‹ Œuvres complétes (volume 2)Chapitre 115 sur 436 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Le triomphe de la croix dans sa pratique des vertus.

Rejouissez-vous, dit le Prince des apùtres, d'avoir pari aux soufj'rances de Je'sus-Christ, afin que vous soyez aussi remplis de joie, lors- (juit paraîtra dans sa gloire. Vous e'tes heureux, si vous endurez des opprobres pour le nom de Je'sus-Christ, parce que l'hoyineur, la 'jloire, la force de Dieu et son esprit reposent iur vous, [l Petr. iv, 13, H.) Car enfin la croix de notre bon Sauveur est la cause de toutes les grâces, qui ne nous sont jamais jilus abondamment appliquées que par la conformité que nous avons avec ce divin Maître crucilié. Il faut nécessairement, pour être de ses véritables disciples, porter notre croix après lui : et comme c'est le pro|ire de la croix de nous séparer des choses créées, et de nous unir avec Dieu par Jésus-Christ, dans cette union dous y trouvons sa force et son esprit, qui est le principe des opérations tant intérieures comme extérieures solidement chrétiennes. C'est de cette source d'oi!i découlent toutes les vertus.

Celui qui demeure en Jésus-Christ, et en qui Jésus-Christ demeure, porte beaucoup rie fruit. Ce n'est qu'en ce divin Sauveur que nous sommes quelque chose , et que nous pouvons quelque chose. Hors de sa sainte union il n'y peut avoir de véritable fruit , et la vertu est plus ou moins grande selon les différents degrés de l'union divine que nous avons avec ce chef adorable. O aimable Jésus, que mon âme a de joie quand elle considère ces vérités, dans la vue de la dépendance où nous sommes de vous, et dans le besoin continuel que nous en portons. O m»n Seigneur et uiou divin Maître, je désire de tout mon cœur vivre et mourir dans cette dé[>endance. Je reconnais en votre présence et en la présence de vos saints anges, que non-seulement je ne

peux pas faire une bonne action, mais que je ne peux pas avoir une bonne pensée sans votre secours. Il est donc vrai que je vous suis redevable de tout le bien qui se fait en moi ; c'est à vos miséricordes que j'en ai l'obligation, et j'invite toutes les créatures du ciel et de la terre à vous en remercier. Oh ! que vos bontés sont douces, mais qu'elles sont immenses 1

Mais si celui qui est uni à Jésus-Christ, comme la branche avec l'arbre, porte du fruit, lorsqu'il sera éprouvé par diiférentes afflictions, comme quand les branches de la vigne sont taillées, il en rapportera beaucoup davantage. C'est ce qui a rendu la vertu de Marie-Elisabeth si solide, si forte et si achevée. Nous avons parlé de sa constance au milieu de toutes les peines qu'elle a souffertes, même des personnes qui la devaient plus considérer, et qui la devaient plus aimer, mais l'on ne [leut assez admirbr la force dans l'affection vraiment chrétienne qu'elle a eue pour ces personnes qui l'a pressée de leur rendre tous les services qu'elle aurait pu faire à des gens qui auraient eu i)our elle toutes les bontés imaginables. Nous avons déjà fait voir sa vertu hero'ique, non-seulement en soutfiant tous les maux que son mari lui faisait, mais encore en lui rendant tous les services imaginables, en lui obéissant comme un bon religieux à son supérieur, n'ayant que des tendresses [lour tous ses rebuts, mais disons ici qu'elle n'oublia rien après sa mort pour lui rendre les derniers devoirs de [liété. Elle garda une fidélité nonpareille à exécuter tout ce qu'il avait ordonné par son testament ; et quoiqu'elle sût qu'il lui était bien désavantageux, cela ne diminua rien de l'ardeur de ses soins. La charité, s'écrie le grand .\pôtre, écrivant aux Corinthiens (I Cor. xin, 4 et seq.), est patiente, car elle ne s'emporte (loint de colère ni de vengeance. Elle est douce, car elle supporte avec d'ébonnaireté

toutes les rontr3diction«. et eonserve sa paix. Elle n'esl point envieuse, car plie ne te fadio l'oiiit ilu bien des autres. Elle n'est point dissitnulee, agissant dans une vraie simplicité. Elle n'est point superbe, s'élevant au-dessus des autres, mais se mettant audessous de tout le monde. Elle 7i'est point ambilieuse, ou, comme on lit dans le grec, point dé(kii(jneuse, car il n'v ,i humiliation qu'elle ne souffre pour le prochain. Mais entin elle ne cherche point son intérêt, car elle y est morte parla s.iinle haine de soi-même, qui va même jusqu'à lui en donner l'horreur, et dans un tel point en quel pies âmes saintement cachées en Dieu avec Jésus- Christ, qu'il est vrai que les plus grands amateurs du monde ne recherchent pas avec tant de soin et d'empressement cet intérfit propre, comme la charité parl'aite le fuit et le déteste. Sainte Catherine de Gênes, l'une des plus grandes amantes du Fils de Dieu, disait qu'elle haïssait le propre intérêt plus que le diable, jjarce que l'iniérêt propre est la cause de tous les maux, et que le démon s'en sert pour nous faire commeltre tout le mal oii il nous porte.

C'est ce maudit intérêt propre qui est la cause de sa chute du ciel, car le grand saint Augustin estinie que la complaisance que les anges a[)Oslats eurent jiour eux, et la recherche de leurs intérêts, les ont précipités dans l'abîme éternel où ils sont tombés. Le premier de ces su|)erbes esprits ne pouvait soutfrirque les intérêts de la nature humaine fussent préférés à ceux de la nature angélique, et il engagea dans cette vue intéressée tous les autres anges rebelles. 11 désirait, contre l'ordre de Dieu, qui lui était assez montré, l'union hyposialique du Verbe nour lui, et les autres anges apostats la voulaient pour leur nature. Ainsi c'est le propre intérêt qui a commencé l'enfer.

C'est le propre intérêt qui a chassé nos premiers pères du paradis terrestre, qui a porté la corru|ition en toute la nature humaine, qui l'a infectée du péché originel, et qui a rempli le monde de toutes sortes de misères. C'est lui qui y continue tous les malheurs que nous y voyons, qui n'épargne rien de saint et de profane. Ahl c'est lui qui met la désolation dans le lieu saint, qui dispose souvent des bénéfices, qui les fait donner ou chan^'er selon ses maudites lois, n'en trouvant point de plus dignes pour les posséder que ceux qui l'accommodent mieux et qui lui sont jilus propres. C'est lui qui met la division entre les pères et les enfants, qui porte le trouble dans les familles, qui cause la guerre dans les états et une infinité de maux dans toute la terre.

Les saints, pleins do la lumière du Saint- Esprit et remplis de son amour, ont eu donc grand sujet de l'avoir en horreur ; et comme Elisabeth était toute pénétiée de ces divines clartés, elle l'avait en exécration. C'est co qui lui donnait un si j^rand oubli de tout ce qui la touchait, pour n envisager (}ue le seul intérêt de Dieu seul en toutes choses. C'est pourquoi, sans penser, sans se souvenir de

UtUVRES COMPLETES DE DOUL'ON. m

tons les mauvais traitements de son mari elle était lout appliquée h lui rendre toute?

sortes de devoirs de piété. Mais en voici encore un exemple rare. Sa mère étant morte, son père pensa à se remarier, et après en avoir formé tout à fait le dessein, pour pouvoir l'exécuter avec plus de facilité, il lui demande qu'elle cède toutes les prétentions qu'elle avait au bien de feu sa mère, dont elle était héritière étant tille unique, et toutes celles qu'elle pourrait avoir à son bien après sa mort. Il n'était pas aisé d'entrer dans de telles propositions à Elisabeth, à raison de ses enfants, dont elle devait considérer les droits et ne les pas abandonner facilement. C'est ce qu'elle remontra avec une profonde humilité à son père, dont elle ne reçut que de fâcheuses réponses, et qui s'emporta de colère contre elle d'une étrange manière. Ce que considérant sa pieuse fille, et le voyant toujours irrité, elle crut, par un esprit d'une piété extraordinaire et d'un singulier respect, qu'elle ] ouvait faire ce que son père lui demandait, et c'en iut assez pour lui faire exécuter la chose : car ce qui en empêchait l'exécution uniquement, c'était la crainte de man pier à son obligation. Elle céda donc tout son bien, tous les droits qu'elle avait à ce qu'elle héritait de sa mère; tous les droits qu'elle pouvait prétendre à l'héritage de son père après sa mort. Mais son dégagement n'en demeura pas là; elle allachez son père pour y disposer toutes choses pour les noces, elle y reçut sa belle-mère avec tous les respects imaginables , quoique ces noces ruinassent tous ses intérêts ; elle lui témoigna autant de démonstrations d'un amour sincère, comme si elle fût venue l'Our la combler de toutes sortes de biens. En vérité, dit un serviteur de Dieu, dans co qu'il a écrit sur ce sujet, il fallait que tous les sentiments de la nature fussent étouffés, et c'est ce qui marque assez combien sa vertu était solide.

Mais en voici encore des témoignages bien convaincants. L'un de ses parents voulant maltraiter le médecin qui l'avait maléficiée, pour tâcher par cette voie de le contraindre à la délivrer, jamais elle ne le voulut permettre; elle aima mieux souffrir toutes les peines d'esprit et de corps dont elle était affligée extraordinairement , que de lui voir faire aucun mauvais traitement. Certainement c'était pratiquer la vertu dans un degré bien héroïque. C'est une vertu d'aimer ses amis en Dieu et |iour Dieu, et sans s'arrêter aux inclinations que la nature en peut donner, ou aux motifs seulement raisonnables que l'on en [)eut avoir, se conduire par des vues surnaturelles, et n'agir que par grâce. C'est une plus grande vertu d'aimer ses ennemis, de dire du bien de ceux qui médisent de nous, de donner des bénédictions à ceux qui nous maudissent, d'obliger charitablement ceux qui nous font du mal. Mais de les obliger en nous désobligeant, mais de soullrir la rage de l'enfer, et des démons, et les plus cruels maux que la magie

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