CHAPITRE III
Le triomphe de la cruixdans les riolenccs r/u'on lui fait pour iempe'clicr d'être religieuse.
C'est une chose étrange que les passions des hommes quand elles iie sont pas réglées par la mortification chrétienne, et l'on aurait de la [leine à s'imaginer jusi|u'où vont leurs emportements, si lexpéiience qui n'en est que trop ordinaire ne le faisait connaître; nous en allons voir de surprenants dans un père et une mère à l'égard de lune des plus aimables filles de son temps. Ees perfections singulières (iont elle était lichement avantagée lui attiraient l'amour et la vénération des personnes môme étrangères. Son naturel parfaitement obligeant lui gagnait tous les cœurs. L'on ne pouvait voir une fille plus douce, plus agréable el plus respectueuse envers ses jière et mère, et néanmoins [larce qu'elle n'entre pas de jirime abord dans le dessein qu'ils ont de l'engager au monde jiar les liens du mariage, ils la traitent d'une manière far.ouche et cruelle. L'amour des enfants, qui e.st si naturel envers même ceux qui ont quantité de défauts, qui les rendraient iiisupfiortables à toutes autres personnes, se change en eux en une extrême aversion d'une fille qui n'a lien que d'aimable, au corfis, à l'esprit, et dans toute la conduite de sa vie.
Ce changcmeui arriva dès lors qu'ils s'a-
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perçurent qu'elle voulait quitter le monde ; et de prime aliorti, pour ruiner ce tiessein, sa mère lui ôta tous ses livres de dévotion. et lui en donna d'autres, à la place, pleins de l'esprit lie vanité et de l'amourdu siècle corrompu. Dans la vérité, c'était le moyen d'étoutl'er l'esprit de Jésus-Christ, qui résidait danscetteâme.y introduisant l'esprit du mondeqai lui est si opposé. Une dame du parti contraire h notre divin Maître, c'est-à-dire mondaine, voulantfavoriserles inclinations de sa mère, lui conseilla d'acheter, dans ce temps, un livre qui était rare, 5 ce qu'elle disait, et qui lui donnerait beaucoup de satisfaction'; mais dans la vérité c'était un pernicieu-x roman. Cette innocente tille l'ayant cru bonnement, et l'ayant acheté sans trop pénétrer ce que c'était, n'eut pas sitôt commencé à le lire, que l'horreur qu'elle en ressentit, l'obligea de le quitter aussitôt, l'esprit de Jésus crucifié triomi>hant en elle de l'esprit du mensonge. Klle laisse donc ce méchant livre, et en achète, de piété et de dévotion. Mais que ne fait point une passion déréglée quand elle possède une personne? Sa mère les prend, et sans respecter ces livres pleins du saint nom de Dieu, et tout consacrés à sa gloire , elle les brûle en sa présence, et elle ne lui laisse que le roman. Mais ce n'est pas où se termine l'excès de sa malheureuse passion, elle va jusqu'à lui commander absolument de quitter son confesseur, iiarce qu'il n'était pas du nombre de ceux qui veulent plaire aux hommes, et qui entrent dans leurs sentiments par une molle et lâche complaisance , cessant d'être serviteurs de Jésus-Christ, parce qu'ils le veulent être trop des créatures.
Voilà donc cette sainte fille privée des moyens les plus propres à son dessein ; mais oette privation ne contente pas assez la mère, elle veut la rendre la [ilus agréable au monde qu'elle pourra. Pour ce sujet, elle ajoute à sa beauté naturelle les ornements que les artifices des hommes ont inventés pour en rehausser l'éclat, et en accroître les agréments. Elle la pare, elle l'orne, elle la caresse, et lui donne tout ce qu'elle s'imagine pouvoir lui procurer quelque satisfaction. Elle était pour lors âgée tout au plus de treize ou quatorze ans. De plus, comme elle n'ignorait pas que les naturels doux et com[)laisants se laissent facilement aller aux sentiments des [lersonnes avec qui ils conversent, et en imitent les mœurs , elle la met chez une dame de ses amies, où se faisaient des assemblées du beau monde, pour lui en donner de l'inclination. Conduite artificieuse de la nature corrompue et du démon , dont les expériences sont si funestes et si communes. Ohl combien d'âmes se sont perdues par cette voie 1 combien d'âmes qui semblaient être élevées jusqu'au ciel par leur vie céleste et angélique , sont tombées dans le précijùce des enfers, où elles brûlent présentement, et brûleront pour un jamais. Je suis témoin de chutes effroyables qui en sont arrivées à des personnes de vertu, que j'ai connues particulièrement,
et je ne puis ici m'ein|)ôrhfr de crier avec le Psalmiste, lors(iiio j'y fais (jiielqiie ri'llexion : La frayeur m'a sat>.i ; eC le. crainte, et le tremblement m'ont surpris. {Psal. liv, U.) Seigneur, ayez pitié de moi, parce que men os sont ébranlés (Psal. vi, 3) ; ussislez-moi pour la gloire de voire nom [Psal. lxxviu. 9), parce que votre miséricorde est pleine de douceur. [Psal. lxvhi, 7.) Délivrez-moi, car je suis pauvre et indigent {Psal. i.xix, G), el mon cœur est troublé au dedans de moimême [Psal. cxLU, k) ; je passe comme l'ombre qui passe vers le soir. {Psal. cviii, 23.) Sauvez-moi , Seigneur, parce que vos saints même tombent. [Psal. xi, 2.) Fuites que je ne m'arrête point dans la voie des pécheurs {Psal. i, i), dans les assemblées des enfants des hommes, oit ces vérités sont affaiblies [Psal. XI, 2), el où chacun ne dit que des choses vaines à son prochain. {Ibid., 3.)
Notre Elisabeth était à l'égard de ces gens, qui cherchaient son âme avec violence, comme parle David, et qui lui tenaient de vains discours, comme une personne qui n'a point d'oreilles, car elle espérait au Seigneur qui la tenait cachée dans le secret do son visage et qui la tenait à couvert dans son tabernacle contre la contradiction des langues, la délivrant du piége qu'on lui avait tendu; aussi était-il son asile et son refuge. Elle avait un continuel recours à sa divine miséricorde, par la fidélité à l'oraison, par le bon usage des sacrements, par une liévotion cordiale à la très-pure Vierge. Jamais l'en ne doit s'engager de soi-même en des compagnies dangereuses; c'est une témérité qui est sévèrement punie par les chutes que l'on y fait ; mais s'il faut s'y trouver par quelque véritalile nécessité en de certaines occasions, l'on doit y être dans une continuelle défiance de soi-même, dans la vue de sa faiblesse, dans la connaissance du besoin où l'on est du secours de Dieu, lui demandant en toute humilité par la [iratique de l'oraison, (lar la fréquentation des sacrements , inqilorant l'assistance de la bienheureuse Vierge, des bons anges et des saints.
C'est la conduite que tenait notre jeune demoiselle dans les assemblées du beau monde, où sa mère l'avait engagée par force; et c'est ce qui l'obligea de la rappeler aujirès d'elle, voyant que tous ses desseins demeuraient sans effet, et de vrai depuis son retour elle continua ses dévolions avec plus de ferveur que jamais, ce qui mit tout du nouveau sa mère dans une colère extrême, particulièrement depuis qu'elle eut trouvé dans les cendres d'un fourneau un cilice et quelques livres spirituels que sa bénite fille y avait cachés. Ses emportements all-èreiit jusqu'à la battre à coups de poing, pendant que cette jeune fille demeurait comme un agneau sans dire mot sousunegrêledecoups qui tombaientsur elle. On lui disait une multitude d'injures, et elle gardait le silence : mais une modestie si rare, une patience si singulière, une douceur si capable de toucher ne seivaieiit qu'à allumer davantage le leu
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de la colère de celte meic iiiitéo. Lo^ mémoires lidèles (]ue l'on adonnés ra|i|)orlenl qu'elle la cliargea de tant de coiiiis, qu'à
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raison do sa grande délicatesse elle en pensa mourir; et il l'aul bien penser (|ue la lille fui étrnnj;emcnl maltraitée, puistjue la mère en demeura malade des ell'orts (]u'elle avait laits, et en garda le lit diwant deux mois. Mais cette croix du côté de la mère ne sullisait pas h cette iiuiocetite victi.iu;, il lallail qu'elle eu eût aussi de la part de sou père qui, étant animé [lar la passion de sa t'urame, sortit hrusquemenl du lieu où il était, et entrant dans la cliamhre de sa lille, lui déchargea un si grand soulllct qu'il la renversa h deux ou trois pas de lui.
Ce n'est pas encore tout ; aprèà les caresses, les artitices, les menaces, les coups, l'on y ajoute les opjirobres. Sa mère, après avoir gardé le lit durant deux mois, comme nous venons de le dire, pour s'être trop écliautl'ée à battre sa sainte OUe, ayant recouvré ses forces, elle s'en sert pour lui donner de nouvelles alllictions. Klle commande qu'on lui ôte ses habits , elle !a fait revêtir de vieux liaillons, et en cetéquifiage la mène par les rues les plus fréquentées de la ville, et pour lui faire plus de honte s'arrête aux personnes qu'elle rencontre, et leur dit que sa fiUe est folle et a perdu l'esprit. La voilà donc exposée à la risée de tout le monde, et par sa propre mère, dont les sentiments injurieux devaient être d'autant plus crus qu'ils venaient d'une personne qui ne devait pas être sus pecte. Klle [)ouvait bleu lire dans cet état avec le Prophète-Hoi. Si c'eûl été mon ennemi (jui m'eût fail des impréealions , je l'aurais .sotilfcrl. El si celui qui me haissai!, eût parlé de moi avec insolence , je me fusse retire' devant lui. Mais c'est vous, qui nétiez qu'un cœur avec moi, et qui preniez avec moi votre nnuriiture. (Psal. Liv, 13-13.) O Seigneur, vous nous avez mis en opprobre parmi nos voisins, vous nous avez exposés aux moqueries et aux mépris de ceux qui sont à l'enlour de nous; les peuples ont secoué la tète en nous voyant. Mon içinominic m'est présente durant tout le jour, et la honte a couvert mon visut/e à cause des paroles de In personne qui me chargeait de reproches et de malédictions. Tous ces maux sont venus sur nous, et néanmoins nous ne vous avons point oublié, notre cœur ne s'est point retiré en arrière, et vous n'avez point vu nos pas s'égarer de vos sentiers. [Psal. xliii, 14-21 ) Et de vrai dans cet étal humiliant elle s'estimait trop heureuse de participer aux anéantissements de son atlorjble Sauveur ; tous ces mauvais traitements ne servaient qu'à augmenter sa constance, et l'esprit de la croix, triomphant en elle, lui faisait lirer des forces de tous les obstacles qu'on lui formait.
Arrêtons-nous un peu ici, pour soupirer sur les ténèbres et l'endurcissement où les excès des passions des hommes les réduisent. Leurs ténèbres sont bien épaisses, puisqu'ils veulent être les maîtres de la voca-
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lion de leurs entants, les destinant aux étals qu'ils choisissent eux-niênies, pendant (pie le grand Afiôtre nous crie, que Jésiis- (!hrisl ne s'est point glcirilié lui-même (lour la lille êlre pontife, c"est-à-diie (pi'il ne s'est point élevé lui-même à l'état où son Père l'a a|>p(!lé. Jésus-(;hrist donc n'entre dans ses Ktats que par l'ordre de son l'ère ; et une chélive créature voudra en disposer selon ses fantaisies et ses inclinations. Mais ce (pii esl bien lamentable, c'eslde voir des |)ers(innes, qui d'autre part vivent dans (pielque crauit''^ de Dieu, qui font même profession de piété, tomber dans cet nveuglemerit ; connue il se voit en la mère el'Elisabelh qui passait |)Our une femme de vertu. Mais il est trèsvrai que comme un peu de poussière nous empêche le libre usage des yeux de notre corjjs , qui ne peuvent scmïTrir la moindre ordure, de môme la moindre attache nous obscurcit l'entende ment. Oh! que les hoiumes n'entendent-ils bien cette vérité! que ne font-ils réilexion (jue la pureté des yeux de l'âme est bien plus grande que celle des yeux du corps, et qu'il n'est pas possible de jouir d'une yérilalde lumière de l'es- |)rit. [lendanl que le cœur est souillé de la tache de l'amour des choses terrestres.
Ainsi le monde est plein de ténèbres , parce qu'il esl plein de l'attache aux choses créées. Mais (jue l'aveuglement des hommes est extrême , puisque leur lumière devient les ténèbres mêmes ! Considérons cette vérité dans les prétextes dont se servent les pères et mères pour empêcher que leurs enfants n'entrent dans le cloître : ils disent que c'est l'amour qu'ils ont pour eux ; mais comment appeler amour ce qui est contraire à leur bien ? Aimer sans doute uiie personne, c'est lui vouloir du bien, et un bien solide. Car de désirer, de procurer, ce qui n'a que l'ombre du bien , des biens imaginaires, comuie les honneurs , les richesses et les plaisirs de la terre, ne peut être qu'un amour en apparence. C'est pourtant à ces fantômes de biens que l'on arrête ceux que l'on oblige de demeurer dans le siècle. Le plus jeune des frères de saint Bernard entendit bien cette vérité, lorsqu'allant tous s'enfermer dans une solitude, ils lui dirent qu'ils lui laissaient leurs héritages de la terre, et que pour eux ils ne voulaient plus penser qu'à acquérir le ciel. "11 n'en ira pas de la sorte, leur ré[iondit le jeune homme; le ciel vaut bienque je quitte avec vous ce que vous abandonne?. L'on répond que l'on ne prétend iias ôter le ciel à ceux que l'on arrête dans le siècle; mais il est aisé de satisfaire à cette réponse , si l'on considère que le ciel est runi(iue bien nécessaire, puisque c'est dans le ciel que l'on jouit de Dieu , et qu'il n'y a nulle raison , nulle justice de risquer un bien d'une telle importance. Or c'est bien l'exiioser que d'engager des personnes dans un lieu tout plein de dangers, tout environné de précipices, lorsque Dieu les appelle par la voie étroite qui conduit à la vie , et que si peu de personnes trouvent dans le monde qui est tout
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dans la malignité : il ne faut que savoir l'Evangile [lonr cntendie cetle doclfine.
Mais après lout, dans une alVairo d'une telle conséquence (liélas ! elle est bien grande, puisqu'elle est intinie), il c-tbien à propos d'aller au conseil et de no rien l'aire cpi'avec une grande et mûre délibération. Jésus se présente pour donner ses conseils , le monde s'otl're pourdire ses avis. Jésus nous apprend qu'il est bien dillicile que les riches se sauvent, ainsi il conseille la pauvreté ; il nous crie que ceux qui rient en ce monde, c'e^t-à-direquiyont leurs plaisirs, sont bien malheureux; c'est pourquoi il déclare bienheureux ceux qui pleurent, et il exhorte au renoncement de soi-même, et à porter la croix. Or c'est dans la vie religieuse et séparée du siècle que l'on observe ces conseils, n'est-ce pas donc une grande sagesse que de le» y suivre? Mais le monde est bien d'un autre avis, il en faut demeurer d'ai;cord, car ses sentiments sont bien contraires H ceux de Jésus-Christ : mais qui le iloii emporter, ou de Dieu , ou du monde ? Est-ce avoir un amour véritable |iour une personne que de lui faire quitter les conseils d'un Dieu pour s'arrêter aux sentiments des hommes?
Mais disons plus : quand il serait même assuré que la personne à qui l'on fait perdre sa vocation ne perdrait pas pour cela le paradis, ne compte-t-on à rien les grandes grâces dont on la iirive? Un seul degré de grâce, en toute bonne théologie, vaut plus que toutes les couronnes, tous les royaumes, tout l'univers ensemble : que doit-on donc penser d'une multitude nombreuse de degrés de grâces? Ah! je le demande à ces parents si empressés pour emiiêcher la vocation religieuse, pourraienl-iis dire, mais le pourraient-ils penser, qu'ils aiment véritablement les [)ersonnes à qui ils feraient perdre une couronne? n'en disons pas tant, à qui ils feraient perdre quelque chétif bien, quelque charge, un peu d'honneur? Ni sans doute ils ne l'oseraient dire, ni [)ersonne ne le dirait. Et voici, ô aveuglement infiniment déplorable, que l'on est cause qu'ils sont privés de grandes grâces qui regardent leur intérêt éternel, mais (jui regardent en môme temps l'intérêt tle Dieu, qui est le grand intérêt, qui est considérable devant tous les autres; et on appelle cela les aimer.
C'est cet amour si déréglé, et qui dans la vérité est une grande haine, qui porte à des extrémités que l'on aurait de la peine à croire. Car qui jiourrait s'imaginer que ce fantôme d'amour allât jusqu'à piocurer un luallieur éternel, connue nous le lisons de saint Thomas d'.\ip;in, h qui Ion envoya une courtisane pour le corrompre, afin de l'empêcher d'être leligieux. Mais, ô mon Sauveur, qu'il est vrai que le monde ne vous connaît point 1 qu'il est vrai que vous n'êtes point du nioiuie! Car entin |ieut-on dire que l'on connaît Dieu quand l'on s'opjjose avec tant de force aux voies les jdus saintes de son service? (Jui avait changé les Xeudresscs des père et mèie de notre Elisa-
beth en une si cruelle aversion, sinon les desseins qu'elle faisait |iaraître de vouloir suivre les conseils d'un Dieu, sinon la résolution où elle était de préférer la virginité au mariage? Son crime, qui lui a attiré tant de coups et de mauvais traitements, était de lire des livres de piété et de rejuter les romans, était de mortifier son innocente chair, de |iortor le cilice, de i)rendre la disciiiline, de n'aimer pas les compagnies du beau monde, de ne soupirer qu'a()iès Dieu. Voilà le sujet de tant de mauvais traitements, et d'une mère qui faisait profession de vertu. Mais ne pouvons-nous pas dire de plusieurs Chrétiens ce que le Fils de Dieu a ditautrefois aux Juifs, qui étaient pour lors dans la véritable religion, qu'ils ne connaissent [loint celui qu'ils disent être leur Dieu. O misérable, 6 maudit amour-propre, que tu es cause de grands mauxl