis que l'éternel artiste a paru ici-bas et que nos âmes sont le champ qu'il arrose, le marbre qu'il taille, le sanctuaire qu'il bâtit, la cité qu'il prépare , le monde qu'il dispose pour son Père et pour le nôtre, le soin des âmes, qui était déjà si grande est devenu un amour qui surpasse tous les autres et une paternité qui n'a plus de rivale. L'artiste n'est plus artiste, il est père; le sage n'est plus un sage ^ il est prêtre. Une onction surnaturelle s'est ajoutée au penchant de la nature, et l'éducation des âmes, au lieu d'être une culture, est dans la vérité un culte qui fait partie de celui de Dieu.

Il ne nous est donc pas difficile d'aimer nos élèves. Il nous suffit de croire à leur âme, au Dieu qui les a faites et qui les a sauvées , à leur origine et à leur, fin. Plus dignes encore d'intérêt, parce qu'elles sont plus jeunes, elles ont à nos yeux le charme invincible de la faiblesse et de la première beauté. Qui touchera le cœur d'un homme si l'âme d'un enfant ne le touche pas? Qui l'attendrira jamais, si l'âme d'un adolescent aux prises avec le bien et le mal ne l'attendrit pas? Ah ! nous n'avons pas de mérite à aimer : l'amour est à lui-même sa récompense, sa joie, sa fortune et sa bénédiction. ;

Mais, Messieurs, si la religion et rafîection doivent être le principe et comme les deux colonnes de noiT& gouvernement, il faut aussi que la justice y apporte^ sa sévère figure. L'affection sans la justice est une-

faiblesse, et sans la jusiice aussi la religion couvrirait d'un voile d'aulant plus dangereux qu'il serait auguste, la corruption du cœur. C'est la justice qui, en récompensant le bien et en frappant le mal, est la sauvegarde de la société humaine, et, si corrompu que soit le monde, il conserve encore, tout autre autel détruit , l'autel nécessaire où la conscience publique a son image, son regard, son sceptre et son inexorable glaive. Nul, si grand qu'il soit, ne peut y échapper, et l'enfant qui n'en a pas fait de bonne liaure l'apprentissage sous une formé appropriée à sa faiblesse, n'aura inévitablement ni la crainte du mal, ni la révélation de la vie. Il hut sentir le poids de la justice pour apprendre à courber sa volonté sous la loi du devoir; il faut goûlcr la joie de la récompense méritée pour apprendre à s'inspirer de l'honneur. Trop souvent , au foyer domestique, la justice est absente. L'enfant, bercé dans des caresses dont il n'est pas digne , grandit avec la pensée qu'il est toujours aimable, et que, quoi qu'il fasse, il sera toujours aimé. Un secret égoïsme se forme dans son cœur au contact d'un amour qui n'a point de règle; ignorant la peine qui suit le devoir méconnu, se voyant imploré au lieu d'être repris, il contracte dans le mal une adoration de lui-même; il oppose ses caprices tout -puissants à des supplications qui le dépravent, et il envient à punir de ses fautes par des bouderies calculées ceux qui devraient lui en infliger le châtiment.

Ici, Messieurs, au seuil même de l'École, l'enfant trouve la justice. Il ne la trouve pas toute seule,

~ 200 — séparée de la religion et de rafîection; mais il la trouve , et il s'accoutume à cette loi du monde où il doit vivre, que toute faute a son expiation, tout manquement son reproche, toute faiblesse sa honte, toute lâcheté son déshonneur. De camarade même à camarade il s'étabht un courant généreux d'opinion; les mérites se classent et les démérites se pèsent : la naissance ni la fortune, pas même le talent, ne suffisent pour conquérir l'estime; elle s'acquiert surtout par les qualités du cœur, et celui-là seul qui est aimable peut avoir l'espérance d'être aimé.

Je ne puis, en jetant un coup d'œil sur ce côté austère de nos devoirs , m'épargner à moi - même un retour douloureux. Au jour des solennités les plus joyeuses, le père de famille remarque autour de lui les places qui sont vides et qui ne devraient pas l'être ; il se nomme en secret l'enfant qui lui manque et dont la présence eût achevé la fête. Hélas ! quelle est la fête ici-bas où personne n'est absent? C'est en vain que nous avons tout prévu ; c'est en vain que nous avons compté et préparé les rangs : il y a quelqu'un qui déjoue nos calculs, un hôte invisible qui compte après nous , et qui fait à l'endroit que nous n'attendons pas, quelquefois à l'endroit le plus cher, un signe que nous apercevons trop tard. Quand Œdipe, aveugle et vieilli, se présenta au seuil du temple , à Golone , pour apaiser la destinée , il portait dans sa main droite une branche d'olivier et dans sa main gauche un rameau funéraire : voilà l'homme dans ses plus beaux jours. Comme Œdipe,

je porte aujourd'hui les deux rameaux, et la table où ma famille est assise n'est pas remplie. C'est la justice, il est vrai, qui l'a diminuée; mais la justice d'un père lui coûte toujours des regrets. Je les exprime devant vous, comme un dernier souvenir à ceux que j'ai perdus, comme un hommage à ceux qui me sont demeurés.

Tel est, chers Élèves, le sens de la cérémonie qui va s'accomphr, et dont vous êtes à la fois l'objet et l'ornement. Tel est le prix des couronnes que vous allez recevoir. Elles diront à vos proches ce que vous commencez d'être, et quelles espérances leur tendresse peut concevoir de vous. Elles seront pour vous-mêmes une récompense, un encouragement et un présage. Recevez -les avec modestie, comme un effet des dons que vous tenez de la libérable divine; avec reconnaissance, comme un hommage rendu librement à des mérites que le temps n'a pas encore éprouvés; avec joie, comme étant la joie même de vos pères et de vos mères. Pour nous , qui allons vous les distribuer, nous ne laisserons personne nous surpasser dans l'effusion des sentiments qui accueilleront votre triomphe. Il nous rappellera les plus chers souvenirs de notre jeunesse, sans nous causer, en nous reportant si loin de notre âge , le regret de n'être plus au vôtre, et d'avoir déjà tant perdu de nous-même au chemin de la vie.

M. de Chateaubriand, courbé sous le poids de la gloire et des années, se retrouvait un jour aux bords solitaires du Lido , à l'extrémité des lagunes de Venise. Le ciel , la mer, l'air, le rivage des îles et l'ho-

rizon de l'ItaHe, tout se représentait aux regards du poëte comme il l'avait autrefois admiré. C'était bien la Venise avec ses coupoles sortant des eaux ; c'était le lion de saint Marc avec sa fameuse inscription : Paix à toi, Marc, mon évangéliste. C'étaient les mêmes splendeurs obscurcies dans la défaite et la servitude, mais empruntant aux ruines un charme qui n'avait point péri ; c'était enOn le même spectacle, le mêmes bruits, le même silence, Torient et l'oecidcnt réunis en un point glorieux, au pied des Alpes illuminées de tous les souvenirs de Rome et de tous ceux de la Grèce. Cependant le vieillard demeurait pensif et triste; il ne pouvait croire que ce fût là Venise, cette Venise de sa jeunesse qui l'avait tant ému, et, comprenant que c'était lui seul qui n'était plus le même, il livra aux brises de la mer qui le sollicitaient en vain, cette parole mélancolique : « Le vent qui souffle sur une tête dépouillée ne vient d'aucun rivage heureux! »

Pour moi , en me retrouvant en présence d'une scène qui fut ma première initiation à la vie publique, je n'éprouve point, malgré la différence des âges, un si cruel désenchantement. Il me semble que ma jeunesse revit dans celle qui m'entoure, et au bruit de vos sympathies pour nos heureux triomphateurs, à la pensée des joies plus intimes et plus profondes qui vont sortir du cœur de tant de mères , je; me dirai à moi-même, content et consolé: « Le . vejat qui souffle sur une tête dépouillée vient quelquefois d'un rivage heuraux! »

DISCOURS

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