LIV. III
parce qu'on l'avait donné à un autre, il crut encore, et on a cru avec lui, que c'était un coup de la main de Dieu qui lui en avait fermé la porte. Uniquement borné à la conduite d'un seul diocèse, il n'eût pu donner à l'Eglise ce grand nombre d'ouvrages solides qui ont édifié la France, ou plutôt l'Europe tout entière , et qui éclairent encore aujourd'hui i'un et l'autre hémisphère.
Sa confiance allait si loin qu'elle ne connut jamais ces timides prévoyances, dont la sagesse humaine croirait ne pouvoir s'écarter sans tenter Dieu. Il entreprenait sans argent de longs voyages, avec plus d'assurance qu'un riche financier dont la bourse est amplement fournie. Il ne s'inquiétait ni du lendemain, ni du moment d'après. Les besoins du prochain étaient les premiers qui l'occupassent : il ne savait pas ce que c'était que de penser aux siens. Un jour qu'il passait par la Flandre espagnole, la femme d'un officier lui demanda de quoi délivrer son mari de prison. Il lui donna tout ce qu'il avait d'argent, et continua sa route, bien persuadé qu'il ne mourrait pas de faim. Le jour n'était pas fini, que la môme somme et en mêmes espèces lui fut rendue par une personne qu'il ne connaissait point.
Une autre fois il sortit de Bordeaux sans avoir une obole pour faire sa route. Son inquiétude, s'il en eût été capable, n'aurait pas duré longtemps. Un inconnu se présenta à lui avec une somme considérable, et le pria de l'accepter. Boudon le remercia selon sa coutume, et ne prit que le peu dont il avait besoin pour se défrayer. Ce peu même était moins à lui, qu'au premier venu qui en avait besoin. En sortant d'Andely, une dame lui glissa trois écus dans sa poche ; à quelques pas de là un pauvre lui demanda l'aumône, Boudon lui donna ces trois écus, et la Providence voulut bien y suppléer.
Sa vie est pleine de traits semblables. L'esprit de Dieu lui ayant inspiré un voyage pour sa gloire, il se mit à disposer sa valise afin de partir le lendemain. Il n'avait pas un sou; mais chez lui c'était la plus petite chose du monde. Le soir même il reçut deux cents livres de M. de Bernières. Celui-ci dans son oraison avait connu que le grand archidiacre en avait besoin, et il s'était senti pressé de les lui envoyer. C'était à la vue de ces faveurs que Boudon disait quelquefois : « La Providence s'est engagée à ne nous point manquer; et ses promesses sont un contrat qui vaut mieux que toutes les obligations des hommes passées par devant notaire. »
11 faut cependant avouer que sa confiance était quelquefois mise à l'épreuve. La nuit l'ayant surpris avec son guide auprès d'un château qui appartenait à une de ses cousines, il la fit prier de lui donner le couvert. Mais cette dame, haute et fière, lui fit dire à la porte qu'elle ne connaissait point de gueux pour parents. Un compliment si dur ne l'émut point. Il n'avait pu loger dans un pa'ais, il logea dans la çhaumine d'un pau-
vre charbonnier, qui le reçut de son mieux. Après tout, la Providence en le traitant ainsi le servait à son goût. Une table somptueuse lui plaisait moins que du pain bis et des noix. Sa plus grande consolation eût été de manquer de tout, et de mourir au milieu c!"un ruisseau comme une bête de rebut, que tout le monde abandonne. C'est pour cela qu'il avait une tendre dévotion pour l'illustre évêque et martyr saint Valérien, qui en conséquence de l'ordre cruel d'un princo hérétique, ne pouvant trouver ni feu, ni lieu, mourut de faim et de misère. « Et voilà, » disait-il, « les grandes faveurs de la divine Providence envers les élus. Elle n'honore pas ainsi toutes sortes de personnes. Oh ! que l'on est heureux d'avoir quelque part à la vie crucifiée de Jésus! Cela vaut mieux que tous les plaisirs et toutes les vaines satisfactions de la terre, » etc.
Il gémissait de ses fautes, mais sans se troubler, sans se décourager, sans douter un moment des miséricordes infinies de Dieu. « Quoi, » disait-il, « nous savons que Jésus-Christ est notre caution, que son sang est à nous, et nous manquerons d'espérance? Si nous avons de grandes dettes, n'avons-nous pas de quoi payer ? Le Père éternel nous ayant donné son Fils, ne nous a-t-il pas tout donné ave lui? et ce Fils se donnant soi-même, peut-il nous refuser son paradis, pourvu que nous nous en rendions dignes en faisant sa très-sainte volonté ? »
Telle fut toujours la confiance du grand archidiacre d'Evreux. Tout était de son ressort : le bien et le mal, le temps et l'éternité, les besoins de l'âme et les besoins du corps. Plein d'espérance, lors même que tout paraissait désespéré, il voyait toujours à sa droite un Dieu qui l'empêchait de s'ébranler; et la Providence qui l'exposait aux vents les plus orageux, ne lui paraissait pas moins aimable que celle qui le conduisait au port à pleines voiles. De là ces paroles qu'il a souvent répétées, et par lesquelles nous finirons celte matière : « O divine Providence, quand je pense aux soins que vous prenez de moi, qui suis le dernier des hommes, je ne sais plus que devenir. Mes forces s'affaiblissent, je »o découvre de toute part qu'un abime d'amour, où il faut que je me perde.» Mais il ne se perdait dans cet abîme qu'à la façon des saints, je veux dire qu'en rendant amour pour amour, autant qu'il lui était possible. C'est de quoi l'article suivant ne nous permettra pas de douter.
§ 111. — Son amour pour Dieu.
J'avoue de bonne foi, avec un des meilleurs amis de notre saint archidiacre, que rien ne m'ell'raye davantage, que l'obligation où je suis d'exposer ici le désintéressement, la sublimité et toutes les dimensions de la charité qui dévora son cœur. Ce que la folie des amants profanes leur fait imaginer en faveur de l'objet qui les attache, n'est rieu en comparaison de ce que la vraie sagesse lui inspira par rapport à son bienaimé. Il n'v aurait qu'un de ces esprits dont
le pur amour l'ait l'aliment, qui pût nous bien développer ce qui se paésait en lui. Au défaut de ces expressions toutes de feu, que notre faiblesse, et plus encore noire langueur nous interdisent, nous emprunterons les siennes propres. Boudon sera le seul à parler ici. Le désordre, les répétitions mêmes qu'on pourra trouver chez lui, le rendront mieux que nous ne pourrions faire; et quelque vif que fut son langage, on sentira bien qu'il fût toujours beaucoup audessous de ses sentiments.
Et d'abord par une de ces grâces qui tiennent du privilège, à peine eut-il l'usage de la raison, que son cœur commença à brûler des flammes du saint amour. « Je loue et je remercie la divine Providence, » disaitil un jour, «de ce que par une miséricorde ineffable, elle m'a prévenu de ses divins attraits pour son amour. Elle me faisait demander à Dieu cet amour dès ma jeunesse par des prières réitérées avec instance. Déjà, sans trop entendre ce que je disais, je criais au divin amour; et dans la suite du temps à l'amour de Dieu seul. Ces grandes et surprenantes miséricordes ont toujours continué, et même augmenté malgré toutes mes infidélités. »
Et en effet depuis l'âge de neuf ans, où il tit sa première communion avec une ferveur qui ne se trouve guère dans la plupart de ceux qui disent leur première messe, il n'eut que Dieu seul dans son esprit, dans son cœur, dans ses paroles, dans ses actions. « Dieu seul,» disait-il sans se lasser jamais, et sans examiner s'il ne lassait point les autres, « Dieu seul dans l'union de Jésus- Christ, notre aimable Sauveur, c'est tout ce que j'ai à dire» et tout ce que je puis dire : car je vois qu';! n'y a que Dieu seul ; je ne trou\e que Dieu seul partout; je vois qu'il est le grand tout ; je vois que les créatures ne sont rien. Ah! si toutes les créatures ne sont rien, comment donc peut-on s'y arrêter? Quelle illusion de chercher leur amitié, de s'y plaire, d'y mettre sa confiance, d'y décharger son cœur? Quelle extravagance de quitter celui qui est tout, pour courir après ce qui n'est rien; de s'ailliger de rien; de s'appuyer sur rien; de se peiner de la privation de rien; de se tourmenter des contradictions du rien? Ah! n'ayons plus d'autre plaisir que le bon plaisir divin, d'autre consolation que Dieu seul, d'autre volonté que la sienne, sans être jamais assez téméraires pour vouloir éplucher un seul moment les raisons de son aimable Providence. Et que peut opposer le rien à la conduite du grand tout? Est-ce au malheureux néant à vouloir pénétrer les impénétrables desseins de l'être infini ? Qu'il n'y ait donc pas en nous le moindre petit mouvement de la plus légère opposition a ses ordres. Ce qui doit faire notre unique occupation au miweu de toutes nos occupations, notre emploi dans tous nos emplois, notre grande et seule affaire dans toutes nos affaires, c'est de vivre, d'agir, de souffrir pour ce Dieu seul, Ah! Dieu seul tous les mo-
ISO Dieu
ments de la vie; Dieu seul à la mort seul éternellement après la mort t »
Des sentiments si vifs, si enflammés ne suffisaient pas à la vaste capacité de son cœur. Comme l'épouse du Cantique, il succombait sous le poids de son amour; et ce poids, il le trouvait toujours trop léger. Ce n'était ni de fleurs, ni de fruits qu'il voulait être appuyé dans sa défaillance. L'amour, le seul amour était capable de le soutenir. «0 mon Dieu! » disait-il dans ces pieux élans qui ne peuvent naître que de la charité, « c'est votre amour que je cherche, c'est votre amour que je veux, c'est votre amour que je demande, je n'aspire qu'après cet amour ! »
Ce n'était ni par intervalles, ni par bonds, si j'ose m'exprimer ainsi, que ces pieux mouvements sortaient de son âme. 11 les sentait le jour et la nuit. Le divin amour avec lequel il s'était endormi, le réveillait; et la première pensée qui l'occupait était celle de ne respirer que pour son Dieu. Tout le reste était frivole à ses yeux; et il n'aurait pas fait un pas pour voir Salomon dans toute sa gloire, si l'espérance d'apprendre à son école l'amour du Dieu des vertus, ne l'y eût invité. Nous avons dit qu'à Munich il ne daigna pas, quoiqu'on l'en pressât beaucoup, entrer dans le palais électoral; nous ajouterons ici que, quoiqu'il ait logé à Paris des mois entiers chez monsieur le Prince, il ne voulut jamais voir sa riche et superbe bibliothèque. « C'est, » disait-il en rendant compte de celte conduite, qui au premier coup d'œil paraît un peu farouche, « c'est que des personnes consacrées à Dieu, comme nous le sommes, ont bien d'autres choses à voir que tout cela. Oh! combien de choses admirables et divines à considérer dans le monde intérieur de la giàce; et que ce qui éclate le plus dans ce monde visible, est peu de chose, et même n'est rien, si on le compare à ce qui se passe dans le monde du nouvel homme 1 Que la terre me déplaît, disait saint Ignace, quand je regarde le ciel ! »
Un homme si universellement mort à tous les êtres créés, si constamment attaché a Dieu, devait marcher comme de lui-même en la présence de son Seigneur, et trouver en lui cette paix et cette tranquillité qui vont toujours à sa suite. Boudon jouit de l'un et l'autre avantage. Sa douleur était de voir qu'un Dieu, plus présent à notre âme que notre âme ne l'est à elle-même, fût si oublié de ses créatures. « Est-il possible,» disait-il, « que Dieu qui fera toute l'occupation des bienheureux, et par là toute leur félicité, serait ainsi méconnu dans le monde? Sera-t-il vrai que nous ne pourrons nous mouvoir qu'en Dieu, que nos regards ne pourront se faire qu'au travers de Dieu, que si nous respirons* ce sera en Dieu : sera-t-il vrai que l'être de Dieu est infiniment présent à notre être, qu'il le pénètre, qu'il l'anime, qu'il le soutient, qu'il lui donne la vie et l'opération, et qu'avec tout cela nous ne le regarderons pas, et que nous ne pense-
rons point à lui? Si Dieu est un feu, ajoutait-il, il faut que, puisque nous sommes toujours en lui, nous soyons toujours dans le feu et dans l'amour : 'quel moyen donc de no pas brûler et de ne pas aimer? Par quel prodige le fer sera-t-il longtemps dans une fournaise ardente, sans prendre bientôt les qualités de l'élément qui l'environne. Le feu est dans nos poitrines, comment donc sommes-nous toujours glacés? Il me prendrait envie d'aller partout crier au feu, non pour réteindre, mais pour l'allumer où il ne brûlerait pas, et pour appeler au secours tous ceux qui aiment véritablement, afin que tous ensemble nous le fissions brûler encore davantage. Ah î si nous considérions dans un profond recueillement ces paroles de notre grand Maître : Je suis venu apporter le feu en terre et que veux-je, sinon qu'il brûle? {Luc. xii, 49)nous entrerionsdans lesdesseins de ce Dieu d'amour, et nous ne penserions qu'à le faire aimer de tous les hommes. »
Cette pente vers Dieu, qu'un exercice suivi rendait comme invincible, était accompagné de cette joie sainte , qui n'est le propre que des vrais enfants ; de cette paix invariabl-e, que le monde ne donne point, et qu'il ne peut ôter. « Il est vrai, » disait le saint homme, « et il est bien vrai, que comme l'œil ne peut souffrir la plus petite poussière sans être incommodé , de même le cœur ne peut admettre le moindre mélange d'amour étranger sans en ressentir de la peine. C'est pourquoi on trouve peu de personnes, je ne dis pas chez les mondains, je dis chez les gens de bien, qui ne vivent que dans une justice commune, qui possèdent d'une manière constante cette paix, laquelle, comme le dit saint Paul, surpasse tout sentiment, et qui pour n'être pas toujours aperçue de la partie inférieure, ne laisse pas de résider avec plénitude dans le centre de l'âme au milieu de toutes les agitations et de toutes les tempêtes qui peuvent s'élever contre elle. »
Or ce portrait d'une âme qui, à force de s'être accoutumée à ne vouloir que Dieu, reste en quelque sorte immobile au milieu des orages, comme l'est un rocher au milieu des flots qui se brisent follement contre lui; ce portrait, dis -je, est la vraie image du grand archidiacre d'Evreux. Dans quelque situation qu'il se soit trouvé, quelque assaut qu'il ait eu à soutenir, et peu de saints en ont essuyé de plus violents, son cœur fut toujours inondé d'un fleuve de paix :et cette paix était si pleine, si abondante, qu'elle rejaillissait sur tout son extérieur. Aussi at-onditde lui, comme Sulpice Sévère dit du grand saint Martin, qu'il n'y avait rien dans sa bouche que Jésus-Christ, rien dans son cœur que la piété, la miséricorde, la paix et la douceur; que, comme cet admirable pontife, il portait sur son visage une joie céleste; et qu'aussi éprouvé que lui, et peutêtre plus que lui, il sut, à son exemple, ne piger mal de personne, ne condamner personne, ne rendre jamais le mal pour le mal
à personne, et être si constamment semblable à lui-même, dans tous les états par où il a plu à Dieu de le faire passer, qu'on l'eût pris pour un homme d'une espèce différente de la nôtre.
Pour entretenir cette paix qui naît de la parfaite dilection, et pour redoubler de plus en plus celte dilection sainte, notre vertueux prêtre écartait de lui avec une attention extrême tout ce qui aurait pu y déplaire à Dieu. Les taches les plus légères l'effrayaient, et il ne concevait pas comment un chrétien qui aime et qui craint, peut de propos délibéré offenser l'objet de sa tendresse. Mais il ne se bornait pas a fuir le péché et ses fausses douceurs, il faisait a son maître un sacrifice perpétuel de ses plus innocentes satisfactions. Il ne connaissait ni récréations, ni aucun de ces délassements que la n.tture, épuisée par un long et pénible travail, se croit nécessaires. Jamais on ne l'a vu, à Paris, respirer l'air et les parfums du printemps, dans ces jardins superbes qui font l'admiration du citoyen et de l'étranger. Jamais on ne l'a vu entrer dans ces conversations profanes, où tout est de mise, excepté Dieu et ses intérêts. Un jour, dans une voiture publique, où par mille bagatelles qui se succédaient avec vivacité, on charmait l'ennui du voyage, l'homme de Dieu seul jeta, sans le vouloir, un grand cri dont la compagnie fut effrayée. On lui en demanda la raison : « Hélas! répliqua-t-il, nous nous occupons en pure perte de niaiseries, pendant qu'il y a un Dieu qui pourrait si solidement occuper nos cœurs et être la matière de nos entretiens. »
Ce qu'un mouvement indélibéré et subit fit dire et faire à Boudon dans cette conjoncture, il l'a fait et dit tous les jours de sa vie. 11 n'était pas de ces amants oisifs, à qui les sentiments suffisent. Sa charité fut active, laborieuse, aussi incapable de repos que le feu, qui en est le symbole. Nous l'avons vu, jusqu'ici : il fut dans les plus sérieux travaux dès sa jeunesse, et ses travaux, qui avaient pour principe la charité, n'avaient que la charité pour fin. 11 avait un désir, une faim insatiable défaire connaître à tout le monde le bonheur qu'il y a d'aimer Dieu. « Ma joie, » disait-il, « est de pouvoir crier à l'amour, au pur amour de Dieu seul en. trois personnes, et de dire à tous les hommes : Aimons Dieu, et aimons-le généralement. Aimons-le dans tGutes nos actions, dans toutes nos souffrances, dans tout ce que nous sommes. Aimons-le dans tous les moments de notre vie, dans l'instant de notre mort, pour ne jamais cesser de l'aimer après notre mort. Aimons Dieu et Dieu seul, quoi qu'il nous en coûte, et ne soyons pas assez malheureux pour partager nos cœurs et nos affections, » etc.
Mais l'amour faisait chez lui quelque chose de plus fort que de le faire crier à l'a mour. Il l'unissait parfaitement à toutes les volontés de Dieu, et les ordres les plus amers de ce grand maître n'avaient pour ce serviteur fidèle que )a douceur du miel le
fSi
plus délicieux. « Pourquoi, » s'écriait-il, « pourquoi, ô mon Dieu, ne pas voler au premier signe de votre volonté? O Dieu de mon cœur, que vôtre volonté se fasse en la terre comme au ciell Courage, mon âme 1 tirons toujours du côté de la volonté de Dieu : que son bon plaisir soit à jamais notre unique plaisir. » « Dieu de l'éternité, » disait-il encore, « quand vous m'accableriez de misères, je vous trouverais toujours intiniment aimable. Je veux embrasser avec amour votre divine main, quand elle ne serait pleine que de foudres pourm'écraser. Ah î main infiniment adorable, je vous baiserai toujours, quelques coups que vous puissiez me porter. »
Tels étaient les sentiments de l'homme de Dieu : en est-il de plus noble, de plus généreux? Oui, à son avis, il y avait encore un pas à faire, c'était d'aimer Dieu uniquement pour lui, et sans aucun retour sur soi-même : et c'est ce qu'il s'efforçait de faire. Aussi quand il vit quelques théologiens disputer à l'occasion du livre de M. de Cambrai, si on pouvait aimer Dieu, sans avoir égard à la récompense : « Je ne sais, » dit-il, * comment ces messieurs l'entendent ; mais je sais bien que j'aime Dieu purement pour l'amour de lui-même. » Ce n'est pas, dit un de ses meilleurs amis, qu'il ait jamais prétendu exclure l'acte ou le motif de l'espérance chrétienne , puisqu'il savait, comme un autre et mieux que bien d'autres, que David et saint Paul ont servi Dieu dans la vue de la récompense. Mais c'est qu'il était persuadé de deux choses : l'une que l'amour pur est très-possible ; l'autre, qu'il fait partie de celte voie excellente que l'Apôtre nous a montrée (53).
§ IV. — Son oraison.
Si l'amour de Dieu est tout à la fois l'effet et le principe de l'esprit d'oraison, on ne peut guère se rappeler ce que nous venons de dire de l'amour du grand archidiacre, sans tomber d'accord qu'il a dû être un homme d'une très-éminente oraison. L'excellent ouvrage qu'il a composé sur cette matière est une preuve qu'il en connaissait parfaitement la théorie et la pratique. Elle lui était devenue si familière, si habituelle, qu'on pourrait dire de lui, comme du saint évêque de Tours, que son esprit en était toujours occupé : Invieturn ab oratione spiritum nunquam rclaxabat.
Tout ce qui se présentait à ses yeux était pour lui une matière de réflexions, et ces réflexions ne manquaient point d'élever son cœur à Dieu ; ce qui fait la substance de l'oraison. Il rencontrait, par exemple, sur sa route un jeune prince, âgé de vingt-trois ans, qui ne pensait ni a son salut, ni aux exemples de vertus que lui avaient laissés ses ancêtres. « Mon Dieu, » s'écriait-il,
« quel malheur pour l'autre vie que drêtre grand dans la vie présente 1 Oh ! qu'il fait bon être petit dans ce monde, et n'y être rien du tout ! Faites-moi la grâce, ô mon Sauveur, d'être méprisé, de vivre et de mourir dans la douleur! » Il voyait en Allemagne une église considérable où l'on examinait aussi peu les mœurs d'un nouveau chanoine que l'on examinait sévèrement ses preuves de noblesse. « Quel aveuglement, mon Dieu, » disait-il en gémissant; « hélas! que souvent les nobles devant le monde sont méprisables devant Dieu! Que ceux que les hommes choisissent sont rarement ceux que Dieu appelle !» Il se rencontrait dans un pays hérétique, où les habitants étaient bien logés, meublés superbement, et regorgeaient de biens. « Mon Dieu, » disait-il, m que vous faites peu de cas des richesses de ce monde, puisque vous les donnez à vos ennemis ! au lieu que vous réservez à vos véritables amis des croix, des tribulations, des peines continuelles. C'est que vous leur préparez dans le ciel un torrent de délices. Ah! Seigneur, que l'indigence et l'affliction soient mon partage : je renonce aux biens du siècle. » Il examinait les précautions sans nombre, que prenait la police, soit contre les incendies en certaines villes de Bavière, où chaque nuit plusieurs personnes font la ronde, et crient de toutes leurs forces: qu'on prenne garde au feul soit contre la peste, pendant qu'elle était à Rouen, en mettant à Évreux et dans les villes voisines des sentinelles qui ne laissaient entrer personne sans un certificat de santé en bonne et due forme. « Hélas! «disait-il, « ces pauves gens font ce qu'ils peuvent pour se préserver d'un feu passager, pour se garantir de la contagion ; et presque personne d'entre eux ne pense à éviter les feux éternels, ou à se soustraire au péché, qui est le plus funeste de tous les fléaux. »
C'est ainsi que le bien et le mal rappelaient Boudon à Dieu. Mais il n'avait pas besoin des objets étrangers pour s'y porter. Ce grand maître lui était si présent, que seul ou en compagnie, en repos ou en action, en voyage ou chez lui, il semblait ne le point perdre de vue. La moindre distraction de celte adorable présence (5i) lui eût été plus rude, que la dislocation d'un de ses membres : celle-ci n'eût déplacé qu'un os, celle-là aurait mis son âme hors de son centre. C'est ainsi qu'il raisonnait, parce que c'est ainsi qu'il était affecté. Je sens qu'on aura peine à le comprendre ; mais je sens aussi que Dieu est admirable dans ses saints, et qu'ils peuvent tout en celui qui
s fortifie. Un jour qu'il était sur l'eau avec
les
un grand nombre de passagers, il gémissait secrètement de voir qu'ils ne s'occupaient oue du spectacle que leur offrait la nature.
(53) u'Emulamini auum charismata meliora. Et ndkuc excellentiorem viam vobis demonstro. (î Cor. xii, 31.)
(oi) (>s expressions et autres séînbïabléî r.e peu-
vent avoir qu'une généralité morale. Les nommes les plus saints ont des distractions : ils pèchent par surprise, etc.
VIE DE iiOL'DON. — L1V. III.
sans jamais remonter à celui qui en est l'auteur : cette réflexion l'avant rendu tout pensif, quelques personnes qui s'en aperçurent, lui en demandèrent la cause. « Je pensais, » leur dit-il, « que Dieu par son immensité remplit tout l'univers, et même ce bateau, et que personne n'y pense. » Ce qui l'atlligeait, c'est que ces sortes de discours, si propres à ramènera Dieu, étaient souvent inutiles. « Il faut, » disait-il on lui-même à cette occasion, « il faut que l'esprit et le cœur de l'homme soient étrangement dérangés. On lui dit : Voilà des bêles, des maisons, des arbres; il les regarde, il en parle, il en fait la matière de son entretien. On lui dit : Voilà Dieu, il n'y fait point d'attentiun, il n'en dit pas un mot. »
On le plaignait un jour de ce qu'il se trouvait seul dans une voiture publique : mais il plaignit encore plus ceux qui le plaignaient si àcontretemps. «Pauvres aveugles,» disait-il en son cœur, « j'ai bien une autre compagnie que celle que vous me souhaitez. Bien loin d'avoir du plaisir de celle des créatures, elle me donne de la peine, parce qu'elle ne sert qu'à divertir l'application amoureuse que je dois avoir à mon Créateur. O homme, si tu savais quel honneur il nous fait., en nous permettant de converser avec sa grandeur infinie, que ne ferais-tu pas pour jouir d'un bien si précieux, si divin? »
Ces vives aspirations, cette attention continuelle à la présence de Dieu, ne faisaient qu'une partie de son oraison. Nous avons vu au premier livre, que d^s sa plus tendre jeunesse il y passait une partie des nuits, et souvent les nuits tout entières. Cette première ferveur ne fut ralentie ni par l'âge, ni par les affaires. Plus l'archidiacre vit son compte s'augmenter avec les emplois, plus il comprit la force de ces paroles de Jésus-Christ : « Il faut prier sans cesse, et ne se relâcher jamais ; » et on peut dire qu'il tendit à les pratiquer dans le sens le plus rigoureux. Il donnait le matin un temps réglé à l'oraison. Il y en donnait un autre devant et après la messe. Il recommençait le soir, et la nuit même ne pouvait l'arrêter. Chaque année il prenr.it sur ses occupations dix, quinze ou vingt jours, pour jouir à l'aise
cœiir. C'était là que pi Dieu, comme un poisson l'est clans les eaux de l'Océan, les semaines passaient pour lui avec plus de rapidité que les heures ne passent aux mondains au milieu des fausses joies qui enivrent. « Non, » disait-il en substance, « il n'y a point d'exercice plus doux, plus consolant, plus lumineux que celui de la sainte oraison. Elle dissipe les ténèbres qui nous environnent ; elle ouvre les yeux aux [dus belles lumières du ciel, elle nous découvre les trésors de la grâce, elle nous procure l'union divine , elle nous rend invincibles contre tous nos enne-
mis, elle nous comble de toutes sortes de biens. »
Il paraît que l'oraison passive, qu'il a si bien décrite dans son livre du Règne de Dieu, était celle qui lui revenait davantage. Mais il ne s'y livrait pas à une inaction stupide, qui attend tout de Dieu sans raison d'attendre. S'il se prêtait à l'opération de la grâce, c'était en homme qui sait qu'elle agit, et qu'elle fait agir (55). Aussi ne visait-il dans l'oraison, qu'âne plus voir que Dieu, qu'à ne plus aimer que lui, qu'à ne plus agir que pour sa gloire, qu'à ne plus soullrir que pour lui, qu'à s'unir intimement, fidèlement, tendrement aux adorables dispositions du cœur de Jésus-Christ. Et c'est pour cela, sans doute, que l'oraison a produit en lui tous les effets qu'elle a coutume de produire dans les plus grands saints.
Elle lui donna : 1° une paix si profonde, si constante que les nuages les plus sombres n'étaient pas capables de l'altérer; 2° une si grande soumission au bon plaisir de Dieu qu'il le bénissait également dans la joie et dans les peines les plus amères ; 3" un amour si ardent pour Dieu qu'on ne pouvait converser avec lui , entendre ses sermons, lire ses lettres ou ses livres de piété sans se sentir atteint de la flamme qui le dévorait; iv° un détachement si universel de tous les objets créés qu'il n'eût pas voulu que son cœur s'attachât aux personnes les plus saintes. « Oh! qu'il est rare », disait-il, « de trouver sur la terre des âmes à qui Dieu seul suffise ! Qu'il y a peu de personnes qui puissent dire en vérité avec l'humble et dégagé saint François d'Assise : Mon Dieu et mon tout 1 Quand on s'est défait de l'attache aux personnes du siècle, l'on se prend , et quelquefois presque sans s'en apercevoir, à celles qui sont à Dieu. »
Pour lui il gardait une conduite absolument différente. 11 aimait tous les hommes, et surtout les gens de bien; mais il les aimait sans attachement, sans empressement pour leur estime et pour leur amitié. 11 les aimait en Dieu et pour les seuls intérêts de Dieu. « O mon âme! »se disait-il à lui-même, « donnons toute notre attention à l'adorable Jésus. Contemplons-le dans cet état doulouoù il soulfre une
reux ou il soutire une extrême privation
des entretiens dû bien-aimé de son de toutes les créatures, pour nous apprendre
. C'était là que plongé dans le sein de qu'il n'y a que Dieu seul à qui nous devions
nous arrêter. Jésus est si peu aimé des hommes qu'on voit un peuple nombreux demander sa mort, et crier à haute voix : Qu'il soit crucifié ! Les magistrats et le gouverneur le condamnent. Un roi le méprise avec dédain et le traite d'insensé. Le grand prêtre le déclare d'gne de mort. Ses propres disciples prennent la fuite et l'abandonnent. Le plus zélé d'entre eux le désavoue avec imprécation devant une malheureuse servante. O mon aimable Sauveur! quelle part aviez-vous pour Jors dans l'esprit et dans l'estime des créatures? Après un exemple si
(o5) M. Boudoiï Corrigea dans ce livre beaucoup tes, dont le Saint-Siège avait condamné la fausse d'expressions, de Crainte que le* nouveaux quiëiii- spiritualité, n'en abusassent cWrtrt son intention.
touchant, oserions-nous encore désirer l'estime et 1'alfection des hommes? Allons, mon âme, quoi qu'il puisse nous en coûter, santé, vie, réputation, amis, allons sur le Calvaire avec notre adorable roi ; tenons-lui compagnie avec sa très-sainte Mère et le disciple bien aimé. Allons et mourons avec lui. Mourons au point d'honneur, au désir des bien temporels, aux plaisirs des sens, à nos amis, à nos plus proches ; mourons à tout, afin que ne vivant plus à nous-mêmes, ni pour nous-mêmes, nous ne vivions plus que de la vie de Jésus, vie cachée en Dieu et en Dieu seul. »
Ce n'est là qu'une faible esquisse des sentiments que l'homme de Dieu puisait dans l'oraison. Mais ce ne fut pas le dernier avantage qu'il en remporta. S'il y trouvait de quoi former en lui, de quoi perfectionner l'homme nouveau, il y trouvait des lumières sûres pour la sanctification du prochain. C'était là qu'il découvrait les artifices de l'homme ennemi , la corruption de la nature, les remèdes les plus propres à guérir les maladies de l'esprit et du cœur, et cette sage variété de leçons et d'avis, dont avaient besoin ceux qui de toutes parts s'adressaient à lui pour avoir ses décisions. C'était là qu'il voyait les plaies de l'Eglise, qu'il gémissait de ses maux, qu'il priait l'Esprit- Saint de former dans son cœur ces soupirs ineffables qui sont exaucés. C'était là qu'il se revêtait de cet esprit de force qui lui était nécessaire, soit pour remplir ses emplois malgré les contradictions, soit pour embellir la maison de Dieu malgré les obstacles de l'enfer et de ses ministres, soit pour mépriser les dangers et les peines sans nombre dont les voies de son zèle étaient parsemées. C'était là qu'il pleurait avec des larmes de sang l'inaction, et quelquefois les désordres de celte multitude d'ecclésiastiques qui ne pensent à rien moins en se mettant sous l'étendard de Jésus-Christ qu'à le prendre pour la portion de leur héritage; et que son esprit, comme celui de saint Paul, était dans la détresse, en voyant des clercs sans vocation, des bénéficiers sans autre dessein que celui de vivre plus à leur aise, des abbés, des prieurs, dès curés sans zèle pour les intérêts de Dieu, sans attention aux besoins de leurs frères, sans amour pour les règles et pour la discipline. Enfin, c'était là, et ce ne put être que là, qu'il sut amasser ce trésor de vertus, qui, quoi qu'en aient pu dire l'erreur et la calomnie, ont fait de lui un des plus vertueux prêtres que Dieu ait donnés à son Eglise dans ces derniers temps.
Nous finirons cet article par une remarque qui peut être de quelque utilité. M. Boudon ne blâmait pas la pratique établie en plusieurs communautés de rendre compte de son oraison, mais il en blâmait l'abus. « Autre chose est, » disait-il, «de rendre simplement compte de ce qu'on a pensé dans sou oraison; autre chose de s'occuper de ce compte durant l'oraison. Cependant, » poursuivait-il, «cet abus est foi l ordinaire, particulièrement parmi les jeunes personnes qui
n'ayant pas grande facilité de s'expliquer, ou n'étant pas versées dans l'exercice de l'oraison, dans la crainte qu'elles ont de la confusion, si on les oblige de parler, passent une partie du temps destiné à la méditation à se préparer à cette reddition de compte. En sorte qu'au lieu de s'occuper de Dieu ou des mystères, ou de quelques vérités chrétiennes par amour de Dieu, elles sont tout occupées de leur supérieur ou de leur directeur. Ceux qui gouvernent les novices dans les maisons religieuses, ou qui ont soin de jeunes personnes dans les autres communautés, doivent veiller à empêcher cet abus, en ne les pressant pour ces sortes de répétitions qu'avec une modération qui leur laisse la liberté de s'occuper de Dieu.
« Le saint homme ajoutait que le démon ne s'oublie pas dansées rencontres; qu'il fait tous ses efforts pour désoccuper les âmes de Dieu et les occuper de la créature, quoique sous de bons prétextes, parce qu'il sait qu'il n'y a rien de grand, rien de solide à attendre d'une communauté où il y a peu d'occupation affectueuse et cordiale de notre Seigneur Jésus-Christ. » Si cela est ainsi, que pourrait-on attendre de celles où la vraie méditation serait presque entièrement inconnue? § Y. — Sa religion.
La religion, c'est-à-dire cette première des vertus morales qui porte l'esprit et le cœur à rendre à Dieu, comme au souverain maître de toutes choses, le culte et l'honneur qui lui sont dus, devrait être comme naturelle à tous les ecclésiastiques. Dévoués par état au ministère des autels, rien de ce qui concerne la gloire de l'Etre suprême à qui ils sont érigés ne peut leur paraître indifférent. Ce fut de ce principe si fécond eu conséquences que partit le saint prêtre dont nous tâchons d'effleurer les vertus. La foi, qui lui rendit Dieu présent, ne lui inspirait que des sentiments dignes de sa bonté infinie. De quelque côté qu'il portât ses regards, il ne voyait que ce grand arbitre de l'univers. L'idée de sa gloire, de sa magnificence, de ses intérêts, du profond respect qui lui est dû, le suivait en tous lieux, et principalement en ceux où il veut être honoré. Ecoutons-le discourir sur celte matière; c'est notre méthode, et la piété y gagne toujours.
« Je connais, » dit-il, et nous sommes &ûr que c'est de lui-même qu'il parle, quoique son humilité s'efforce de donner le change, « je connais des personnes qui, dans une vue pénétrante de la majesté de Dieu, ont pour tout ce qui regarde son cuite une vénération inconcevable. Tous Jes lieux et toutes les choses consacrées au service de Dieu, comme les temples, les chapelles, les ornements, les cimetières, les images, les chapelets, les scapulaires, et généralement tout ce que l'Eglise approuve, sont pour elles l'objet d'un respect inexplicable. Elles se donneraient bien de garde de faire de nos égiises un passage ; elles n'y entrent que pour rendre leurs adorations à la majesté suprême. Si elles font voyage, et qu'elles passent devant nos s.acres temples, elles ne manquent pas de descendre de cheval pour donner à
Jésus-Christ, résidant en ces saints lieux, itcs marques de leur vénération pour lui. Elles sont saisies de frayeur au moment qu'elles y entrent, et si elles sont obligées d'y dire quelques paroles, elles le font è voix basse et d'une manière qui marque assez combien elles sont pénétrées de la présence de Dieu. Quelque part qu'elles se trouvent, si elles entendent dire quelque chose qui regarde sa grandeur, dans l'instant elles se sentent précipitées dans un abîme d'anéantissement devant cet être in-r fini ; et c'est en quoi elles ont le bonheur d'être bien éloignées de ces personnes qui, quoiqu'elles fassent profession de piété , parlent de Dieu en certaines occasions avec si peu de respect, si peu d'attention, le faisant môme entrer dans leurs badinages, que vous diriez qu'elles ne le connaissent pas.»
C'est ainsi qu'en notre pieux archidiacre le respect pour la Divinité en produisait un autre pour tout ce qui à rapport à elle. Il ne regardait les sacrements qu'avec une sainte frayeur. II ne les administrait qu'avec crainte. Saisi, déconcerté du peu de préparation que ia plupart des pénitents apportent au sacré tribunal, il s'écriait avec douleur : « Où est donc la foi ?Qu'est-elle devenue?» J'ai connu un prince,» ajoutait-il, « qui pour se soulager de la gravelle dont il était tourmenté, s'abstenait de chair, de poisson, de toutes les délices de la vie, et menait une vie plus mortihée que celle des plus austères religieux. Si un confesseur lui avait prescrit, non pour plusieurs années, mais pour quelques mois, use pareille abstinence, alin de le délivrer îles peines de l'autre vie, n'eût-on pas taxé cette conduite d'indiscrétion et d'un zèle trop outré ? Oui, sans doute, car on ne trouve personne, ni parmi les grands du siècle, ni parmi les gens du commun, qui se mortifie de la sorte pour éviter les tourments de l'enfer, puisqu'à peine en trouve-t-on qui veuillent faire la pénitence qu'on leur enjoint, et suivre les conseils qu'on leur donne pour leur salut. O hommes, ne connaîtrezvous jamais assez le prix des sources de votre sanctification! »
Mais, et il nous l'a déjà fait entrevoir, il ne fallait pas d'aussi grands objets que les sacrements pour mériter sa plus respectueuse attention ; un des cheveux de l'Epouse l'attirait tout entière. Ce qui la touchait, quelque petit qu'il fût en soi, lui paraissait intéressant. 11 admirait la conduite del'Esprit-Saint, à qui tout ce qui regarde la nouvelle Jérusalem a semblé si auguste qu'il lui a donné des ministres pour fermer et pour ouvrir ses portes ; pour préparer l'encens qui doit fumer devant elle ; pour allumer et pour porter la lumière dont elle se sert afin de répandre la dignité sur ses offices; pour bannir de son enceinte ceux qui, parleur immodestie et l'indécence de leurs attitudes, oseraient la profaner.
îl avait admirablement bien pris ces sentiments religieux, et par rapport aux ministres de l'autel, et par rapport aux lieux saints. 1! honoiait si profondément Jésus-Christ eu
la personne de ses prêtres qu'il les reconduisait toujours la tête découverte, et jusque dans la rue. Il ne leur écrivait guère qu'à genoux. Il ne parlait jamais d'eux que dans des termes pleins d'honneur et d'estime pour leur caractère et pour leurdignité. Il ne voyait qu'avec indignation les oints du Seigneur traités d'une manière peu proportionnée à l'éminente grandeur de leur condition.
A l'égard des lieux saints, sa douleur la plus profonde était de les voir déshonorés, soit par le peu de modestie dansles personnes ou dans les postures, soit par la liberté qu'on se donne d'y parler mal à propos. Ce scandale qui frappe moins, parce qu'on y est presque accoutumé, le faisait entrer dans une sainte colère, que la maladie du respect humain n'arrêtait point. Il s'y opposait surle-champ, quoique toujours avec prudence. 11 éclatait contre dans ses entretiens, et surtout dans ses sermons, avec une force, une véhémence, dont la faiblesse de son tempérament paraissait incapable. Il priait, il conjurait les supérieurs de remédier à ce criminel abus. Il a fait un livre entier sur cette matière. Son zèle pour la maison do Dieu s'y fait sentira toutes les pages; et malgré sa douceur, on l'y trouve presque dès rentrée un enfant du tonnerre.
Ce que la religion lui faisait faire en faveur des temples matériels, il le faisait bien plus volontiers en faveur de ceux qui sont, ou qui peuvent devenir les temples du Saint- Esprit. Nuit et jour il n'était occupé que de la pensée d'établir le règne de Dieu dans tous les cœurs. C'est là que tendaient ses écrits, ses travaux, ses jeûnes, ses aumônes, ses macérations, ses vœux, ses pèlerinages, ses fréquentes neu vaines et ses oblations plus fréquentes encore de l'Agneau sans tache. Vers la fête de Noël il écrivait à ses amis, pour les prier d'obtenir du ciel par une pieuse et vive considération, que le divin Enfant que l'Eglise adore dans ces saints jours triomphât dans toutes les parties de l'univers. Pendant les guerres qui ont agité l'Europe de son temps, il souhaitait avec ardeur que les ennemis de l'Eglise fussent humiliés, comme elle le souhaite elle-même dans ses litanies ; et que ne pouvait pas la prière assidue d'un juste si puissant auprès de Dieu ? Au reste, dans les nouvelles publiques et particulières, il ne voyait et il ne cherchait que la religion. Tout ce qui pouvait y porter coud l'affligeait sensiblement ; et ce ne fut qu'avec bien de la douleur qu'il vit un prince étranger, njais catholique, s'unir pour des intérêts profanes avec des puissances engagées dans l'erreur, et dont les succès ne pouvaient être que funestes à l'Eglise. « Hélas 1 » dirait-il, « un seul degré de votre gloire, ô mon Dieu, est plus considérable que toutes les monarchies du monde ; cependant votre gloire est négligée, et l'on va jusqu'à faire des ligues pour s'y opposer. Serat-ildonc toujours vrai, comme le disait l'Apôtre, que chacun cherchera ses propres intérêts, et que personne ne cherchera ceux
ME DE BOl'DON. — L1V. llf.
de Jésus-Christ? Mettez fin, Dieu de miséricorde, à un oubli qui vous est si injurieux. Répandez vos biens et vos grâces sur Sion, votre sainte Eglise, et que l'éclat de votre gloire en sorte depuis l'Orientjusqu'à l'Occident. »
Mais rien ne fait mieux connaître le tendre, le solide de la religion du grand archidiacre, queson respect pour les deux plus augustes mystères que cette même religion ait à nous présenter. 11 avait sur l'un et sur l'aut»e des sentiments si beaux, si propres à réveiller la foi et à nourrir la piété, que les gens de bien ne nous passeraient pas de les leur dérober.
§ Yl. — Sa piété envers la sainte Trinilé.
L'ineffable mystère d'un Dieu en trois personnes, si peu honoré delà plupart des Chrétiens, parce qu'il en est si peu connu, fut toujours le premier objet de la piété de M. Boudon. Et plût h Dieu que le christianisme, le sacerdoce môme, eussent en ce point bien des gens qui s'efforçassent de l'imiter !
Sa foi, quant à ce premier dogme de la religion, se fortifiait par les motifs qui l'ont altérée, ou môme anéantie dans les téméraires scrutateurs delà divine majesté. L'incompréhcnsibilité du mystère était pour lui une raison de le croire ; il sentait qu'une chose si sublime, si supérieure aux notions communes de l'intelligence humaine, n'aurait jamais eu ni martyrs, ni défenseurs, si elle n'avait été révélée. De là ces paroles aussi pleines de sens qu'elles sont pleines de soumission et d'amour : « 0 Trinité incompréhensible, qui surpassez toute raison, tout entendement, toute lumière des hommes et des anges, et qui n'êtes comprise que de vous seule ! cette élévation infinie audessus de ma faible capacité est une vraie raison qui me porte davantage à croire la grandeurde votre mystère. Les ténèbres sacrées qui environnent de toutes parts le lieu que vous habitez, m'en donnent des clartés et plus certaines et plus vives. Ah ! je voudrais, dans la fermeté que j'en reçois par votre grâce, donner non-seulement ma vie, mais un million de vies pour en soutenir la vérité. Je vous supplie en toute humilité, que la profession quej'eu fais présentement se renouvelle autant de fois que je respirerai, et surtout au moment de ma mort. Oui, Seigneur, je prends le ciel et la terre à témoin que je veux vivre et mourir en cette foi, et que j'anathématise toutes les erreurs qui y sont contraires. »
De cette foi si vive, si éclairée, si capable de rapprocher son objet et de le rendre toujours présent , naissaient tous les effets qu'elle produit, lorsqu'elle ne trouve point «l'obstacle à son opération. U:i respect qui allait jusqu'au tremblement devant cette adorable majesté était le premier de ces effets et le principe efficace d'un grand nombre d'autres. Toujouis plein de l'idée et de la grandeur d'un l'ère tout -puissant , d'un Verbe qui est la sagesse par es-ence .
d'un Esprit qui sonde toutes les profondeurs , Boudon, relégué au fond d'un désert, n'eût rien voulu faire dans sa solitude qu'il n'eût pu faire devant l'univers assemblé. C'était sous les yeux de ces trois personnes qu'il travaillait, qu'il conversait, qu'il prenait sa nourriture pendant le jour, et son repos pendant la nuit. Tantôt frappé, saisi d'étonnement. , il se prosternait le visage contre terre; et, par cette posture d'anéantissement , il donnait aux anges un spectacle que les hommes ne pouvaient avoir qu'à la dérobée. Tantôt profondément recueilli au dedans de lui-même, il demeurait comme un courtisan devant son prince, dans un humble silence [tour éoouter la sagesse éternelle qui lui parlait au cœur. Tantôt comme un fidèle serviteur, il attendait en paix les ordres de son maître pour courir, au premier signal, où sa voix daignerait l'appeler : et c'est pour cela qu'en sa maison il demeurait presque toujours la tête découverte.
A ce profond respect pour \es trois augustes personnes de la Trinité se joignait une conversation , une espèce de société toute céleste. Dans ces communications intimes , qui ne peuvent se bien décrire que par ceux qui en ont goûté la douceur, le saint prêtre s'entretenait tantôt avec le Père, dont il bénissait la toute-puissance , qui l'avait, comme toutes les autres créatures , tiré du néant pour la gloire de son nom ; tantôt avec !e Fils, dont il adorait les grandeurs, et qu'il remerciait tendrement de ce qu'après avoir souffert la mort pour son salut et pour celui de tous les hommes, il voulait bien encore être leur aliment dans l'Eucharistie; tantôt avec le Saint-Esprit, dans lequel il exaltait la bonté infinie par laquelle il sanctifie nos unies. En son particulier il lui rendait de très-humbles actions de grâces de ce qu'il l'avait fait chrétien , régénéré , nourri et fortifié par les sacrements, honoré du sacerdoce, soutenu et béni dans ses fonctions.
De là, rentrant < ans une vue plus générale des perfections qui sont communes aux trois adorables personnes, il se retirait avec le Fils et le Saint-Esprit dans le sein du Père, pour y puiser par grâce la force , la vie, la sainteté qu'elles ont par nature. « Quel repos, » disait-il, car il n'appartient ru'à lui de donner du corps à des matières si sublimes et si spirituelles, a quel repos pour un chrétien qui considère partout la Trinité sainte avec ses grandeurs ; qui voit cette puissance suprême à qui toutes les créatures de l'univers, et les démons mêmes sont assujettis dans les enfers? Que doit craindre celui qui est appuyé sur un tel bras? Si Dieu est partout avec ses grandeurs, il est donc partout avec ses bontés divines, et les bontés d'un Père infiniment riche en miséricorde. Il y est donc avec sa sagesse qui gouverne toutes choses, et qui dispose de tout d'une manière admirable. 11 y est donc avec une Providence qui accable de ses bienfaits les
vie dp: boudon. — uv. m.
faibles créatures; qui étend ses ailes sur elles, comme un aigle sur ses petits; qui les charge sur ses épaules; qui les porte dans son sein comme une tendre mère ; qui lient leur nom écrit dans ses mains, et qui proteste qu'elle ne les oubliera jamais, qu'elle veille à leur garde avec des soins admirables, et que chez elle le dernier de leurs cheveux est en ligne de compte. Quel moyen après cela de ne pas mettre toutes ses espérances dans un Dieu si puissant, si bon , si libéral , et de ne s'y pas reposer avec un parfaite tranquillité? »
Mais de toutes les perfections de la Trinité, il n'y en avait point qui le touchât , qui enlevât son cœur comme la sainteté. Au nom du Dieu saint et trois fois saint, il se voilait la face, il s'anéantissait comme les chérubins : « Dieu de l'éternité, » s'écriait-il,» vous êtes infiniment saint, et votre divine parole nous apprend que personne n'est saint comme vous. Père éternel, vous êtes saint, parce que vous êtes tout-puissant , et que le péché n'est qu'un effet de la faiblesse et de l'impuissance. Fils unique du Père , vous êtes saint , parce que vous êtes la sagesse même, et que le péché n'est que folie et qu'illusion. Esprit du Père et du Fils , vous êtes saint, parce que vous êtes la bonté substantielle , et qu'elle ne peut s'allier avec le mal du péché. C'est donc avec vérité que vous répétez tant de fois dans vos Ecritures que vous êtes samt... Votre être est la sainteté même: et c'est le cantique que les séraphins chantent incessamment à votre gloire. Mais souffrez, ô Père de miséricordes, que vos pauvres créatures de ce bas monde mêlent leurs faibles voix à ces esprits sublimes, pour chanter et pour publier de concert avec eux que vous êtes le Dieu saint , et que vous n'appelez votre peuple une nation sainte que dans la vue de lui communiquer votre sainteté. »
Ces sentiments si dignes de Dieu qui les inspirait, Boudon eût voulu, au prix de son sang, les voir répandus dans toutes les parties du monde. Et ces souhaits n'étaient pas chez lui de vaines et stériles idées. Dans ses visites, ses voyages, ses missions, partout où il trouvait des personnes qui ignoraient , ou qui ne connaissaient pas suffisamment ce mystère capital de la religion, il les en instruisait avec une patience que la stupidité la plus grossière ne rebutait point. Il apprenait à chacun , selon sa portée , la manière d'honorer, d'invoquer, de servir ces trois adorables personnes. Si quelque chose dans ces occasions eût pu faire succéder l'indignation à sa douceur naturelle, c'eût été ld négligence de quelques pasteurs qui n'étudiaient, ni pour eux, ni pour les autres, ce dogme important dont la méditation ne sert pas moins à l'amour qu'à la foi.
Ce fut pour remédier à ce désordre qu'il parla si souvent de la sainte et suradorable Trinité dans ses ouvrages, et qu'il en composa un dont elle est l'unique sujet. Mais à
son ordinaire, il joignit constamment la pratique aux écrits. Il offrait souvent l'auguste sacrifice pour honorer ce grand mystère. La fête de la Trinité était pour lui la solennité des solennités. Il invitait à la célébrer dignement tous ceux à qui il connaissait du goût pour la solide piété. Se* pensées, ses paroles, ses actions, ses souffrances étaient autant de victimes dont il lui faisait hommage. Le nombre de trois, que les esprits célestes, en chantant sa sainteté infinie , ont consacré à son honneur, revenait souvent dans ses exercices de dévotion. C'est ainsi qu'il jeûnait trois jours , que dans une église il visitait trois autels , qu'il donnait l'aumône à trois pauvres honteux, qu'il récitait trois fois' le chapelet composé pour adorer le Père par le Fils, et le Fils comme le Père par l'Esprit-Saint, qui est le lien de tous les deux. Quoiqu'il n'y eût aucun ordre religieux qu'il n'aimât très-sincèrement , il avait néanmoins une singulière affection pour celui de la Merci , que son nom seul invite à glorifier sans cesse un seul Dieu en trois personnes, et qui pour en soutenir la créance a si souvent prodigué son sang et sa vie.
§ VII. — Sa piété envers l'humanité sainte de Jésus-Christ.
Parmi les illusions des nouveaux mystiques, il s'en est trouvé une qui seule était capable de décrédiler leur système. Sous prétexte d'aller immédiatement à Dieu, et de se perdre dans son sein par la sublimité de leur contemplation, ils dédaignaient tous les objets sensibles. Un coup d'oeil sur les saints, sur la Mère de Dieu, et même sur l'humanité du Sauveur, n'était propre, selon eux, qu'à les dégrader. C'était le lait des enfants; ce ne pouvait être la nourriture des parfaits.
Saint Paul, quoique élevé jusqu'au troisième ciel, était bien éloigné d'une si monstrueuse opinion. S'il savait méditer ces ineffables secrets ^a'il avait entendus, il ne savait pas moins bien méditer Jésus-Christ, et Jésus-Christ attaché à la croix. 11 le voyait partout, il en parlait sans cesse. C'est de Jésus-Chnr-t qu'il était ambassadeur et ministre plus qu'aucun autre. C'est pour Jésus- Christ qu'il se livrait à la mort tous les jours de sa vie. S'il sait quelque chose sur la terre, c'est Jésus-Christ qu'il fait profession de savoir. Un apôtre si plein de l'Homme- Pieu n'était pas disposé à le mettre à l'écart, comme un objet dont le souvenir aurait pu retarder les progrès de son union avec la Divinité.
Instruit à son école et formé par ses leçons, le grand archidiacre d'Evreux se fit un devoir de penser comme lui. La voie d'une contemplation abstraite, qui exclut toute pensée de Jésus-Christ, lui parut une erreur; et c'est ainsi qu'il en parle dans sa vive flamme d'amour. Quoique très-éclairé sur les grandeurs divines, quoique souvent et très- souvent plongé dans la vue et dans l'amour de la sainte Trinité, il eut