VIK DE SAI^T TAURIN. - CIIAP. XI
Taurin. Plusieurs malailes do diverses maladies vicnneiU de dillLMenls lieux [lour im- ])lorer le secours du saint à son sucié loinbeau, qui est dans la célèbre abbaye qui perle son nom, et qui est l'une de l'ordre du grand saint Benoît, et ils y trouvent leur guérison. Mais jjour ne pas grossir ce petit traité , nous nous contenterons de rapporter deux miracles dont on a en main les preuves authentiques , et des attestations en bonne forme, qui ont été signées par les personnes guéries, et par les témoins oculaires, qui sont gardées dans les archives du monastère dont nous venons île {mrler.
Le premier est la çuérison subite de dame Catherine le Tac, lemme du sieur Pachen, ci-devant commis aux aides, à Kvreux, arrivée au tombeau de saint Taurin, le 11 du mois d'août de l'année 1690. Elle avait été malade d'une fâcheuse paralysie depuis sept ans, ce qui l'avait obligée d'avoir recours aux remèdes de la médecine, s'étant servie pour ce sujet de plusieurs médecins et de différents lieux, de plusieurs chirurgiens et antiquaires, qui durant quatre années n'avaient oublié rien de ce qui était de leur art, pour tâcher de lui donner quelque soulagement, mais tout cela sans aucun effet ; el même sans aucune espérance d'y pouvoir remédier. Ce que voyant ladite dame, elle avait cessé durant trois ans entiers de plus se servir d'aucun remède, demeurant toujours dans une paralysie de iires(]ue tous ses membres, sans pouvoir marcher ni agir, ni se servir de potences pour s'ap[iuyer. Dans cette extrémité , sans espérance d'aucan soulagemeut par les remèdes naturels , selon le même sentiment des médecins, dont l'un appelé Porée , qui demeurait à Rouen, et qui pour lors était calviniste, avait déclaré qu il désespérait de sa guérison , à moins d'un grand miracle, ce qui n'a pas été dit sans une providence spéciale par une personne qui dans ce temps-là n'y croyait guère. Désespérant donc de pouvoir trouver aucun remède naturel à son mal, elle avait mis toute sa confiance en Dieu : et comme elle demeurait de[>uis quelque temps à Evreux, se sentant inspirée d'avoir recours à son infinie bonté par l'intercession de saint Taurin, elle commença de l'aire une neuvaine à son tombeau , s'y faisant conduire par l'assistance des [lersoiines qui la soutenaient. Ce qu'ayant commencé le onzième du mois d'août de l'année 1690, fête de ce premier évoque d'Evreux , et s'étant fait descendre le septième jour de l'octave de la fête et de sa neuvaine, à son ordinaire , dans le tombeau , elle se trouva tout à coup soulagée, en sorte qu'en s'en retournant elle marcha avec tant de facilité et de vitesse que son fils, qui l'accompagnait, avait de la peine à la suivre.
Vn changement si subit l'obligea de retourner sur-le-chami) à l'église de Saint-Taurin, oix ayant raconté au révérend Père prieur et aa Père sacristain ce qui s'était passé, ils furent d'avis que pour lors elle no fit pas encore éclater la chose pour en voir
les suites. Ce qu'elle fit; mais étant retournée le lendemain, comme elle s'aperçut qui* les [jersonnnes qui étaient dans l'église et qui connaissaient sa paralysie la regardaient marcher avec étonnement, toute iransportéo d'une sainte joie pour les miséricordes de Nolrc-Seigneursur elle, cria tout iicoup: Miracle, miracle ! et à même temps les assistants firent la même chose, criant miracle avec elle; une foule de peuple l'accompagnant jusqu'à sa maison et à l'église de Saint- Pierre, sa paroisse, louant Dieu dans son saint et le bénissant pcmr les merveilles qu'il venait d'opérer.
De[)uis ce temps-là elle a agi avec beaucoup de facilité, sans aucun secours de [lersonne, pour toutes les fonctions de son ménage. Elle a même nourri ses enfants, ce qu'elle n'avait jiu faire, non-seulement fiendant sa paralysie, mais lorsqu'elle se portait bien aupaiavant ses infirmités. On en garde toutes les attestations signées par les médecins même, comme de personnes qui ne croient pas de léger, et qui, comme ministres de la nature, sont reconnus d'ordinaire pour témoins fort authentiques des œuvres de la grâce. Entre aiitres, celle du sieur d'Houppeville, qui déclare avoir fait beaucoup de diligences pour s'éclaircir dans cette affaire, et dit que, quoique les attestations qu'on lui avait envoyées semblassent suffire pour lui persuader le miracle, cejiendant il n'avait voulu se fier qu'en luimême ; ajoutant que pour persuader les autres où il va de la religion, il faut être persuadé le premier. Après cela il avoue que plus il fait de réffexions sur ce qu'il a vu traitant ladite dame le Tac à Rouen, sur sa maladie et sur sa guérisou et dans leurs circonstances, plus il y trouve des prodiges ; et qu'enfin le tout considéré, il atteste que sa guérison n'est point du tout de la maniera d'opérer des agents naturels, paraissant audessus de leurs forces, et par conséquent prodigieuse. C'est ce qu'il a signé en qualité de docteur en médecine de l'université de Montpellier et du collège de Rouen.
Plusieurs chirurgiens ont attesté la même chose.
Mais si des personnes d'une grande érudition et piété ont remarqué qu' un grand motif Je croire la vérité d'un miracle est la suite qu'il a eue, c'est-à-dire la conversion ou le changement de la vie et des mœurs, nous pouvons bien écrire ici que nous avons tout sujet de croire le miracle dont nous nous parlons, puisqu'il a été suivi de la conversion du sieur Pachen, qui avait été élevé dans l'hérésie de Calvin, ne l'avait abjurée qu'en apparence et extérieurement; et particulièrement à l'égard du culte qui est dû aux saints, dont il ne pouvait être persuadé. La dame le Tac, sa femme, pleine de foi, qui n'ignorait oas le malheureux état de son mari, le déplorait souvent en la présence de Dieu, à qui elle offrait ses vœux jiour sa véritable conversion. Les erreurs de son esprit la touchaient plu's vivement que les maux de la paralysie de son corps;
OEUVRES COMPLKTES DE BOUUON.
et la grande vue qu'elle avait dans la neiivaine qu'elle tlt en l'honneur de saint Taurin, était ()rineipaienient la conversion de son mari, qu'elle demandait par les intercessions de ra[)ôtre de la foi dans le pays d'Evreux. Dieu qui tourne ses regards sur la prière des humbles et qui ne méprise pas leur demande, se rendit attentif à ses prières, et ses cris, qui s'élevèrent jusqu'à lui en imp(''trèrenl la grAce pour laquelle elle le priait. Son mari fut tellement touché à la vue du miracle obtenu par les mérites de saint Taurin, qu'il renonça sincèrement aux erreurs de Calvin, et il se trouva si fortifié dans la foi de l'Eglise romaine, et spécialement à l'égard du culte des saints, qu'il assurait qu'il serait prêt de donner son sang pour en soutenir la vérité.
Dieu, qui est bon envers tous ceux qui le cherchent {Psal. ix, 11), ne laissa pas longtemps sa l'oi sans récompense, car ayant été affligé tl'une fièvre quarte, accomfiagnée d'un mal de poitrine et d'autres accidents qui l'avaient réduit à l'extrémité , quoiqu'il se fût servi de tous les remèdes que les médecins lui avaient pu donner ]ilusieurs mois. Sa femme eut recours à saint Taurin pour Ja guérison de son corps, comme elle avait fait pour celle de son âme. Elle fiarlit |Jour ce sujet de sa maison, le 8 de décembre de l'année 1690, fête de l'Immaculée Conception de l'admirable Mère de Dieu, pour aller à l'église du saint y faire présenter à Dieu le très-saint sacrifice, en son lionneur, pour son mari, qui avait écrit un petit mol de lettre au révérend Père prieur du lieu pour lui marquer ladouleur qu'il avait de n'y pouvoir aller en propre personne, à raison de son extrême faiblesse. Mais s'étant souvenu que sa femme avait fait toucher une chemise le jour [irécédent à la châsse de saint Taurin, il se sentit inspiré de la prendre; et à même temps il reçut une si grande force qu'il alla promptement à l'église du saint pour y assister au saint sacrifice, au grand étonnement de sa femme, à raison de l'extrémité de la maladie où elle venait de le laisser ; et ensuite il se trouva parfaitement guéri : ce qu'il a attesté et signé véritable. Voici quelques vers qu'il a donnés aux religieux de l'abbaye en témoignage de sa reconnaissance, et qui sont de sa composition :
Taurin, loi doiil les soins Pl la vie exemplaire Soumirent nos aïeux à la foi du Sauveur : Tout l'empire chrétien le loue et te révère El jouis au ciel d'un éternel boulicur-
Pour soulager nos maux un ange nous révèle, T)e ton corps, chaste, et pur, le tombeau précieux : Tombeau plein de puissance, où par l'ordre descieux, L'homme nifirme recouvre une force nouvelle.
Oui, [grand saint, et mes jeux en furent les Té-
[inoins, Lors que voulant user de son pouvoir suprême ; (^elle à qui par l'Hymen tous mes désirs son( joints, Dans ce lieu de la mort, sut braver la mort niènic.
L'astre de qui le cours donne aux saisons la loi. Avait il'éjà sept fois recommencé l'année, (Ju'aux plus vives douleurs jour et nuit exposée, llien ne la soutenait que l'ardeur de sa foi.
Languissante, sans lorce, abattue, inquièle, Immoliile, et sans mouvement :
A peine touclie-t-cUc à ton saint monument,
Qu'elle recouvre alors nnf santé parfaite.
(• suprême prodige, ô miracle étonnant I Oui d'un plus grand encore a ciusé la naissance, Mon incrédule cœur se soumit h l'inslant, J.t d'un Llieu dans ses saints reconnut la puissance.
lléréliquc sans fiii, do:it le co'ur n'est sensible, (lu'aux objets qui frappent les sens, Ji'tlc les .veux sur un l'ait si visible, Confesse avec moi qu'il n'est rien d'impossible. Aux volontés du Tout-Puissant.
L'autre miracle est arrivé à la personnede Jacques Valée, âgé de dix ans, fils d'honnête |iorsonne, Robert \alée, bourgeois de Dam. ville, du diocèse d'Evreux, qui a été guéc subilciuent le dixième du mois de mai de l'année 1691, d'une maladie incurable. Jacques Uichette, maître cliiruigien juré au baillage d'Evreus, demeurant autiit Damville, rapporte dans son certificat que ledit Jacques Valée était malade d'un mouvement épileptique, dont il tombait si souvent, qu'il en était agité tous les jours, et môme quelquefois plusieurs fois par jour : ce qui ensuite lui causa une paralysie et une ])erclusion des deux jambes, ne pouvant ni marcher, ni se tenir debout ; en sorte qu'il le fallait porter d'un lieu à l'autre, et qu'ayant employé tous les remèdes que son art lui [louvait suggérer sans aucun succès, il avait jugé son mal incurable et l'avait abandonné, estimant que les remèdes lui seraient inutiles.
M. Duval, célèbre médecin d'Evreux, ayant vu ledit malade h Damville, dont il avait conçu la première fois quelque espérance de guérison, entra dans la suite dans le môme sentiment, et dit à son itère qu'il n'y voyait aucun remède, et qu'il demeurerait toujours dans ce pitoyable état.
Ce que voyant le père, et n'espérant plus rien des remèdes naturels, il pensa à evoir recoiu's aux surnaturels : et comme le bruit des miracles qui se faisaient au tombeau de saint Taurin s'était ré|iandu, il pria Madeleine Laillet, demeurant àEvreux, d'y faire une neuvaine de dévotion au tombeau du saint, lui donnant ordre de faire célébrer le très-saint sacrifice de la messe le dernier jour, ce qui fut exécuté. Et étant allé ce jourlà à Evreux, ayant laissé son fils perclus, et arrêté au lit, ce lui fut une étrange surprise lors qu'à son retour, le môme jour, il vit son fils venir à lui dans une grande liberté de tous les membres de son corps, sans aide de personne, et [larfaitement guéri, qui s'était déjà promené dans le'bourg, au grand étonnement de tous ceux qui avaient connu ses maladies.
Alors ce père jilein de joie, imitant le père du malade à Capharnaûm, dont il est parlé dans l'Evangile de saint Jean (iv, 46- 5i) demanda à ses serviteurs à quelle heure il avait recouvré sa santé. Et ils lui réftondirent : il a commencé à se mieux porter aujourd'hui, entre dix et onze heures du matin. Son père donc connut que c'était la môme heure que Jésus avait été olfert jiour lui au Père éternel, en l'honneur de saint Taurin, au saint sacrifice de la messe : et il crut lui et toute sa maison le miracle. Le saint évan-