CHAPITRE m
Ses vœux.
'' i)\eu tout bon et tout miséricordieux avait inspiré à la sœur Marie-Angélique de faire îos trois vœux de t)auvreté, de chasteté et d'obéissance ; mais sa divine grâce prenant tous les jours de nouveaux accroissements dans cette âme pure, elle lui donna de forts mouvements d'ajouter à ses vœux celui d'abandon à la seule Providence, et le grand vœu de faire toutes ses actions à la plus grande gloire do Dieu seul. Notre bon Sauveur, qui lui insjiirait dos desseins si purs, lui en donnait des lumières très-sublimes, et en même temiis la portait puissamment à exécuter sans oiiligation ce qu'elle voulait pratiquer avec le secours divin par 'un engagement indispensable. File vivait dans un grand abandon à la seule Providence, à l'égard de l'iniérieur, demeurant dans une attente paisible de ce qu'il plairait au bon plaisir divin d'ordonner de toutes ses voies, en suivant les ordres qui lui étaient manifestés par son directeur; et, à l'égard de l'extérieur, son abandon était si singulier, que, comme il a été remarqué, elle ne demandait |.as même les choses les plus nécessaires, comme le boire, le manger et les habits, attendant que la divine Provirlence la |iourvût de toutes ces choses |iar les mouvements qu'elle en donnerait aux personnes qui pouvaient l'assister.
Une pratique si fidèle des choses qu'elle avait dessein de vouer à Dieu obligea son directeur de lui en laisser la liberté, après lui en avoir demandé permission plusieurs années; mais à jieine cette liberté lui futelle accordée, qu'elle se trouva toute changée, comme il a iléjà été remarqué en la pitimière partie. Tant de désirs enllaœraés , qui la faisaien. soupirer uniquement après un si grand bien, s'évanouirent, et elle n'eut plus que des froideurs et des glaces pour ce
qu'elle désirait avec plu^ d'ardeur. Ce vœu d'un abandon parfait à la divine Providence la remplit de frayeur; la partie inférieure en demeura tout agitée ; la nature en frémissait de crainte, en raison des suites, se voyant destituée des secours dont elle se sert ordinairement : le démon se mêlant avec la nature, lui augmentait encore ses peines.
Elle se trouva en de i>areilles angoisses lorsqri'on lui accorda la permission du vœu de faire toutes ses actions à la (ilus grande gloire de Dieu seul. En des moments, disait-elle, j'étais si pénétrée de mes fail)lesses, de mon incapacité et de mon iiupuissance, et, d'autre part, de la nature de ce vœu, de la perfection qu'il renferme, de l'obligation qui en arrive, de la iierte entière de soi-même, qui est nécessaire pour s'en dignement acquitter, des pures vues qie l'on doit avoir de Dieu seul, sans regarder jamais le [irojire intérêt ou temporel ou spirituel dans toutes ses actions et toutes ses soutfrances, que je ne savais que devenir. Klle craignait encore que ce vœu ne l'obligeât à des discussions embarrassantes; et ce n'était pas sans sujet, puisque sainte Thérèse, avec toutes ses lumières et sa générosité non pareille dans les voies de la perfection, secourue des grâces les plus singulières, souffrit beaucoup de [leines d'esjirit après avoir fait ce grand vœu, et que même il fallut faire assembler plusieurs liersonnes éclairées de la science des saints pour en interpréter les difTicultés. Il est vrai que le directeur de Marie-Angélique, qui n'ignorait pas ce qui était arrivé à la séraphique Thérèse, (lour obvier à de pareilles dilllcultés, lui fit insérer dans son vœu qu'elle lui laissait la liberté et le pouvoir de l'interpréter et de le régler.
Cependant quantité de vues pénétrantes se i)résentaient à son esprit, qui lui faisaient connaître en détail ce qui était capable de la bien embarrasser. Tout cela néanmoins se passait dans la partie inférieure; cardans le fond de son âme elle jouissait d'une j)rofonde paix. Mais enfin le temps heureux que la divine Providence avait déterminé étant arrivé, elle fil ses vœux avec une bénédiction tout extraordinaire. On prit le jour de la fête de saint François, le k octobre, pour le vœu ifabandon à la divine Providence; cet incomparable saint ayant excellé dans cet abandon, et n'ayant eu que Dieu seul pour toutes choses en toutes choses : aussi le sujet de ses divines occupations, durant le saint temps de l'oraison, était ce peu de paroles qu'il répétait incessamment : Mon Dieu et mon tout ! mon Dieu et mon tout! mon Dieu et mon tout ! On choisit le jour de la fête de sainte Thérèse, le 15 octobre, pour le vœu de la plus grande gloire de Dieu seul. Cette sainte toute séraiihique, dans un entier oubli d'elle-même, ne cherchant que les intérêts de Dieu seul, disait que, pour un seul degré de sa gloire, elle aurai! voulu de bon cœur souffrir les tourments
L'AMOIR DE DIEU SEUL. -- PAUT. III.
incxiilicables du purgatoire jus'ju au joui' du jiigcinciit.
Kilo se préjiara avec une grande ferveur a TiUH conséiTalion si entière et .-i sainte de tout oe !|u'elie était et de tout ce (]u'elie sérail J> Dieu seul. Elle (>assa en oraison la nuit entière de.ia veille de saint Franijois; fl cétail son or linaire, coninie nous le dirons avec le seiours divin. Le lendemain son direntcur s"èlant rendu à lèglise des religieuses L'rsulines d'Evreux, il y célèlira les divins mystères, et à la tin de la {èléljiation des mystères redoutaiiles, pendant iju'il tenait le très-saint Sarrenicnt de l'autel, assisté de Messieurs le eoid'esseur et le cliajielain de la maison, elle lit le vœu d'abandon à la seule divine ProviUence, en leur présence et en la pré>ence de la mère su[iérieure, de plusieurs religieuses et de ipielques autres personnes de piété. Klle signa son vœu, ajoutant au uom de Marie-.Vngélique celui de la divine Providence. En voici la copie :
Dieu seul, dans l'uninn de noire bon Sauveur Ji'sus-ChrisC.
•< Adorable Jésus, vrai Dieu et vrai homme, le Fils du Père éternel dans l'éternité, le Fils de la bienlieurense ^■ierge Marie dans le teni[)s. qui êtes réellement présent dans le très-saint Sacrement de l'autel, je vous adore d*. tout mon cœur, je vous aime, je vous loue, je vous bénis, je vous remercie, je vous glorifie, pour tontes les adorations, pour tous les amours, pour toutes les bénédictions, i)Our toutes les louanges, pour toutes les actions de grâces, pour toute la gloire, qui vous ont été rendus depuis la création du monde et qui vous seront rendus durant toute l'éternité ; et, me laissant h votre divin esprit pour entrer dans une entière séparation de moi-même, et pour m'unir sans réserve à ce que vous êtes, et à tous les desseins que vous avez sur moi dans cette sainte union, et, en particulier, de tous les amours que vous avez pour la pauvreté, la chasteté et l'obéissance, et du saint et parfait abandon que vous avez eu à votre Père éternel, je renouvelle les vœux que j'ai faits de pauvreté, de chasteté et d'obéissance, et fais vœu d'un entier abandon à votre divine providence, sans pouvoir avoir rien à moi en propre; renonçant à tonte sorte de revenus que l'on pourrait me donner, même en aumône, à tout argent dont je pourrais disposer par moi-même; ne voulant rien avoir en |)ropre, ni en ma disposition, non pas même mes habits, ni aucun meul)le de piété, cOiiime bons livres, images, chapelets; désirant de tout mon cœur vivre et mourir dans une entière dépendance de votre divine providencp, que je choisis pour uia bonne et lidèle mère, pour mon revenu, pour tout mon bien, pour toutes choses, à l'égard de l'extérieur et de l'intérieur, lui en remettant entièrement le soin ; laissant par esprit de dépendance à votre divine condui.le. nue ie regarde uninucment dans les
personnes (pie votre divine providence me donnera pour nie comiuire dans vos voies, le jiouvoir trex|iiiqner et de régler, selon (pi'elles jugeront à propos pour voire gloire, le susdit va'U que je fais de cet aliandon entier à votre aimable providence, ô mon aimabic Jésus I Soyez donc mon unicpie tout en tontes choses, et recevez ce vœu que je vous fais dans votre sainte union, sous la piolection de la bienheureuse Vierge votre Jlère, et partant vijiie Mère de Dieu, toujours vierge et toujours immaculée, niômo dès le i>reniier instant de sa toute sainte concefition, vérités pour lesquelles je voudrais mourir de bon cœur; Vierge immaculée que je veux plus aimer que moi-même, en vous et p(mr l'amour de vous; sous la jiroteciion îles saints anges, et en particulier de saint Michel, de saint Gabriel, de saint Ua- |ihaèl et des autres quatre premiers princes qui sont j)rès de votre Irône, des séraphins, des puissances, de mon bon ange gardien, que je remercie en vous [lour toutes les bonlés incroyables qu'il a eues pour moi ; sous la |»rotection de tous les saints, et spécialement de saint Elle, de saint François, de sainte Thérèse et du bienheureux P. Jean de la Croix. O mon Sauveur et mon Dieu ! je veux encore vous aimei- par les amours du Père éternel et du Saiiit-Espiit, avec qui vous vivez et régnez pour jamais, |iour leur seule gloire et pour la vôtre, pour vos seuls divins intérêts, renonçant pour jamais ù tout auiie intérêt. Dieu soiil 1 Dieu seul ! Dieu seul ! dans votre bienheureuse union. Ainsi soit-il, ainsi soit-il, ainsi soil-il. Fait et signé, ce quatrième octobre, fête de saim François, en présence du très-saint Sacrement de l'autel et des saints anges.
MarIE-AnGÉLIÇUE de la PnOYlDE>CE. »
Telle est la manière dont elle se voua à la divine Providence; et ayant reçu ensuite la communion vivifiante diu corps adorable de notre bon Sauveur Jésus-Christ, elle entra dans une extase qui lui dura environ une heure, dans laquelle elle fut honorée de grâces très-singulières. Voici ce qu'elle en dit à son directeur, lui rendant compte de la disposition qu'elle avait portée en cet état : « Mon àme et mon corps furent remplis d'un écoulement de grâces, semblable à une liqueur qui se répand de tous côtés; toutes les [luissances de mon âme, tous mes sens intérieurs et extérieurs étaient pleins de délices célestes et coLume d'une satiété de Dieu, et dans une union si intime avec ce Dieu débouté, que je ne pensais plus être ; les trois divines personnes prenaient une nouvelle possession de tout ce que je suis, et me comblaient de dons et de faveurs : le Père me faisait part de sa divine pureté ; l,e Fils me dé(iouillait du vieil homme pour me revêtir de lui , et me renouvelait mes douleurs aux mains, aux pieds et au côlé; le Saint-Es|)rit me communiquait son amour, et alors il me sendjiait que je cessais d'être à moi-même pour être toute à Jésus-Chris^ q'ii me couvrait de son sang, v^
Ces grâces singulières eiii'en admirables ijui lui durèrent durant six JDurs. Le quinze du iiiênie mois <l'ocloljre elle fit le vœu lie fiire toutes choses pour la plus grande gloire de Dieu, et elle le flt encore uans le couvent des religieuses Ursulines d'Evreux, son directeur y ayant offert le divin sacrifice à Dieu en l'honneur de la sérnphique sainte Thérèse, dont l'Eglise célèbre la fête en ce jour; le confesseur des religieuses et le chapelain étaift présents, la uière supérieure, plusieurs religieuses et (juelques personnes de piété. Voici la copie de ce grand vœu :
« Adorable Jésus, vrai Dieu et vrai homme, le Fils bien-aimé du Fère éternel dans Péternité, le Fils bien-aimé de la bienheureuse Vierge iMarie dans les temps, je voudrais pouvoir vous adorer, vous bénir, vous louer, vous remercier, vous aimer, [lar toutes^ les adorations, les bénédictions, les louanges, les actions de grâces que votre îrès-sainte Mère avec tous les anges et les saints vous ont rendues et vous rendront durant toute l'éternité, et je m'y unis de tout mon cœur. Mais au-dessus de tout je m'unis aux amours que le Père éternel et le Saint-Es[)rit ont pour vous, et je désire vous aimer par ces amours infinis; et, me laissant par voire gr.lce à votre Saint-Esprit, j'entre dans toutes les intentions que vous avez eues de glorifier ce Père éternel et cet Esprit- Saint, voulant les glorifier avec vous, et vous glorifier avec eux par la gloire qu'ils vous rendent. C'est dans cot abîme infini que je me laisse perdre par votre ilivine opération; c'est là que je fais vœu dans votre divine union de faire tout ce (^ue je ferai avec votre -secours pour votre plus grande gloire, selon la connaissancequej'en aurai, et qui me sera manifestée parla personne que votre divine Providence me donnera pour m'aider à marcher dans vos saintes voies, à laquelle personne je laisse le pouvoir d'interpréter et de régler le susdit vœu que je vous fais présentement en votre adorable présence, mon aimable Sauveur, (jui êtes ici réellement présent, quoique caché sous les espèces de votre divin Sacrement de l'autel, le jour de la fêle de votre séraphique amante sainte Thérèse, qui est le jour dans lequel vous ni'avez l'ait la grande grâce, par une miséricorde excessive, de ra'élever à la qualité de membre de votre corps mystique par le saint ba[itême que j'y ai reçu. O luon bien-aimé Sauveur 1 je fais ce vœu sous la protection de votre aimable Mère, vraie Mère de Dieu, toujours vierge et immaculée dès le premier instant de sa toute sainte tonception : vérités pour lesquelles il me serait doux de mourir, sous la protection de saint Joseph, des sept [iremiers anges, des séraphins, des chérubins, des trônes et des puissances; démon bon ange gardien, et de tout le reste des neuf chœurs des anges ; de saint Elle, de saint François, de saipt Ignace, le saint de votre plus grande gloire, el de sainte Thérèse; du hienheureuxJean de la Croix et de tous les saints, ce que je signe, ce IGoclubie. Dieu
ŒL'VRKS COMPLETES DE BOL'DON.
des effets
seul. Dieu seul. Dieu seal, dans voire union, mon bon Sauveur!
MABIE-.\M;ÉLlQtF. DE LA PROVmENeE,
la pauvre servante de laSteMère de Dieu. » Elle [irononça ce vœu comme le préi-édeiit, tout abhnée en Dieu; elle s'y était préparée en la même manière, passant la nuit entière en oraison ; elle soulTrit des peines très-sensibles, et elle fut saisie d'une fiayeur étrange, qui lui faisait trembler tout le corps : elle eut des difiicultés extraordinaires à signer ce voHi, sa main étant tellement agitée qu'elle ne la pouvait arrêter, et la plume ne pouvant marquer. Il semble que les démons appréhendaient cette action héroi(|ue, et comme elle lond unitiuement à Dieu seul, c'est ce qui donnait de la terreur à ces malheureux esjirits, qui ne redoutent rien tant que le pur intérêt de Dieu; car ils ne savent où se prendre dans cet état divin, (juoiqu'ils se glissent imperceptiblement dans les actions les plus saintes où il se trouve le moindre petit mélange du propre intérêt. Elle entra ensuite de ce vœu dans un ravissement i[ui duia un temps considérable, et, dans cette bierdieureuse moitié de soi-même, les trois personnes divines se manifestèrent h elle par des espèces infuses dans une vision intellectuelle, u'une manière admirable ; elles se firent une nouvelle consécration (le tout son eue, et elles la coniblèreiit de grâces qu'il n'est |ias [lossible d'expliquer. Elle eut de la peine à revenir de sou ravissement, qui la tenait absor.iée en Di-cu, n'ayant pas l'usage libre de ses facultés, même durant le |iauvre re|ias que les religieuses Ursulines lui donnèrent ;car, comme ilaétédit, elle n'avait ()as le pouvoir d'en prendre, encore c'était pour elle un jour de bonne chère, ayarH eu la liberté de manger un peu de pot.ige maigre. Ensuite de ce repas, elle se trouva avec une grande douleur de côté, de manière qu'il lui semblait qu'on le lui perçait sen>iblement ; et il s'enfla de telle sorte tpie, s'éiant retirée dans un cabinet qui était au dehois de la clôture, elle fut obligée de se iléshabiller pour donner plus d'es|>ace à cette enilure, et de se coucher, ses douleursaugmenlant, qui furent suivies d'un rétrécissement de nerfs, ce qui la mit eu d'e grandes ^outlVances et hors d'état de so lenmer. Car enfin, c'est ainsi que notre bon Sauveur agit a\'ec les personnes qui iui sont plus ctières, accompagnant de grandes croix les [il us grandes grâces dont il les favorise.