LETTRE CXLIV-CXLV
Esprit d'anéantissement et de sacrifice, dis' position essentielle à wn prêtre pour célébrer dignement.
DIEU SEUL
Mon cher Monsieur,
Vous me demandez quelques pensées pour vous disposer à la célébration du redoutable sacrifice de notre sainte religion; mais je ne puis vous en donner d'autres que la pensée de la longue et interminable éternité : pensée qui est et qui sera l'unique pensée, pour jamais, des bienheureux qui en jouissent; pensée qui est la grande occupation de la reine de l'éternité; pensée qui a toujours occupé et qui occuiiera toujours l'adorable Jésus qui en est le divin roi; pensée qui lui a fait offrir et consommer le s.acrifice de la croix; pensée qui le fait sacrifier tous les jours sur nos autels en autant de lieux qu'il se célèbre de messes dc|iiiis seize cents et tant d'années , et qui lui feia continuer ce sacrifice jusqu'à la fin du monde et la consommation des siècles. Or cette pensée n'est autre que Dieu seul.
Entrez donc, mon cher Monsieur, ou plutôt laissez-vous perdre en cette pensée de Dieu seul. Oui , il le faut dire et toujours dire : Dieu seul, en quelque état et condition q-ue Ton puisse être. Mais l'état du divin sacerdoce nous y oblige d'une manière très-particulière : car qui dit jirôtre, dit sacrificateur ; qui dit sacrificateur, dit sacrifice; qui dit sacrifice, dit anéantissement en témoignage de la grandeur de l'Elre .divin, pour marquer qu'il ne doit y avoir que Dieu seul. 0 mon Dieu! que ces pensées nous mènent loin , si nous voulons nous laisser aller à la grâce !0h! quelle pratique de Dieu seul nous est imposée par notre ministère I Mais quel étrange aveuglement ûcs obligations de cet état divin 1 L'obligation du jirètre est le sacrifice, et qu'il fasse tout ce qu'il lui plaira, tant de bonnes actions qu'il voudra, pour accomplir ses fonctions de prêtre,:! faut ou'il sacrifie. Et quel est ce sacri-
OEUVRES C.OMPLinKS DE nOLBON.
fice qu'il iloil faire ? le sarriûce du corps eldu sang d'un Dieu. A la vue de celte xév'Hé, tout l'univers, toutes les créatures du ciel et i\o la tcne doivent s'anéantir. Jcsus est muri, dit le grand Apôtre, donc tous sont morls. {iJCor.y, 4.) Jésus est anéanti ; disons donc tout doit l'être , afin qu'il n'y ait plus que Dieu seul.
Revélez-X'ous donc de Jésus-Christ {Rom.
xui, li), prenez ses sentiments, allez en son esprit au saint autel, entre: dans les puissances du Seiyncur, pour ne vous plus souvenir que de la graille justice i^Psal. lxx, IG), qui, faisant rendre à chacun ce qui lui appartient, fait tout rendre à Dieu , notre Être, nos puissances, nos opérations, notre vie. Dieu scu! doit être toutes choses en tous. [1 Cor. XV, 28.) Considérez et repassez dans TOtre es[iril le grand désordre de la créature qui , anticiiiant sur ce que Dieu est, veut être quelque chose, non de son ordre, dans les esprits et dans les cœurs des autres créatures ses semblables. Ah 1 Dieu seul, Dieu seul, Dieu seuil et puis rien, rien, rien du tout. Hélas ! à quoi pensons-nous, îious autres prêtres, quand nous pensons ;» nous et aux autres créatures, nous qui sacrifions si souvent le corps et le sang d'un Dieu qui se met dans le néant devant son Père éternel? Oh 1 qiin je sais bon gré à ces maîtres de la vie spirituelle qui enseignent que l'on va à Dieu par le non voir, le non entendre, le non sentir, le non être ! Que tout soit anéanti, afin que Dieu seul soit. N'ayez plus d'autre esprit que celui de sacritier; et pour commencer digneaient à offrir celui de la sainte messe, vous no le pouvez mieux faire que sous lu protection des créatures de l'anéantissement divin, où il n'y a jamais eu que Dieu seul ; je veux dire"^la très-sacrée Vierge et les saints anges. Vous pouvez , selon la commodité , prendre quelqu'une des fêles de notre auguste Dame, il n'importe laquelle.
Faites du mieux que vous pourrez, dans la vue de Dieu seul, les entretiens que l'on vous a donnés à faire pour le bon Père ; j'ai eu une habitude toute jiarticulière et amiiié avec lui, étant tous deux écoliers; depuis ce temps je n'en ai eu aucune, c'est-à-dire depuis vingt-cinq ans ou environ. Sans réserve Dieu seul : je n'ai que faire d'appui de créature vivante, soit bonne ou autres; je ne veux point d'autre ami que Dieu seul, point d'autre protection, point d'autre consolation. Que toutes les créatures s'en aillent, à la bonne heure : je n'ai besoin que de Dieu seul, qui doit être noire tout, par sa très-sacrée Mère, les bons anges et tous les saints. Ce bon Père ne jieut pas bien savoir mes aiïaires; et ce que l'on dit surprend , (piaiid on ne sait pas ce que l'on y [leut répondre. 11 est bien dévot, et Dieu se servira de lui [)our sa gloire , jiar plusieurs bons moyens et plusieurs pratiques qu'il lâchera d'établir, (piaïul bien même il ne sera [las tant goûté de ([ueli[ues-uns. Je salue votre saint ange, et je le prie qu'il vous conduise au saint autel, i^mr y oiTrir avec
vous et pour porter la divine oblatioii in sublime altare in conspectu divinœ majeslatis. Je salue les saints anges et patrons du diocèse et de la ville d'Kvreux. Souvenezvous de prier les saints anges qui .veronl présents au sacrifice; car c'est le sentiment de l'Eglise, comme il se voit au Canon . (ju'il y en a toujours au moins quelqu'un. Saint JeanChrysoslome lesy voyait descendre à grandes troupes. Je suis de tout mon cœur, etc.
.1 Cuen, ce l.ï de juillet, jour de la fête des Juies de la glorieuse Mère de Dieu.