‹ Œuvres complétes (volume 2)Chapitre 82 sur 436 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Le triomphe dt la croix dans les maladies

e'tranges qui lui sont arrivées.

Les maléfices qui d'eux-mêmes souvent ne peuvent avoir aucun etfel, en ont de trèsgrands entre les mains des démons quand Dieu leur donne la liberté de s'en servir pour tourmenter les hommes, et c'est une chose étrange que le pouvoir de l'enfer quand Dieu lâche la bride à sa fureur. Nous lisons dans la vie de saint Louis Bertrand qu'un excellent religieux soulTrant de grandes maladies avec une tranquillité même extérieure très-édifiante, tout à coup commença à crier lamentablement ; ce qui ayant suipris les personnes présentes , saint Louis Bertrand leur dit qu'il ne fallait pas s'en étonner, parce qu'il était tourmenté de plusieurs démons dans les entrailles , en ayant eu une permission si^éciale de Dieu ; car il est vrai qu'il n'y a point de pouvoir en terre qui naturellement égale celui de ces malins esprits. Ainsi les peines qu'ils causèrent au corps d'Elisabeth furent tout à fait extraordinaires. Dès qu'on lui eût donné le premier maléfice , elle sentit une douleur extrême au côté gauche qui la rendait toute courbée et la travaillait de telle sorte qu'à peine pouvait-elle faire un pas. Tous les remèdes qu'elle prenait lui étaient inutiles. Le dessein du médecin, en la faisant malade par son philtre, était de l'obligera l'appeler, n'y ayant que lui seul de médecin à Remiremont, et d'avoir ensuite l'occasion de lui gagner ses affections par ses services. Mais comme elle sentait je ne sais quoi dans son intérieur qui l'éloignait de lui, elle aiaait mieux souffrir ses maux en patience que de l'appeler pour y remédier, et les remèdes uu'elle avait pris étaient sans son ordre.

Ce que cet homme reconnaissant, et voyant que son premier maléfice ne faisait pas ce qu'il préteudail, il trouva l'occasion, le dithuitième de juin de l'année mil six cent dixhuit, dans l'octave de la l'èle du Irès-saint Sacrement de l'autel, de lui en donner un second, s'étant joint à une compagnie avec laquelle elle était, attendant l'un de ses parents dont elle avait besoin [)our ses affaires, et dès la même nuit elle demeura percluse de la moitié de son corps et tourmentée de grandes douleurs, ce qui l'obligea de garder le lit , ne pouvant se remuer, et ses parenis la voyant dans cet état, la contraignirent défaire venir le médecin.

Mais cet homme, qui avait employé ses premiers maléfices pour se faire aimer, ainsi qu'ils causaient des maladies qui avaient pour principe l'amour, lorsqu'il vil qu'il ne gagnait rien sur le cœur invincible de cette chaste veuve, et que môme dans le jusle soupçon qu'elle eut de sa malice, elle lui eût donné son congé, il entra dans une rage et furie d'enfer contre elle , et il employa la puissance des démons par des maléBce^s redoublés à la tourmenter par des maladies extraordinaires et très-cruelles. Quelquefois elle avait la moitié du corps gelé et sans sentiment, et elle avait des agitations si violentes dans l'autre partie de son corps , que quoiqu'elle fût tout à fait faible, trois ou quatre personnes bien fortes avaient de la peine à la tenir. Quelquefois on voyait sa tête s'entr'ouvrir, et à quelque temps de là se refermer, ce qui causait un étiangi; étonnement à ceux qui étaient présents. D'autrefois on lui voyait sa tète s'enîler et devenir toute monstrueuse. Deux apostumes se formèrent dans ses joues qui lui empêchaient d'ouvrir la bouche et ensuite de manger. Une troisième se forma dans sa gorge, ce qui l'ayant mise à l'exlrémité , comme l'on n'en attendait plus que la mort, toutes les trois apostumes crevèrent tout à coup.

Mais ce n'est pas encore là le fond de la lie de cette coupe divine que le Seigneur tient en sa main, il la versera entièrement et il en fera boire à notre pieuse veuve le reste de ses jours. Les démons ont dit qu'ils avaient permission de lui faire souffrir des maladies jusqu'à la fin de sa vie , elles ont été donc continuelles ; et comme elles lui ôtaient presque entièrement le sommeil, la douleur l'affligeait durant le jour et durant la nuit. Elle pouvait dire dès lors avec David : Seigneur ayez pitié de moi, car l'homme m'a foulé aux pieds, il m'a affligé durant tout le jour en me faisant la guerre. Je suis frappée de plaies durant tout le jour, et je suis i-hâ- tié dès le matin. Ma vie s'est affaiblie dans la douleur, et mes années se sont passées dans les gémissements. Pour l'amour de vous, l'on nous met à mort durant tout le jour, et l'on nous regarde comme des brebis destinées à la boucherie. Cependant quoique tous les jours de sa vie fussent des jours de douleur, ses peines redoublaient aux fèles de Notre-Seigneur, de Notre-Dame et des saints, à qui elle avait une dévotion particulière;

OKUYnES COMPLETES DE BOLDO.N.

el elle souffrait si étrangement en ces saintes solennités, qu'elle en était comme à l'extrémité. C'était de la manière qu'elle célébrait ces grandes fêtes , et c'étaient les faveurs qui lui étaient accordées dans ces bons jours. Mais si la main du Seigneur la frappait de la sorte durant le jour et la nuit, si tons les jours de sa vie étaient des jours d'alïliction, tout son corps, depuis les pieds jusqu'à la tète, n'était qu'une grande croix, il n'y en avait aucune partie qui ne fût dans la souffrance, la douleur s'en était emparée universellement et jusqu'au bout des ongles.

Elle avait des douleurs de tête si aiguës que tous ses sens en étaient tout stupides. Sa vue était troublée, son odorat perdu, et souvent elle devenait sourde. Son goût, et son toucher avaient leurs peines. Elle avait ordinairement des fluxions sur la gorge. La nourriture n'avait point de goût |!0ur elle, son estomac ne la savait souffrir. Il lui semblait qu'on lui perçait les reins à coup de couteau, elle était tourmentée d'une furieuse gravelle. et des (ilus cruelles coliques. Tous ses membres se disloquaient , el l'on entendait ses os craqueter. Quelquefois par l'application lies vésicatoires sur la tèle, qui y demeuraient des quinze à seize heures, Ta peau étant toute mangée on voyait les os à découverts, et d'autrefois on lui laissait les ■ventouses si longtemps que, ne pouvant plus les ôter, on était obligé de les casser ce qui lui causait de nouvelles douleurs. En de tertains temiis on lui voyait le corps courbé en arc, et on la voyait pâtir comme si elle eilt élé mise à la torture. Elle élait tourmentée d'un asthme, et d'une toux très-violente. Elle était tout écorchée, en sorte qu'elle ne se pouvait coucher, et cependant il lui fallait pour lors garder le lit. Quelquefois il lui semblait qu'elle était sur une roue, que son corps s'en allait par pièces, qu'on lui déchirait les entrailles et tous les membres, qu'on lui avait passé comme une barre de fer à travers le corps, qu'on la perçait avec des alênes. Elle ressentait par tout le corps des maux jusque dans la moelle des os, et elle l'avait tout moulu. L'humeur qui lui tombait était si acre qu'elle brûlait les linges. Elle avait une veine rompue qui lui faisait perdre beaucoup de sang. Un froid extraordinaire la glaçait même au milieu des ardeurs de l'été, et elle avait au-dedans un brasier allumé qui lui doimait une soif que l'on ne pouvait |)as apaiser; car il semblait que tout ce qu'elle buvait était comme une goutte d'eau que l'on aurait jetée sur un grand feu; avec cela sa chair était si délicate qu'on n'osait la loucher. Une fois elle eut une maladie si étrange qu'elle ne pouvait remuer que le pouce. En de certaines occasions il lui semblait cu'on la coupait avec des ra- .soirs.

Mais si ses peines ont duré jusqu'à la fin de sa vie, si elle souffrait dans toutes les parties de son corps, elle souffrait encore de toutes choses. Elle avait les viandes à dégoût, elles lui étaient comme de la terre, à peine {'ouvait-elle manger. Son estomac a élé six

ans sans digérer. Les démons lui faisaient voir le peu de nourriture qu'elle prenait comme des crapauds pour lui en causer de l'horreur, el quelquefois elle vomissait des |iieds de crapauds, des c'iarbons, et d'autres choses affreuses. Elle disait en de certains temps qu'elle endurait en plus de cent manières. Aussi notre bon Sauveur lui paraissant un jour en croix, lui dit que si elle l'aimait, elle devait être crucifiée avec lui, et ayant a[)proché ses clous de ses mains, il lui assura qu'il lui ferait ressentir une partie de ses peines. En effet, on lui a cloué les mains par une puissance invisible, avec des douleurs si aiguës que les nerfs des bras s'en retirèrent véritablement, avec tout cela l'on a assuré que ce qu'elle a efl'ectivement enduré surpasse tout ce que Ton en peut dire ; que ce que nous venons d'écrire n'est rien si on le compare à toutes ses peines qui sont inexplicables, que ce n'est qu'une ombre de la vérité.

Cependant elle souffrait tout avec une joie merveilleuse, et l'on n'entendait (las sortir de sa bouche la moindre parole d'impatience. Oh ! que Dieu soit béni, disait-elle, voilà une bonne disciiiline. Elle avait toujours le nom de Dieu en la bouche. Au milieu de tous les excès de ces horribles souffrances elle demeurait toujours égale, toujours attachée à la conduite de la divine Providence, toujuurs aussi paisible que si elle eût été dans la meilleure santé. Elle avait sans aucun changement la même conformité avec la volonté de Dieu, et point d'aulres désirs que d'être dans l'état où il la voulait. Ce n'était rien même à ce grand cœur, au moins à ce qu'elle |iensait, que de souffrir en toutes ces manières. Hélas les saints souffrent beaucoup, et ils croient, et ils disent que c'est peu de chose, ils s'en humilient même devant Dieu, pendant que de misérables pécheurs, qui méritent toutes sortes de châtiments pour leurs offenses, se plaignent à la moindie douleur, et qu'il leur semble que tout le monde les doit plaindre ; qu'ils s'en occupent incessamment, et qu'ils désirent que les autres y pensent et en parlent. Ses tourments étaient si grands qu'elle faisait une extrême compassion, on ne pouvait contenir ses larmes à la vue d'un tel spectacle. L'histoire sainte nous rapporte c|ue quelques amis du saint patriarche Job l'ayant vu dans les maux dont le démon l'avait affligé, en furent tellement touchés, qu'ils demeurèrent proche de lui sept jours et sept nuits sans (louvoir dire une seule ]iarole {Job. ii, 13). Les malins esprits ont été contraints d'avouer qu'ils avaient eu une permission spéciale de Dieu de tourmenter Elisabeth, comme autrefois ce saint patriarche; ainsi il ne faut i)as s'étonner SI ses peines tiraient les larmes des yeux de plusieurs [lersonnes. Il est vrai que souvent Dieu en cachait une grande partic , pour lui ôter la satisfaction qu'elle eût pu avoir de la compassion qu'on lui eût l'Ortée, si elles eussent élé connues. Jl n'y avait qu'elle qui n'était jioint sen-

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