CHAPITRE PREMIER
Jésus caché dans l'anéantissement général qu'il porte.
Qui dit Jésus, dit un homme-Dieu ; mais en quelque manière que vous le regardiez, soit que vous arrêtiez les yeux sur sa divinité, soit que vous considériez son humanité sainte, il faut toujours dire que Jésus est caché. Si nous le considérons en tant que Dieu, ne pouvons-nous pas assurer avec une grande justice qu'en vérité il est le Dieu caché , les hommes ne le connaissant point, ou s'ils le connaissent, c'est d'une manière si faible et si étonnante , que l'on peut dire qu'en le connaissant ils ne le connaissent pas. Malheur à nous qui vivons dans une terre de ténèbres, et au milieu des ombres de la mort. Le Créateur de toutes choses n'est point connu de ses créatures ; le monde n'a point connu celui qui l'a fait. Combien de siècles se sont passés clans une profonde ignorance de la Divinité, les hommes s'aveuglant volontairement par leur propre malice ? Dieu était connu dans la Judée, dit le Psalmiste (Psal. lxxv, 2), et tout le reste de la terre habitable , généralement parlant, ne le connaissait point. La Judée même avait ses ténèbres, ses peuples se laissant aller à l'infidélité et à-l'idolâtrie. Mais depuis les plus beaux jours, de la loi de grâce, combien de peuples demeurent encore dans -les obscurités de l'infidélité ? combien de vastes empires, de royaumes , de nations vivent dans l'ignorance "du véritable Dieu?
Cependant il n'est pas loin d'un chacun de nous, dit le grand Apôtre (Act. xvii,28), car nous vivons en lui, nous nous remuons en lui, et nous sommes en lui;'le Dieu d'inîinie majesté est partout, et il' y est avec toutes ses beautés et grandeurs. Hélas ! partout qui pense à ce Dieu infiniment adorable ? Allons, mon âme, de ville en ville, de province en province, de royaume en royaume, allons en esprit d'un bout du monde à l'autre, et nous verrons tout ce grand univers rempli de la majesté in Unie de Dieu gui se rend présentedans les plus petits de ses ouvrages, dans les moindres atomes,
n'y ayant rien où Dieu ne soit, et où il ne soit tout ce qu'il est, toutes les trois personnes divines, le Père engendrant son Fils, et le Père et le Fils produisant le Saint-Esprit. Nous verrons ce Dieu présent dans toutes ses créatures, leur conservant l'être qu'elles ont reçu de lui, donnant la vie et l'opération à toutes celles qui vivent et agissent. Nous verrons marcher toutes les créatures dedans l'essence divine , dans l'être infini de Dieu, qui les environne de toutes parts et qui les remplit de tous côtés ; mais ne verrons-nous pas presque toutes les créatures dans un profond oubli de ce Dieu infiniment suradorable? Croire qu'un Dieu nous voit, c'est bien assez pour tenir tous les hommes dans des craintes respectueuses en sa divine présence; mais de savoir, sans en pouvoir douter, que non-seulement il arrête ses yeux adorables sur nous, mais que de plus nous sommes tous plongés dans sa divinité ; et après cela ne le pas voir, et s'enoublier, c'est ce qui est incompréhensible. Un serviteur de Dieu entrant dans une grande ville en compagnie de plusieurs autres personnes qui s'occupent, comme c'est l'ordinaire, de la grandeur et des beautés des magnifiques bâtiments qui paraissaient à leurs yeux, fut grandement touché d'une lumière vive et amoureuse qui lui fut donnée, du peu d'attention que les créatures ont sur la présence de Dieu. Voilà, disait-il, quelques amas de pierres et choses semblables qui font l'occupation des pensées et des entretiens des hommes, et voilà la majesté infinie d'un Dieu beaucoup plus présente à ces hommes que tout ce qui se découvre à leurs yeux , et cependant c'est l'unique chose dont l'on s'oublie. Chose étrange, mais véritable 1 Allez sur les places publiques des villes, allez dans les marchés qui s'y tiennent , où tant de monde vient en foule", entrez dans les maisons, retirez-vous à la campagne : Dieu remplit tous ces lieux, comme nous l'avons dit; et après tout, si vous prenez garde à l'occupation de toutes les personnes qui s'y rencontrent , vous remarquerez des gens qui pensent, qui parlent . qui considèrent, qui s'entretiennent de viandes, de
blés, de meubles, d'habits, de chevaux, de nouvelles , de ce qui se passe dans le monde, de bagatelles; et qui pense, qui voit Dieu? qui s'en entretient? Mais n'est-ce pas encore ce Dieu présent partout qui opère tout en toutes choses? il est plus ma .lumière dedans le soleil que le soleil môme ; c'est lui qui m'échauffe par le feu, qui me rafraîchit par l'air que je respire, qui me nourrit par la nourriture que je prends. Presque tout le monde l'ait assez de réflexions sur toutes ces créatures dont le Créateur se sert pour notre bien par sa libérale bonté , et presque tout le monde ne fait point d'attention sur la cause première et principale, qui est Dieu. Si un excellent peintre a fait un beau tableau, l'on ne s'arrête pas à louer le pinceau ou les couleurs dont il s'est servi, l'on considère, et l'on en donne toute la louange au peintre. 0 mon Dieu! il n'y a que vous qui êtes oublié. Mais est-il bien possible que nos ténèbres soient si épaisses ? Je suis, j'entends, j'aime, je m'imagine, je regarde, je goûte, je touche, je me remue non-seulement devant Dieu, mais dedans Dieu même , qui est par sa substance dans toutes les parties de mon corps, dans mes veines, artères, dans mes nerfs ; je me lève, je me couche devant Dieu, je vais , je viens, je me promène , je suis assis, je parle, je mange dedans l'essence divine, et cela en tous lieux , sans aucune différence , en tous temps, durant le jour, durant la nuit, durant toute ma vie , sans en excepter un seul moment ; mais hélas 1 n'est-il pas vrai que presque en tous lieux , presque en tout temps l'on vit, l'on agit, l'on demeure hors la présence de Dieu ? On rencontre une personne de ses amies , on la salue , on lui parle; si on la trouve à quelque temps do là dans un autre lieu, on fait la même chose ; partout on trouve Dieu, partout on ne lui dit mot et on le laisse. Le roi paraît dans une rue , et aussitôt tous les peuples sont dans les respects, chacun dit : voilà le roi , l'on s'empresse à qui le verra; il se fait voir dans une autre, et on lui rend les mêmes honneurs. 0 hommes 1 qui savez que Dieu est partout , quels respects avezvous pour ce Dieu présent? votre langue qui se remue dans Dieu peut-elle bien proférer tant de paroles inutiles et même mauvaises? pouvez-vous bien vous arrêter à des pensées , à des desseins, à des actions qui vous feraient mourir de honte, si des chétives créatures les voyaient ? Cependant vous pensez, vous faites ces choses dans Dieu. N'est-ce pas là l'abomination de désolation'' offenser Dieu dans Dieu même. O misérable impur! que ne penses-tu à cette vérité? Si un grand prince vous faisait l'honneur de loger chez vous , n'en feriez-vous pas premièrement ôter toutes les immondices , et secondement ne feriez-vous pas tout le possible pour parer et orner votre maison ? Souvenez-vous que toutes les trois personnes divines sont sans cesse devant vous, dans votre cœur, dans le plus intime de votre âme ; que faites-vous pour les digne-
ment recevoir? Dieu est partout, s'écrie la seraphique Thérèse, partout donc je tâcherai d'avoir l'honneur de lui parler, de le regarder; et voilà un digne sujet d'oraison pour lequel il ne faut point de livres, point de science, point de grandes méthodes. Après cela, dit la même sainte , j'aurai grand soin de n'avoir rien dans mon âme qui puisse déplaire à ses yeux. Voilà comme les saints parlent et comme ils agissent. Comment parlons-nous et comment faisons-nous ? ô aveuglement épouvantable 1 ô l'effroyable insensibilité !
Disons encore que lors même que l'on pense à Dieu , que l'on en parle , que l'on s'en occupe, qn'on le prie, en vérité, en vérité , c'est avec une foi si faible , avec des vues si basses , que l'on peut dire qu'on le connaît sans le connaître. Ah ! si les hommes savaient un peu ce que c'est que Dieu, avec quels respects irait-on à la prière , entendrait-on sa divine parole , se tiendrait-on dans ses temples. Certainement , .à bien considérer comment la plupart des hommes se comportent dans nos églises, la manière dont ils parlent de Dieu , et quelquefois même les personnes qui font profession de dévotion , comment ils agissent dans leurs prières, le peu de crainte que l'on a de pécher, l'on doit dire qu'il serait besoin d'aller dans tous les lieux mêmes des chrétiens et catholiques pour y crier au Dieu inconnu, pour y annoncer celui que l'on fait profession d'adorer sans le connaître. Il est trèsvrai que si nous avions un peu de lumière véritable de Dieu, à la moindre parole que l'on en dirait, en quelque temps que ce puisse être , tout aussitôt l'âme entrerait dans une sainte récollection , s'abîmant en sa divine présence. Misérables et infortunées créatures que nous sommes, qui avons si peu de respect pour une Majesté infinie. L'on en parle en riant, l'on y pense avec moins d'attention que l'on ne ferait aux choses caduques et périssables de cette vie. « Malheur à moi, s'écriait saint Augustin, de ce que j'ose, ô mon Dieu, vous parler. » Les Angèle , les Catherine s'accusaient de n'en pas bien parler après qu'elles en avaient dit des merveilles et des choses admirables.
Qui considérera donc bien le peu de lumière que l'on a en ce monde malheureux de la Divinité, entendra aussitôt que Jésus est aussi caché en tant que Dieu ; mais il est aisé de remarquerque Jésus estaussi cachéen tant qu'homme. C'est ce qui éclate d'une manière infiniment étonnante dans cet adorable Sauveur. Il est caché au premier moment de sa vie divinement humaine dans les entrailles d'une tille vierge, où il demeure neuf mois entiers. 11 est caché en sa naissance dans une pauvre étable. Depuis sa naissance jusqu'à l'âge de douze ans , et depuis douze ans jusques à trente il est caché. Quelle histoire de toutes ces années d'une vie si divine, dont tous les moments sont si précieux? tout ce que l'on en trouve, «5t qu'il était sujet à la très-sacrée vierge ,