‹ Œuvres complétes (volume 2)Chapitre 161 sur 436 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Son abandon à la divine Providence.

La sœur Marie-.\ngélique devait bien s'abandonner à la providence d'un Dieu dont elle avait des lumières si sublimes : car comment ne pas se confier à une bonté infinie? Çi<e ceux qui connaissent votr« nom. Seigneur, espèrent en vous , dit le Psalmiste {Psal. IX, 11), parce que vous n'avez pas abandonné ceux qui vous cherchent ; mais, au contraire, disons que ceux qui n'y mettent pas leur confiance ne le connaissent pas. Hé quoi 1 l'on se confiera à un homme luenleup, car c'est ainsi qu'il est appelé par le Saint-Esprit , qui nous enseigne encore que tout homme vivant est un abîme de vanité; l'on se reposera sur un morceau de parchemin qu'il aura signé devant un notaire, et l'on se croira bien assuré du bien que l'on possède [>ar un contrat passé de la sorte; et l'on s'inquiétera sur des promesses infaillibles de la vérité éternelle , sur des promesses dictées par le Saint-Esprit et scellées du sang d'un Dieu! ô aveuglement incompréhensible ! O dureté du coeur de la créature, plus insensible que les pierres et les rochers aux promesses de son Dieu!

Le cœur de notre bonne sœur n'avait rien de cette dureté ni de ces ténèbres; son esprit était rempli de lumineuses clartés qui lui découvraient les amours inénarrables de Dieu envers les hommes, et sa toutepuissance à laquelle rien ne résiste quand

il lui plaît; elle savait combien son aimable providence est douce sur toutes ses pauvres créatures; elle la regardait comme la meilleure des mères et la plus fidèle : comme la meilleure des mères , [larce que ses soins et ses bontés ne peuvent souffrir de comparaison ; comme la filus fidèle, pane qu'il n'a jamais été dit ni ouï qu'aucune personne qui ail mis en elle ses espérances en ait été délaissée : Car qui a jamais espéré au Seigneur, nous dit la divine parole, et soit demeuré confus ? [Off. Eccles.) Ainsi elle se laissait à ses soins comme un petit enfant qui dort entre les bras de sa mère, et reposait amoureusement sur son sein comme un jeune enfant qui se lève le matin, qui passe la journée, qui se va coucher sans s'inquiéter du lendemain, ni se mettre en ])eine qui lui donnera ses habits ou à manger, s'en reposant pleinement sur son i)ère et sa mère.

Mais , pour être dans une dépendance plus grande de la divine Providence, elle prit dessein de se défaire de tout ce qu'elle avait. Elle n'avait rien en propre , car elle avait fait vœu de jiauvreté ; mais elle vout lut encore quitter le jieu qu'elle ne possédait que par emprunt, et ne plus garder que ce que l'honnêteté l'empêchait de laisser. Elle porta ses jietites bardes à sa chère tante avec laquelle elle demeurait; elle lui mit entre les mains jusqu'à sa chemise et le bonnet de sa tête, se contentant d'un vieil habit dont on ne se servait plus fiour se couvrir. L'on raconte de saint François qu'il se dépouilla de son habit devant son père, afin d'avoir lieu de dire à l'avenir (dus vériiablement : Notre Père , qui êtes dans lescieux.

La sœur Marie-.\ngélique a fait quelque chose de semblable. Elle savait qu'à proprement parler, selon la doctrine du Fils de Dieu dans l'Evangile, il ne fiiul a[ipeler personne en la terre de son père, parce qu'il n'y en a qu'un seul qui soit notre père, qui est dans les cieux ; c'est-à-dire que tous les autres, en sa divine présence, ne méritent pas de porter cette qualité. C'était aussi le seul qu'elle regardait, en attendant tous les secours qui lui étaient nécessaires. Elle était abandonnée uniijuement à ses soins, et, pour y être jilus parfaitement, elle voulut faire le vœu d'un abandon sans réserve à sa divine providence, comme nous le dirons ci-après. Ce fut pour lors qu'elle prit la qualité et le nom de la fille de la Providence : ainsi elle s'appela depuis ce temps-là la sœur Marie-Angélique de la Providence.

Et en effet , elle était bien la fille de la Providence, car elle s'appuyait uniquement sur elle: ce que tous les Chrétiens doivent faire, sans s'inquiéter des choses de la vie, selon la doctrine du Fils de Dieu, dans l'Evangile, qui nous enseigne , par le Prince du ses apôtres , qu'il faut remettre toutes ses inquiétudes entre ses mains; ce qui n'exempte point dune diligence honnête et des soins justes que Ton doit prendre j

LAMOLK Ui: I)Ii;i' SrLI,.— l'AKT. lit.

ai

cl c'est la voie ordinaire et commune. NonsfuliMiieiU elle avait (initié ce qu'elle avait, cl s'était 'Jé|iouillée ilo ce iiui lui était nécessaire pour se soutenir dans los lie-nins de la vie, ce qui est une gr;1i'c spéciale; mais, ce qui est un tien exlraDrdinaire dans tes conduites môme iiarticulières de l'espril de Dieu, elle ne demandait ni ne faisait connaitie ses plus pressantes nécessités à aucune ci'éature, non pas même à celles qui lui étaient plus unies par la divine charité. Ainsi si elle avait Ijesoin d(> linge ou d'Iuiliil, ou de souliers , elle n'en disait rien; elle ne parlait pas même de ctî qui lui était nécessaire |)oiir le matij^er et pour le boire. Si on lui donnait un morceau de |)aiii , connue il a été déià dit , elle n'en demandait pas davantage, quelque faim dont elle se sentît pressée. Si sans y penser on ôlait ce peu de pain, elle s'en tenait là et gardait le silence. Elle observait à la lettre ce que dit le Psalmiste : Rpjetc: vos sains tttr le Seifineiir, et il vous nourrira. (/'>■«/. »iv, 23.) Heureuses les ;lmi:s dont il |irend soin lui-mè i-e, étant tout bon et tout pni>sant ! Ce n'est pas qu'il ne les éprouve [lailiculièremcnt dans les coiunieiicements, leur faisant souH'iir queliiuefois une grande pauvreté, et les mettant en des privations de sc- <ours tpii paraissent les plus nécessaires; mais ce Dieu de toute grâce, ajirès qu'il les a fait un peu soutl'rir, les perfectionne, les alfermit et les établit. C'est ce que l'on peut remarquer en la bonne S(enr, qui, dans les coniniencements de cet abandon , enlura beaucoup, comme nous l'avons dit; mais dans la suite, [larce que le Saint-Esprit lui avait insfiiré ce dessein, il eu devint pour ainsi dire le [lourvoyeur, donnant le «nouvement aux personnes qui étaient avec elle de veiller sur ses besoins.

Aussi elle ne regardait les créatures que dans les mains de Dieu et comme les inslruluents de sa divine providence, dont il sait bien se seivir quand il veut ci en la manière qu'il lui plaît. C'est po'jiiiuoi elle disait qu'elle ne pouvait s'y arrêter ni y avoir aucun appui , quand elles seraient de la première qualité et qu'elles auraient pour elle toiile la bonne volonté possible. Elle parlait de la sorte au sujet de la corainuiiauté des religieuses L'rsulines d'Evreux, dont nous croyons devoir rendre ce témoignage de leur charité envers elle , qui a é:é trèsgrande et toute iiarticulière : ce qu'elles ont fait paraître durant sa vie et après sa mort, avec des bontés qu'on ne ])eut assez louer. Elle en avait toutes les reconnaissances que l'on eût pu souhaiter; mais cependant elle voyait leur cœur entre les mains de Dieu; elle voyait que c'était lui qui leur donnait tant de mouvements charitables pour elle, et c'était à lui seul qu'elle s'arrètail. Nous devrions rapporter toutes choses à sa maia invisible, qui ouvre les cœurs et qui les ferme, et la bénir universellement en queli]ue manière qu'elle dispose de tout. Ain^-i les bons ou mauvais traitements des créatures ne nous doivent ni atla( her ni rebu-

ter ; le Chrétien, ipie la grâce élève au-dessus de la naliii-e, ne doit nullement s'y ariêter, mais cotisiiléier (pie rien n'unive sans l'ordre de la divine Providence , qui destine pour sa gloire et pour notre bien tons les événements de la vi(!.

Oh! si l'on savait (oiubien il !•>{ douv et avantageux de regarder la divine l*rovidence en tontes choses et de se reposer uni- (|uement sur ses soins! Nous venons (U\ (lire r|ue c'e.-l une obligation géiiéiale de tons les Chrétiens, qui n'exclut pas , mais (jui domaiido dans la voiii commune t(.iiile la diligence qui est nécessaire de notre part.

Mais qui pourrait (lir(> les secours admirable de cette Providence, lors(pie tous ceux delà ( réature iiian(pienl , (piaml l'on y a. mis toutes ses espérances? Quelles merveilles sa toute-puissance n'a-t-elle pas fait éclater dans les (lersonnes (jui ont entièrement été à sa charge"? Ecrions-nous ici avec le J'salmisle [Psnl. xxxix, 17, 18] : 0 mon Dieu! que tous ceux qui vous cherchent sont pleins d'allnjrcsse , et (/u'ils se réjouissent en vous ! Que ceux qui aiment le salut que vous donnez, ilisent sans cesse : Le Seiqnrur soit (jlori fie ; pour moi je suis pauvre et ab(0'tdonné, mais le Seigneur prend soin de moi. 0 mon Dieu ! vous c'tcs mon secours, (yétaient ces divines vues qui obligaient ce séraphin terrestre de ces derniers lem[is, le l>ieiilieureux P. Jean de la Croix, à ilioisirles couvents les plus délaissés do la réforme du (iarniel , car il savait qu'il y avait plus de Dieu où il y avait moins de la créature: t't l'histoire de sa vie céleste rai)porte que des jeunes gens, qui voulaient prendre lo saint habit de Notre-Dame du mont Carmel, étant venus au monastère où il était supérieur, pour ce sujet furent renvoyés par cet homme divin ( je le qualilie de la sorte après sainte Thérèse) dans une autre maison de la réforme, parce (]u'ils apportaient de l'argent dont ils voulaient faire présent au lieu où ils seraient re(;us. O homm>' vraiment céleste! parce qu'il est sans aucun intérêt, et que même il y est o|)posé, ce qui est rare même parmi idusieurs gens de probité d'autre [lart.

C'étaient les mêmes vues qui avaient porté saint Etienne de Grandmorit, que l'on |)eut appeler le saint admirable de la divine Providence, à placer ses premiers religieux dans un lieu solitaire, au milieu des forêts, éloignés par conséquent de la connaissance des hommes ; et il les avait mis dans ce lieu écarté, sans rentes, sans terres, sans argent, destitués de tous les moyens humains ordinaires, avec ordre de ne demander aucun secours et de ne pas même faiie connaître leurs besoins. Ainsi ils demeuraieul dans leur angélique retraite sans en sortir, vivant dans la simple attente du tecours que la divine Providence inspirait île leur faire a[iporter. Mais voici ce ipji e>l admirable : cet incomparable saint avait si peur que les hommes ne fussent émus par eux-mêmes, à les assister, qu'il avait fait une coiistituliiHi

ŒUVRES COMPLETKS DE BOLDO.N.

]iar laquelle il onionnait, si ses religieux, jiar une épreuve de la divine Providence, étaietit réduits d.uis une extrême nécessité, ce qu'il déterminait, après qu'ils auraient été trois jours sans nianiier, qu'ils pourraient pour lors aller demander l'aumône , mais flvec cette condition que le supérieur choisirait pour cet ell'et ceux qui [laraîtraient se jiorter le mieux et qui auraient meilleur visage, et non pas ceux qui marqueraient à leur extérieur leur nécessité; de jieur que l'on n'en fîll touché naturellement, cl qu'on ne les assistât pas par un pur mouvement de la charité divine. 0 homme vraiment l'homme de Dieu seul, qui ne veut pas même recevoir aucun secours, en la dernière nécessité, par aucun motif où la nature se mêle le moins du tnunde avec la grâce ! lar, en tout, il ne veut que Dieu seul. Ilélas! pourquoi voulons-nous autre ehose? O mon Dieu et mon souverain 1 vous seul vous vous êtes sudi de toute éternité avant qu'il existât aucune créature, comment ne suffiriez- vous pas à un chétil néant!

Page 1