LETTRE CXLVI
Vie retirée souvent plus propre a (/lori/îer Dieu que les fonctions extérieures.
DIEU SEUL
Mon cher Monsieur, Je vois très-clairement que si je faisais bon usage de la vie retirée, j'y glorifierais l)eaucoii|) [ilus Dieu que dans la nuiltitude des emplois que j'ai eus, et je re(;ois quelquefois de certaines lumières qui me font voir la très-grande misère qui se glisse dans les occupations les plus saintes, et cela me l'ait bien de la pitié; car fout ce qui paraît grand aux yeux des hommes, ne l'est pas aux yeux de Dieu ; même l'emploi des missions, aussi bien que plusieurs autres choses très-saintes : je ne parle pas des choses en elles-mêmes, qu'on ne peut assez estimer, et que Dieu considère beaucoup, mais des personnes qui s'y emploient. Oh! que quelquefois un pauvre solitaire, une simple fille cachée, personnes qui vivent dans l'état de sacrifice par un continuel anéantissement, font des choses grandes devant Dieu, et obtiennent grand nombre de conversions et de sanctifications d'âmes par leurs prières, |)endant que plusieurs qui éclatent dans les fonctions extérieures , devant Dieu sont |)leins d'amour-iiro[ire I et les bénédictions que Dieu donne ii leurs fonctions, en sa présence, ne leur servent de rien, mais de liauvres gens cachés en ont le mérite. Mais peu de personnes ouvrent les yeux sur ces vérités, ou, >i on les regarde , c'est fort légèrement ; et il est très-diflicile d'en avoir de pures lumières, lorsque l'on est dans l'éclal, l'applaudissement et l'amitié des créatures. Oh I que bienheureuse en est la séliaration, le délaissement, le rebut et le mépris I Ce sont les voies pures pour arriver au pur amour; et pour entendre Dieu seul, il faut être dans la prati(iue de Dieu seul, par la privation des créatures. Tout ce que je dis n'est rien, comparé à ce que j'en pense ; mais trente années de la vie cachée d'un Dieu-Homme sont bien capables de nous apprendre cette doctrine de la nécessité entière de se laisser bien établir dans l'esprit de sacrifice, pour ne prendre aucune part en lout ce que l'on fait, et qu'il n'y ait que Dieu seul.
LETTRKS. — A M. ROSGliKRARD.
L'on ne peut pas se meltro au confossionnal sans avoir une science raisonnable de la théologie morale. Vous pouvez coannencer à y étudier par quelques petits livres qui en traitent (54), car les gros volumes ne vous sont pas h présent propres. Binsfeid est assez bon. Je salue, etc.
A Caen, ce i9 juillet 1669.
LETTRE CXLVn.
Avis sur la direction des femmes.
DIEU SEUL
Monsieur, Pour réponse à celle que vous m'avez écrite, il me semble que dans la «lirectioa des femmes, ordinairement il y a trois choses h craindre , l'inclination, l'amusement, et l'emiiêchement à quelque chose de meilleur. C'est pourquoi il faut bien se tenir sur ses gardes, de peur d'y agir [dus par nature que par grâce. Il faut beaucoup veiller à ne se pas lier par la sympalhie , par rapport d'humeur, par amitié naturelle, et ne rien dire ou faire qui y puisse contribuer, quoique l'on doive agir doucement, mais chrétiennement , gardant toujours une grande charité, sans se rebuter ni rebuter personne, supportant en patience les défauts , et ne faisant rien qui donne du découragement , où ce sexe se laisse aller facilement. Toute attache ne vaut rien, mais celle qui est entre personnes de différent sexe est très-pernicieuse , et le diable s'en sert pour i)orter dans le dernier précipice. C'est le moyen dont il a usé pour faire tomber du ciel dans les abîmes des personnes très-éminentes en grâce ; plusieurs même en ont apostasie. 11 faut aussi craindre l'amusement, car comme elles sont portées à parler , insensiblement l'on y donne beaucoup de temps, et au delà du nécessaire ; et parce que la nature y est souvent mêlée, il est facile de tomber dans ce défaut. De plus , elles sont sujettes à faire mille questions, s'embarrassant l'esprit de bien des choses. 11 faut répondre au nécessaire, et éviter le reste. Ces raisons et bien d'autres sont des sujets qui doivent éloigner de cette direction, qu'on ne doit prendre que par une vocation spéciale, bien loin de s'y ingérer, et considérer fi elle n'empêche point d'autres emplois qui sont plus glorieux à Dieu. Ces vues ont obligé le glorieux saint Ignace d'ordonner à ses enfants de ne s'attacher pas à conduire des maisons de filles, comme plusieurs autres religieux font, qui ne laissent (las d'être Jouables, puisque c'est leur institut, quand ils y agissent selon l'esprit de leur institut.
Après cela, je crois que vous pouvez prendre soin de ces deux demoiselles dont vous me parlez. 11 n'y a pas grand temps à y donner : vous n'avez qu'à prendre vos mesures, prenant garde de ne les pas rebuter. ' 11 ne faut pas que vous tiriez conséquence de l'autre dont vous me parlez. 11 est bieu besoin que l'on ne donne pas tant de temps; autrement un directeur ne pourrait diriger que deux ou trois {lersonnes : et que feraient ceux à qui Dieu adresse un grand nombre d'âmes"?
Je vous prie d'écrire à M. Jourdan, h qui vous pourrez faire tenir une lettre, [lar le moyen de M. Delahais ; et a[irès l'avoir salué de ma part, vous lui direz que je le prie de savoir en quel état est le procès de M. do la Mothe, arciiidiacre de Coutances, avec, l'un de ses curés, jiour le port de l'étole. Je crois qu'ils plaidaient au conseil privé 11 serait à projios de savoir l'issue de ce procès, ou l'état 011 il est. S'il ne le peut savoir sitôt, il n'importe : mais vous le prierez d'en prendre le soin. Vous pouvez contesser aa séminaire : ménagez votre santé, et n'éludiez pas trop. Je vous prie aussi de [irier M. Jainet de ma part ou M. le théologal de faire mes excuses au chapitre général qui se tient le jour de l'octave de la fêle de. saint Pierre, et de veiller en ce temps, si ces messieurs ne sont pas absents, car il faudrait en prier quelqu'aulre. N'oubliez pas, s'il vous plaît, car cela est de conséquence.Saluez, s'il vous plaît, de ma part, M. de IServille. Mandez-moi où est Monseigneur, ets'il tiendra son synode. La pauvre Mme ue Verneuil, je ne sais si vous la connaissez, est à l'extrémité de sa vie, si elle n'est pas morte. Je la recommande à vos prières et à celles de Mme Anne et Mme de liouves.
C'est une âme qui est bien à Dieu. M. de Thiersauit vient de m'écrire qu'il voit souvent le fils de M. de Berville et qu'il en est bien content et qu'il fait bien. Je salue vos saints anges, et tous .les saints anges et patrons de la ville et du diocèse d'Evreux , et suis avec affection, etc.
A Paris, ce dernier de mai, fête de saints Pétronille, vierge
LETTRE CXLVIIl.
Mourir à tout, caractère essentiel du Chrétien.
DIEU SEUL
Mon cher Monsieur, Je prie mon aimable Sauveur, par le cœur virginal de sa divine Mère , de nous impriiuer fortement pour le reste de nos jours
(54) On aurait tort de conclure de là que Boudon se conlenlc d'une élude siiperliciclledans un prêtre, pour se former à la conduite des ànies. iM. Bosguérard, iréiant encore que diacre, enseignait la tliéologie dans le séiuinaire d"E\ peux, faisait les confé-
rences ecclésiastiques aux ordinands, et avait pouvoir de prêcher dans tout le diocèse. Un simple abrégé métliodique peut suflire à un petit nombre, tandis qu'une étude de plusieurs années suflil a peine aux autres.
ŒUVRES COMPLETES DE DOUDON
ces paroles du grand Apôlie, qitc l'ICglise nousjiroiiose dans réiuUe du jour où i.ous soiuriies, le sixième diuiaiiiiitj après la solennité de la Pentec'jlo : Estimez-rous Hre morts, [Rom. vi, 11.) Ce sentiuieiit est la grande grAce du eliristianisme , dont l'es- })ril est un esiuil de mort, dont la vie est une vie de mort. Le Chrétien n'a rien au monde qui l'y doive arrêter. Son royaume n'est point du monde qui ne connaît [joint Jésus-Christ, qui n'a connu ni reçu son créateur lorsqu'il lui a plu le visilcr scbn les entrailles de sa miséricorde. [Luc. i, 78.) Il n'a rien de commun avec le monde, qui est excommunié par le souverain Ponlit'c de nos âmes, et à qui il a donné sa malédiction à raisofi de ses scandales [Mattli. xvin, 7), et dont le témoignage qu'il en rend, est iiuil est tout dans la malignité. {J Joan. v, 19.) Le Chrétien ne doit avoir aucune part au monde dont le diable est le prince : il faut donc qu'il y meure avec son bon Maître, sachant que s'il porte la ressemblance de sa mort, il lui ressemblera en la résurrection. Letieil homme a été crucifié par la croix de l'adorable Jésus , afin (jite le corps du péché soit détruit {Rom. VI, G), e; que la vie divine soit établie en nos âmes. Toute notre vie doit donc être une mort continuelle. Tous nos désirs, nos desseins, nos soins, nos occupations doivent tendre à la mort. Notre grande aflaire est de mourir; mourir à nos passions, à nos inclinations, à nos humours ; mourir aux plaisirs des sens, aux consolations de l'esprit, aux mouvements de la volonté ; mourir à ses pensées, à son jugement, à ses lumières; mourir à l'estime des créatures, è leur amitié, à la réputation, è l'honneur, à toutes les maximes du monde, à tout respect humain ; mourir à toute lecherche propre , à toute propre satisfaction, à l'amour de soi-même, à tout propre désir, dans les choses les plus spirituelles elles plus saintes, par un anéantissement de la propre volonté, par un abandon sans réserve à la volonté divine; pour être tout ce qu'il lui plaira, pour n'être rien de ce qu'il ne lui plaira pas ; pour tout faire, tout souffrir, tout quitter selon la disposition de son amoureuse providence; pour ne rien faire quand elle ne le demamlera |)as de nous, et ne soulfrir qu'autant qu'elle le voudra. Oh I les grandes et saintes (laroles : Nous sommes des morts! [Col. iii,3.) Ohl quand serace qu'étant remplis de la science de la mort, nous n'aimerons qu'à mourir, mourir à tout, et mourir continuellement"? Je salue vntre saint ange, tous les saints anges et |)atrons de la ville et du diocèse d'Evreux. Je vous I)rie d'aller en l'église de notre glorieux apôtre saint Taurin, le >aluor de ma part, à son sépulcre glorieux. N'oubliez [las, s'il vous jilaît, à prier M. le théologal, de ma pari, de m'excuser au chapitre généi'al qui est le jour de l'octave de saint Pierre. Je vous prie aussi de .^aluer Mmes Anne et de Uouves, et leurs saints anges, et de me croire sincèrement, etc.
A Paris, la veille des glorieux apôtres saint Pierre et saint Paul.
LETTUK CXLIX.
Al' MÊME.
Boudon lui donne des avis sur le genre de fondions auxquelles il le croit appelé.
DIEU SEUL
Monsieur,
Quoique ma petite pensée ne soit pas que votre vocation soit à une cure, cependant il est juste en tout de marquer son obéissance à son prélat. C'est pourquoi je crois que s'il vous présente une cure, vous ne devez pas la refuser; mais allez lui dire le dessein où vous êtes de lui obéir, ensuite vous le su[)plierez d'écouter quelques difficultés que vous y pouvez avoir, comme l'attrait qu'il y a longtemps que vous avez pour les missions étrangères; et en cas que vos forces corporelles ne le permettent pas, de vous lier avec plusieurs de ces messieurs du séminaire des missions étrangères, et leurs amis, pour aller travailler en plusieurs lieux; et même que M. l'abbé de Thiersault vous en a déjà lait la proposition il y a du temps ; que ces difficultés de vocation vous font peine, craignant de résister à l'ordre de Dieu ; que vous le suppliez de trouver bon que vous fassiez examiner votre yoc?.tion, dans le dessein cependant de lui obéir, et que vous écriviez au P. provincial des Jésuites , qui vous a fait la grâce, en plusieurs occasions, de vous donner ses avis. Car, après tout, ce serait une infidélité de s'arrêter dans un lieu, quand Dieu appelle à travailler dans plusieurs ; et même le démon serait ravi qu'une personne ainsi appelée demeurât de la sorte arrêtée, prévoyant que Dieu en serait biens moins gloriti'é.
Evitez l'affectation du beau langage, quand vous prêchez, ou la grande application pour ce sujet. 11 faut dire de bonnes vérités sans tant se mettre en peine de la politesse du discours. Je n'aimerais pas les panégyriques, qu'autant qu'ils donnent lieu d'une forte morale par l'exemple des saints : il n'est point nécessaire pour cela d'un style si poli. Je suis, elc.