LETTRE LXXV
Joie intérieure d'une âme qui a renoncé à sa
propre volonté pour se soumettre entièrement à la volonté de Dieu.
' DIEU SEUL
Ma chère fille, La li'ès-sainle volonté de Notre-Seigneur soit notre uiii(pie tout p,ir sa glorieuse Mère, les bons anges et les saints. Pour la nôtre, il est juste qu'elle soit mortifiée, et notre grande alfa ire est d'y renoncer; mais bienheureuse l'âme qui est réellement morte à SOS désirs, que l'on peut dire qu'elle n'en a plus! Le grand saint Ignace, après avoir un jour bien considéré ce (lu'il pouvait vouloir, son âme, toute perdue dans le pur intérêt de Dieu seul , ne trouva rien <|ui fiU le sujet de ses désirs, sinon la seule gloire de son bon Maître. Disons donc avec le saint Prophète : Que venx-je au ciel et en la terre, sinon Dieu? {Psat. lxxii, 25.) Dans cet état l'âme ne forme plus de desseins, n'a plus aucune prétention, elle vit sans désirs; tout ce qu'elle fait est de demeurer dans une simple attente de la divine volonté : ainsi elle ne désiro rien et elle ne craint rien ; tout ce qu'elle voit, tout ce qu'elle entend, tout ce qu'elle se peut imaginer, ne la trouble [)lus; car vovant toutes les peines qui lui jieuvent arriver dans l'ordre de Dieu, (et rien n'arrive sans la divine Providence.) elle est bien aise que la divine volonté s'accomplisse en toutes choses, quoi qu'il lui en puisse coûter : rien désormais n'est capable de lui donner la vaine joie, puisque tout ce qu'il y a de grand, de glorieux, de doux et d'avantageux au monde, ne lui paraît plus rien. Toute sa joie est le bon plaisir divin qui, dans la vérité, fait tout son plaisir : toute l'occupation de sa vie est de ne rien vouloir, pour donner lieu à la trèssainte volonté de Dieu en e'ie, qui est son très-unique tout en toutes choses. Ohl que cet homme entre dans une paix profonde 1 Il est très-vrai qu'une partie du paradis tombe dans son cœur. Demeurons donc à jamais dans ce repos par un écoulement de nos désirs dans la divine volonté.
Il me semble que mon âme entre dans un renouvellement de grâce ; priez bien pour moi, afin que je n'abuse [las de cette miséricorde. Je salue votre saint ange, etc., et suis très-cordialement, ma chère fille, etc. A Caen, ce 2i novembre.