OU L'ON TRAITE DE SES VERTUS
Sommaire. — Vertus de M. Bouoon. — Sa foi. — Importance de celle vertu. — Zè'.e du saint prêtre contre l'erreur. — Son attention à ne l'imputer point mal à propos. Ses précautions contre les mauvais livres et leurs auteurs. — Principes de sa parfaite soumission. — 11 agit en conséquence. — * Il la prêche surtout aux ecclésiastiques. — Précis de ce qu'il a fait en ce genre depuis sou enfance. — Sa confiance en Dieu. Elle a commenté dès ses plus tendres années. — Feu de son style, quand il s'agissait de louer la divine Providence. — 11 la regarde comme le plus sûr trésor d'un chrétien. — El il s'efforce d'en donner aux autres les mêmes idées. — Il espère tour à tour de la Providence des croix el des consolations. — Il compte sur elle comme sur un fonds assuré ; et elle ne lui manque pas. — Si quelquefois elle paraît s'éclipser, il ne perd point courage. — Il s'afflige de ses fautes , mais il ne se décourage point. — Son amour pour Dieu. On ne peut en donner qu'une très-faible idée. — Depuis sa première communion jusqu'à la lin de ses jours, son cœur ne chercha qu'à s'unir à Dieu. — Ce pieux désir ne le qui! tait ni le jour ni la nuit. — Il marchait sans cesse en sa présence. Joie et paix qui en résultaient. — Uécailait avec soin lout ce qui pouvait déplaire au Dieu de son cœur, — Activité de son amour. — Désintéressement desa charité. — Son oraison. Tout ce qui se présente à ses yeux lui en fournit la matière. — Mais il n'avait pas besoin des objets extérieurs pour la faire. Belle réponse qu'il lit à des gens qui le plaignaient de ce qu'il était seul dans un voyage. — Continuité de son oraison. Ses retraites annuelles. — De quelle espèce était son oraison. — En relire trois fruits principaux pour lui-même. — Et une grâce singulière pour sanctifier le prochain. — Son sentiment sur les répétitions d'oraison qui se font d'usage dans les monastères. — Sa religion. Idée de cette vertu. Etendue que Boucîon lui donnait. — Sainte frayeur avec laquelle il regardait les sacrements, et tout ce qui a rapport au culte de Dieu. — Son respect pour les ministres de Jésus-Christ — el pour les lieux saints. Son ardeur pour établir le règne de Dieu dans tous les cœurs. — Sa piété envers la sainte Trinité. — fondement de sa foi sur ce mystère. Effets de celte foi, un respect qui allait jusqu'au tremblement; De profondes réflexions surla sainteté de Dieu. Son zèle pour communiquer aux aunes ses propres sentiments. — Sa piélé envers l'humanité sainte de Jésus-Christ. — Combien éloignée de l'illusion des nouveaux mystiques. Son union avec l'Heoune-Dieu. Ce grand modèle est celui que l'archidiacre sepropose d'exprimer. Etat qu'il lait de la grâce du christianisme. — Sa piété envers l'Eucharistie — Une se lasse point d'admirer la bonté avec laquelle Notie-Seigneur se communique à nous : son horreur pour le monde qui y pense si peu. Tendres réflexions sur la faciblé avec laquelle le Sauveur se rend accessible dans l'Eucharistie. L'humilité et l'anéantissement, principales leçons qu'y puise le saint piètre. — Sa dévotion à la sainte Vierge. — Bondon ne taril point sur cette malière. Sa douleur de voir le culte de la Mère de Dieu diminuer. 11 fail une sainte ligue en sa favei/?. Sa dévotion sage, dans les vraies règles, exempte de superstition. — Sa dévotion aux saints anges. — Manière dont il s'y prit pour ne les point perdre de vue. Il s'efforce d'inspirer à lout le momie les sentiments qu'il avait pour eux. Il honore les différents ordres de ces bienheureux esprits. A son exemple le diocèse d'Evreux devient très-dévot aux saints anges. Belle et simple pratique de l'archidiacre. — Sa dévotion aux saints, et surtout à la sainte Famille. Equité du culte que l'Eglise rend aux saints. Idée que l'archidiacre se forma de leur grandeur. 11 éîudie leur histoire, visite leurs tombeaux, honore leurs reliques. 11 invite les pasteurs à établir leur culte. Saints pour qui il eut une dévotion spéciale. — Son amour pour le prochain. — Sa charité envers ses plus mortels ennemis prouvée par de nouveaux exemples. Sa charité envers les pécheurs. Sa charité poulies personnes affligées de peines intérieures. Elles ont recours à lui des pays éloignés. Conduite qu'il garde avec un scrupuleux. 11 ne peut scuff.ir qu'on se rebute dans le ministère de la pénitence. Selon lui la science ne suffit pas pour irailer ceux que Dieu conduit par des roules obscures. Son attention à soulager ceux qui se sont endormis dans la grâce du Seigneur. 11 était persuadé qu'il y a des âmes qui souffrent longtemps pour des fautes légères. Son amour pour les pauvres. Sa reconnaissance. — Combien il était sensible aux services qu'on lui rendait. Sa gratitude envers Dieu, soit qu'il lui fit du bien, ou qu'il lui envoyât des peines. Son parfait dévouement à la Providence. Il lui consacre un jour d'actions de giàces toutes les semaines. Sage lettre qu'il éerit sur ce sujet. -* Sa douceur, m- Il la fait paraître dans les événements les plus imprévus. Sa conduite à l'égard d'un homme qui l'avait accusé d'être athée. 11 est la ressource de tous ceux qui souffrent. Il est d'autant plus louable que son caractère tout de feu ne le portait pas à la douceur. — Sa prudence. — Sagesse avec laquelle il apaisa un murmure que le retranchement de quelques fêles avait occasionné dans le diocèse de Rouen. Son équité dans le jugement qu'il portait du scandale que donnent quelquefois les plus saintes maisons. Sages avis qu'il donne à un ecclésiastique chargé de visiter des maisons religieuses. Prudence avec laquelle il combattit un homme de letfes qui avançait des paradoxes. Conseils qu'il donna à une jeune personne qui, pour entrer dans une congrégation, voulait quitter sa mère. Il blâme sa propre conduite à l'égard d'un soldat. Prudence avec laquelle il écartait les louanges. — Son humilité. — Témoignage que
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VIE DE BOÏJDON. — LiV. III.
omme qui l'avait étudié pendant quarante ans. Les dons de Dieu sont pour lui un sujet 3ii humilité, principe du plaisir qu'il prenait avec les pauvres. 11 ne lit jamais de visite
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à la reine d'Angleterre, sa marraine ; mais il courut avec soin au-devant de tout ce qui pouvait l'humilier. Preuve qu'en fournit un magistrat d'Andely. 11 est plus humble à mesure qu'il est plus estimé.
Sa pureté. — Il l'aime dès sa plus tendre enfance, et prend toutes les mesures possibles pour n'y point donner d'atteinte. Son zèle contre les parures peu modestes. Ses attentions dans ses visites d'archi-
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Sans vouloir prévenir le jugement du lecteur, nous pouvons l'assurer d'avance que Koudon, sous quelque rapport qu'il l'envisage, va plus que jamais mériter son estime et sa vénération. Nous allons le voir éminemment chrétien dans l'accomplissement de ses devoirs par rapporta Dieu; dans l'attention qu'il eut à remplir tonte justice à l'égard du prochain; dans l'inviolable fidélité avec laquelle il rendit à son âme tout ce qu'il lui devait en qualité de chrétien et de ministre des autels.
§ I. — Sa foi.
Sans la foi, dit le grand Apôtre, il est impossible de plaire à Dieu. (Hebr. n, 6.) Elle n'est pas la première des grâces, puisqu'elle est souvent précédée d'une infinité d'autres qui sollicitent à croire ; mais elle est la première de ces vertus solides sans lesquelles il ne peut y avoir de justification. Ce serait donc en pure perte que le grand archidiacre d'Evreux aurait fourni la longue et pénible carrière que nous lui avons vu parcourir; ce serait inutilement pourson salut, qu il se serait éprise par les rigueurs de la pénitence, par les travaux des missions, par une patience que les murmures et les plaintes ne soulagèrent jamais; si tout ce grand édifice n'eût eu pour fondement cette foi pleine, sur laquelle la vie du chrétien doit être appuyée.
Or cette foi qui croit tout, et qui agit en conséquence de ce qu'elle croit, Boudon la posséda si parfaitement, qu'au rapport d'un homme de vertu qui le connaissait bien, il aurait sacrifié mille vies, pour la défense d'un seul des articles que la sainte Eglise propose h la créance de ses fidèles.
Pour juger sainement de ses dispositions sur cette importante matière, il n'y a qu'à considérer avec quelle force il s'opposa aux erreurs, qui de son temps commencèrent à s'introduire dans le diocèse d'Evreux. Affable, doux, modéré à l'égard de tous les hommes, et peut-être plus encore à l'égard de ses plus implacables ennemis, il entrait dans une sainte colère, dès qu'il s'agissait de nouveauté en matière de foi. Il ignorait cet art funeste qui, par de souples et équivoques circuits, sait parler comme tout le monde, et ne jamais penser comme il faut. Il disait hautement et librement, au sujet de la nouvelle hérésie, que c'était une des plus per-
nicieuses qui eût paru jusqu'alors ; qu'il n'y en avait point de plus capable de porter un coup mortel à la religion.
Il n'ignorait pas que le -parti qui voulait l'établir se vantait de faire mourir sous la presse ceux qui osaient l'attaquer, et qu'il avait la malheureuse adresse de trouver ou l'iniquité dans la maison du juste, ou la stupidité dans la maison de l'homme raisonnable. Mais , ni ces considérations qui en amollissent tant d'autres, ni la crainte de passer pour un homme qui aimait à faite parler de lui, ne l'empêchèrent jamais d'élever la voix, quand les intérêts de la vérité l'exigèrent. Il voyait toutes les suites de sa fermeté : le ciel semblait même les lui avoir annoncées. Il en sentit le poids énorme. Bien nel'ébranla, et il put, comme Job, dire dans tous les temps et dans toutes les circonstances : * Tant que je vivrai, je ne quitterai point le sentier de ma première innocence. Je conserverai jusqu'à la mort le don précieux qui fut la source de ma justification, et qui doit être le principe de mou salut» (52).
« Non, » écrivait-il quelque temps avant sa mort, «il ne suffit pas de n'être pas contre l'Eglise : il faut encore avoir un zèle généreux pour s'opposer à ses ennemis , et combattre fortement tout ce qui peut être contraire à la pureté de sa doctrine , et cela sans aucun respect humain et sans réserve. Ceux qui voient une maison brûler ne crient-ils pas au feu, à quelque heure de la nuit que cet accident arrive? Puis donc que l'Eglise est la maison de Dieu, et que les sectateurs des nouvelles doctrines s'efforcent de la mettre en feu, les catholiques , et surtout les supérieurs, doivent-ils se taire pour conserver une fausse paix?» — « Certes,» disait - il encore, « un homme en place doit éloigner de sa personne ceux qui sous main pourraient favoriser le parti naissant, se roidir contre les ennemis de l'Eglise, et crier au loup quand il est au milieu du troupeau et qu'il mange les brebis. »
Sonattentionsur cette matière allait si loin (jue, dans la crainte qu'or, ne passât de l'estime des personnes à l'estime des sentiments, il n'aimait pas ces éloges inconsidérés que quelques-uns/ont des novateurs, comme s'il n'y avait rien de bienfait que ce qui vient de chez eux, ou que leur éloquence fût une preuve de la vérité de leurs sentiments. « Quoi donc, »
(52) Donec deficiam , non recédant ab innocenlia tnea. deseram. (Job xxvu, 5, G.)
Juslificalionem meam , quant cœpi tenere , non
poursuivait-ir, « l'expérience de tant de siècles ne nous a-t-elle point encore appris que les lu rétiques n'ont jamais manqué de raisons spécieuses, subtiles et fortes en apparence ; qu'ils se servaient de l'autorité de l'Ecriture; qu'ils citaient les Pères; que leurs ouvrages charmaient les esprits par la douceur du style et la beauté de Télocution ; qu'il y en avait môme plusieurs qui gagnaient les cœurs par le mépris qu'ils faisaient du siècle et par une vie édifiante : mais que, parce qu'ils manquaient d'une sincère soumission pour le chef de l'Eglise, pour les ceneiles, pour l'autorité qui les condamnait , ils se sont misérablement perdus, et tous ceux qui les ont suivis. Les luthériens et les calvinistes criaient hautement qu'ils voulaient un conc'le général. Ce concile est venu ; mais quand ils s'y sont vus condamnés, ils ont dit qu'il n'était pas légitime , à cause des brigues du Pape. En disant cela, ils se sont effroyablement trompés, eux et leurs adhérents, qu'ils ont précipités dans la damnation éternelle. Au lieu que ceux qui s'en sont rapportés au souverain Pontife et au concile de Trente ont conservé la foi pour eux et pour leur postérité, p «Il faut donc,» concluait le saint prêtre, « il faut en matière de foi se bien donner de garde de raisonner. Croyez-moi, si une fois vous en venez aux mains avec l'ennemi par le raisonnement, vous êtes pris, et votre perte est comme assurée.»
Tels étaient les principes sur lesquels Boudon appuyait sa foi, et les conséquences .jU'il en tirait. Mais il donnait et aux conséquences et aux principes encore plus d'étendue. Tout ce qui pouvait ou nourrir le dogme, ne fût-ce qu'indirectement, ou témoigner du respect, je ne dis pas pour les décisions formelles, mais pour la simple pente de l'Eglise, faisait partie de l'objet de son zèle. Ce fut par ces motifs, que, pour affermir et pour rendre utile la foi de la présence réelle, qu'on réduit à peu de chose en excluant presque tout le monde de la table du Seigneur, i! composa son petit Tfaité de l'amour de Jésus au très-saint Sacrement, où, parmi plusieurs excellentes pratiques pour honorer ce divin mystère, il propose comme la meilleure, la plus sainte, la seule capable de remplir l'attente et les desseins du Verbe incarné, celle d'une digne et fréquente communion. Ce fut aussi par cette môme raison que, voyant que sous prétexte d'épurer le culte de la très-sainte Vierge, on lui disputait ses plus beaux privilèges, il publia en sa faveur son Livre de la dévotion à l'immaculée Mère de Dieu , où il unit à son ordinaire l'onction à la solidité Mais l'activité de sa foi ne se bornait pas a ces travaux littéraires. On l'a souvent trouvé chez lui à genoux dans une posture anéantie devant la majesté souveraine , conjurant le Père par le Fils de ramener à l'unité ceux qui s'en écartaient, et d'arrêter le cours d'un mal qui ne pouvait être que funeste au royaume si Dieu n'y mettait la main.
Tel fut le zèle qu'eut l'archidiacre pour
la pureté de la foi. Mais ce zèle fut toujours aussi sage qu'il fut vif et animé. Si Boudon sut combattre l'erreur , il sut n'en charger personne mal à propos. Plus l'accusation d'hérésie est grave, moins il se crut permis de la prodiguer. Il allait même jusqu'à dire que le démon, pour empêcher le bien, porte les ennemis d'une pure et sainte morale à ériger en novateurs ceux qui s'efforcent de la suivre. Ce qu'on peut dire de moins fort sur la sienne, c'est qu'elle était très-éloignée de toute ombre de relâchement. Pour s'en convaincre, il suflit de jeter les yeux sur son Traité de la sainteté de l'état ecclésiastique.
En général, il était persuadé que, pour ne tomber dans aucun excès, on devait s'attacher fortement aux véritables disciples de saint Thomas, qui, guidés par les principes de cet ange de la théologie, ont su garder en tout genre un milieu assuré ; et c'est, disait un respectable curé de Rouen , c'est en ce sens qu'il m'a écrit plusieurs fois, pour m'inspirer une vive horreur de toute nouveauté profane.
Mais pourquoi recourir à des témoignages étrangers dans une matière que les faits domestiques prouvent si abondamment?
Qu'on se rappelle que Boudon encore enfant instruisait déjà des enfants comme lui, et bientôt après des personnes d'un âge plus avancé; que dans sa jeunesse il parcourait la ville et les campagnes, pour faire germer la vertu dans les cœurs, qui souvent y avaient très-peu de disposition; qu'il regarda toujours comme un des plus grands malheurs qui lui pût arriver celui de rester en Europe , pendant que ces pieux associés allaient au delà des mers réveiller ceux qui dormaient à l'ombre de la mort; que pendant quarante-cinq ans de prêtrise il n'a rien dit, rien fait, rien écrit, qui ne se rapportât plus ou moins directement au maintien de la foi; et qu'enfin jusqu'à sa dernière maladie il a travailler à prémunir centre les erreurs de toute espèce ceux qui auraient pu s'y laisser prendre; on conviendra aisément qu'il fut du nombre de ces justes qui vivent de !a foi, et qui ne croient être sur la terre que pour la défendre et la multiplier.
§ II. — Sa confiance en Dieu.
La confiance , c'est-à-dire, comme nou,s i entendons ici, cette espérance forte et généreuse qui ne connaît point de dangers , parce qu'elle ne voit dans les plus fâcheux événements que la main de Dieu qui les opère, fut si constamment une des vertus iavorites de M. Boudon que depuis sa tendre jeunesse jusqu'à sa mort il a pu dire avec le Roi-Prophète : J'ai espéré , et plus qu'espéré en vou«; 6 mon Diea,« Et in verbum tuum supersperavi. » (Psal. cxvm , 81.) En le suivant dans tous les états de sa vie, on n'y trouvera pas un moment où il ne se soit abandonné sans restriction et sans mesure à la Providence. Elle était le plus doux, le plus continuel objet de ses pensées. San.-.
cesse elle revenait dans ses écrits, dans ses lettres, dans ses entretiens. Son style naturellement expressif, avait quelque chose de plus fort quand il célébrait la main bienfaisante dont il avait si souvent éprouvé les faveurs. m O divine Providence, » s'écriaitil , « que vous rendrai-je pour les grâces que j'ai reçues de vous 1 C'est vous qui, pour parler avec le Prophète, m'avez tiré du sein de ma mère ; qui m'avez pris entre yos bras dès mes plus tendres années; qui m'avez tiré de la gueule du lion et des mains de l'ange de l'abîme. Votre miséricorde m'a accompagné tous les jours de ma vie. Ne me rejetez pas dans le temps de ma vieillesse, et ne m'abandonnez pas lorsque ma force s'affaiblira. Je me suis toujours appuyé sur vous, et je n'ai jamais manqué de rien. Plusieurs ont dit, dans les cuisantes afflictions que vous m'avez fait sentir : Il a espéré au Seigneur, qu'il le délivre ; qu'il trouve en sa Providence le salut sur lequel il avait compté. Vous vous êtes tourné vers moi, ômon Dieu : vousra'avez rendu la vie. Vous m'avez tirédu fond de la terre. J'ai paru à plusieurscomme lin prodige de délaissement : mais vous m'avez puissamment assisté. Vous avez multiplié votre magnificence à mon égard, et votre regard salutaire m'a consolé. Aussi vous louerai-je de vos miséricordes. Je chanterai votre gloire et vos grandeurs. J'annoncerai votre puissance et la force de voire bras. »
C'est sur ce bras miséricordieux que le grand archidiacre s'appuyait uniquement : ce n'était que lui qu'il regardait dans tous les bons offices que les créatures lui rendaient. « J'avoue, » écrivait-il un jour, « qu'il y a des gens dont la Providence se sert pour m'assister dans mes besoins; mais non-seulement je ne voudrais pas y avoir de la confiance, mais pas même le plus léger appui. L'appui en la créature, telle qu'elle puisse être, est un défaut de parfaite coniiance en Dieu. C'est en lui seul qu'il faut regarder toutes choses. Quand nous aurions toutes les créatures avec lui, nous n'en aurions pas davantage ; et quand nous l'aurions seul, sans toutes les créatures, nous n'en aurions pas moins. Après tout, c'est une vérité certaine, que rien n'arrive sans la conduite de la divine Providence ; et c'est ce qui nous doit établir dans une paix inviolable, si nous sommes véritablement à Dieu ; car que devons-nous vouloir que ce qu'il veut? Et s'il veut que les choses arrivent d'une certaine manière, comment pourrions-nous avec justice ne le pas vouloir? et si nous le voulons bien, pourquoi nous en inquiéter? »
C'était sur ces règles si sublimes, si profondément ignorées dans la pratique, que Boudon regardait et les biens et les maux comme des dons de .a main de Dieu. « 11 y en a, » disait-il à un bon ami, « qui se sentant attaqués de quelque mal ou de quelque affliction , pensent d'abord aux créatures d'où leur viennent ces peines, et puis retournent à Dieu. Mais je connais quelqu'un,— et ce quelqu'un était lui-même, — oui regarde
absolument toutes choses en Dieu, et qui ne voit en rien les créatures que comme de simples instruments dont Dieu se sert pour son plus grand bien. »
Ces sentiments si purs, si chrétiens, si propres à nourrir, à élever la confiance, Boudon les inspirait à tous ceux qui avaient quelque rapport avec lui, ou qui le consultaient. Etant arrivé à Paris, pendant qu'on y délibérait sur le moyen de procurer des fonds suffisants aux écoles chrétiennes, que le P. Barré, célèbre Minime, avait établies f parce qu'on ceignait qu'après la mort de M. de Montigni, qui jusqu'alors les avait soutenues, elles ne vinssent à manquer, son avis fut qu'il fallait tout fonder sur la Providence, « qui vaut mieux que tous les contrats de constitution. » Cette idée fut suivie, et les filles du P. Ban é en sentirent la justesse et l'utilité après la mort de M. de Montigni. Il aurait souhaité que le monde entier n'eût eu des yeux que pour apercevoir ce premier œil," qui veille sur tous les hommes, et plus particulièrement sur les justes : « C'est,» écrivait-il à une dame qu'il assistait, «c'est la divine Providence que vous devez regarder en ma chétive personne.
C'est à elle que vous avez toutes les obligations que vous pensez m'avoir. Elle n'a besoin de personne pour vous secourir, ni de moi plutôt que d'un autre. Ne vous inquiétez donc de rien. Quand une mère serait assez dénaturée pour abandonner son enfant, Dieu proteste qu'il ne vous abandonnera pas. »
Ce fut par les mêmes principes qu'il rassura une personne, à qui la crainte de le perdre, et de perdre en lui le plus sage directeur qu'elle eût jamais trouvé, donnait de mortelles alarmes. Il était si bien arrangé en matière de confiance, que, par un contraste que la grâce seule peut bien démêler, quand il était dans une position tranquille il espérait des croix ; et quand il en était accablé, il espérait que Dieu voudrait bien l'en décharger, ou (\i moins les adoucir. « Ah l Seigneur,» disait-il à un ami, «si je regarde les peines de la vie comme des châtiments, je les mérite bien ; mais que j'en suis indigne, si je les regarde comme des dons de votre miséricorde ! »
Aussi craignait-il plus le moment où il devait cesser de souffrir qu'un chrétien faible ne soupire après lui. Cependant comme il connaissait admirablement bien les routes et la conduite de la Providence, et qu'il ne voulait que ce qu'elle voulait elle-même, il ne doutait point que ses plus vives disgrâces ne dussent avoir un terme, et il l'espérait avec une pleine confiance. Dans la cruelle guerre que lui firent ceux qui avaient animé son évoque contre lui, il disait hautement à ses amis que cet orage passerait, que M. de Maupas reviendrait de ses préventions , qu'il rentrerait dans ses bonnes grâces, et que les pouvoirs de prêcher et de confesser lui seraient rendus.
Pour ce qui est de l'emploi de grand vicaire dans lequel il ne put être rétabli,
VIE DE BOl-DON.