CHAPITRE III
Jésus caché à l'égard de ses qualités naturelles.
11 est assuré que l'adorable Jésus a eu le plus grand et le plus fort esprit qui fut jamais, la mémoire la plus heureuse, le jugement le plus solide , l'imagination la plus parfaite, tous les sens intérieurs et extérieurs entièrement réglés; mais il est aussi certain d'autre part qu'il a caché tous ces dons naturels d'une manière étonnante.
Quels livres divins et admirables aurait-il composés, s'il avait voulu écrire; n'aurait-il pas fait des ouvrages célestes? ses pensées, b«s raisonnements, ses lumières n'auraient- Hs pas été capables de ravir d'admiration et
d'amour tous les esprits du ciel et de la terre? Ses livres n'auraient-ils pas été remplis des richesses et des trésors de toutes les sciences imaginables? 0 mon adorable maître, je me trouve ici tout couvert de confusion et de honte quand je pense à cette vérité. Qui suis-je, moi qui ose bien écrire de vos divins mystères? Cependant on croit que vous en ordonnez de la sorte, et que vous le demandez de moi par la prière que m'en font vos serviteurs et servantes. 0 mou Seigneur et mon Dieu, je vous demande pardon de la hardiesse que je prends de parler et d'écrire de vous. Pardonnez, mon aimable Sauveur, à un misérable pécheur, un chien pourri et puant, qui ne mérite que votre colère éternelle et les supplices des damnés. Je demande et prie mes frères et mes soeurs chrétiens qui liront nos petits ouvrages d'offrir leurs prières à votre souveraine Majesté, pour m'en obtenir le pardon et la grâce. 0 sainte Vierge mère de miséricorde; ô anges bienheureux, particulièrement vous, ô esprit immortel, qui êtes député à ma garde; ô saints et saintes, intervenez pour moi auprès de la grandeur infinie de notre Dieu, afin qu'il ne me rejette pas de sa divine présence. Est-il donc vrai que je prenne la liberté de parler de mon Dieu, moi qui ne suis que poussière et cendre? L'on a vu dans notre siècle un homme tout de grâces et de lumières, doué d'un esprit angélique, le feu Père de Condren, qui, étant pressé d'écrire, fit cette réponse vraiment chrétienne. Qui a pu jamais plus dignement et plus saintement écrire que Jésus notre divin maître, qui ne l'a jamais fait? Après cela comment voulez-vous que j'écrive? Cette vérité nous doit bien empêcher d'écrire jamais pour paraître, jamais par mouvements de nature, jamais que pour le seul intérêt de Dieu seul; mais il faut de plus y avoir vocation de grâce, et que l'Esprit divin nous le fasse faire. C'est pourquoi il ne se faut pas presser, mais n'entreprendre rien qu'avec crainte et tremblement. De plus, il faut avoir horreur, et une horreur extrême, de ce que l'amourpropre peut mêler dans les ouvrages composés par un mouvement de grâce, comme l'affection du beau langage, de pensées curieuses et choses semblables, nous ressouvenant que le règne de Dieu n'est pas dans l'éloquence de l'homme, mais en la vertu de Dieu. Il a voulu que sa parole divine fût écrite par des personnes humbles et petites aux yeux du monde, d'un style simple et qui n'a rien d'affecté, pour confondre toute la sagesse humaine et renverser la politique des prudents du siècle. , .
Mais disons encore que Jésus, ce divin maître qui nous a été donné par le Père éternel, qui a même fait entendre sa^ voix du ciel pour nous dire qu'il voulait qu'il fût écouté, instruisait les âmes d'une manière simple et familière, et se servait de similitudes, ce qui est ordinaire aux personnes qui n'ont pas de science, enseignait uno doctrine qui lui attirait les ris et les moque-
ries de plusieurs, comme il est rapporté dans l'Evangile, et en particulier des riches avares qui se moquaient de ses sermons. O chrétiens qui vous piquez d'esprit, venez voir votre Dieu devant un roi de la terre, qui passe pour un insensé, qui en est traité comme ayant perdu le jugement, qui fait le sujet des railleries de toute une cour. Venez le voir, arrêté, non pas parses ennemis ou des personnes étrangères, mais par ses proches qui le traitent en furieux. Apprenez de là l'estime que vous devez faire de la réputation que donnent les belles lettres, la science et l'esprit. Savants, humiliez-vous à une vue si épouvantable, comme est celle d'un Dieuhomme, qui passe non-seulement pour n'avoir pas d'esprit, mais pour l'avoir perdu entièrement. En vérité, en vérité, si nous croyons ce que nous croyons, serait-il bien possible de vouloir encore être quelque chose parmi le monde? Dames chrétiennes, que la vanité et l'amour-propre, la propre estime, portent si fortement à avoir et à lire les livres curieux, les livres qui traitent des matières les plus difficiles de l'école, comme celles qui traitent de la grâce, qui vous piquez de la beauté du langage, qui vous piquez du bel esprit, jetez les yeux sur Jésus votre Dieu, et ensuite, s'il vous reste de la foi, perdez-vous dans un abîme de confusion : Jésus est Dieu, et Jésus Dieu, pour détruire la vanité de l'homme, veut passer pour un insensé devant les premières personnes de la terre, devant un roi et toute sa cour, et le vermisseau de terre qui se dit son disciple voudra être considéré pour son esprit et sa science; certainement c'est une impudence intolérable. Beaux esprits, souvenezvous encore du peu d'estime que Dieu fait du grand esprit, puisqu'il le laisse pour jamais aux diables ses ennemis déclarés; consolez-vous, pauvres et simples hommes et femmes, dans votre petitesse, si elle est accompagnée d'humilité, puisque c'est ce qui fait le sujet de l'estime d'un Dieu, aussi les démons n'en pourront à jamais en produire le moindre acte.
Il faut encore ajouter que Jésus, le plus beau d'entre les enfants des hommes, cache la beauté de son divin visage dans la poussière d'une pauvre boutique, où il demeure retiré presque toute sa vie; et qu'enfin il en obscurcit tous les agréments sous les crachats qu'il reçoit dans le temps de sa douloureuse passion, où i*l paraît tellement défiguré qu'il semble un l'adre, selon le témoignage de l'Ecriture. Oh 1 que bienheureuses les personnes qui, à l'imitation de ce divin exemplaire, font peu de cas de la beauté corporelle! ohl que bienheureuses les maisons religieuses qui la cachent à la faveur des grilles toutes fermées avec des toiles I les âmes paraîtront avec confiance au moment de la mort aux yeux d'un Juge à qui seul eiles auront tâché de plaire ; mais un jugement terrible est réservé à ces personnes qui ont fait tant de cas de lu beauté de leur corps, qui en ont pris des soins si curieux, qui en oui eu des complaisances si vaines,
qui ont mis leur plaisir à voir les créatures et à en être vues, et qui de la sorte ont occupé des esprits et des cœurs faits pour Dieu seul, à qui elles \es dérobent et ravissent avec une impudence effroyable. Oh! quelle frayeur se saisira de ces malheureuses âmes quand elles seront devant le redoutable tribunal de Dieul Qu'elles appellent pour lors ces gens à qui elles ont voulu plaire, afin qu'ils viennent les secourir à ce jour de leur jugement. Pour lors on verra bien l'illusion et la vanité de la beauté corporelle: mais, hélas! il ne sera plus temps de remédier aux attaches qu'elle a données pour les créatures. Malheur à nous que l'amour et la considération d'un Dieu ne peuvent déprendre de vanités que la nécessité indispensable de la mort nous fera quitter. O vous qui lisez ceci, donnez un peu vos attentions à ces vérités; mais faitesle à loisir et avec de bonnes et fortes réflexions.
Enfin Jésus dont le bon naturel, l'humeur douce et l'agréable conversation étaient tout pleins d'attraits divins, remarquant que ses disciples s'attachaient à ces choses, quoique si innocentes, il leur déclare qu'il est à propos qu'ils les quittent, et qu'elles servaient d'obstacle à la venue du Saint-Esprit qu'il voulait leur envoyer; et ainsi, en se retirant d'avec eux, il leur ôle sa présence corporelle et leur cache en même temps tous les agréments de sa conversation sensible. Arrêtonsnous un peu ici pour considérer fortement cette conduite d'un homme Dieu. C'est un homme Dieu qui cache les attraits naturels de son humanité sainte, de peur que l'on ne s'y attache imparfaitement; et nous, chétives créatures que nous sommes, bien loin de cacher quelques petites perfections naturelles, si nous les avons, nous recherchons ou prenons volontiers les occasions qui se présentent, qui nous font paraître avoir do l'esprit ou être de belle humeur, d'agréable conversation, qui font voir que nous n'ignorons pas les belles lettres, que nous savons quelque chose, que nous entendons les affaires, que l'on sait bien parler, bien écrire, bien chanter, et choses semblables. 11 y a plus, et je m'en vais dire un désordre que nous devrions pleurer avec des larmes de sang. Oui, il est vrai que l'amour-propre de la créature est si étrange et si déréglé, qu'il va à vouloir l'emporter par-dessus Dieu même; ce qui se voit assez dans ces gens qui s'étudient à être vus ou être entendus dans des temps et des lieux tout consacrés à Dieu : ainsi, ce mondain, celte mondaine voudront être regardés dans nos églises mêmes, disputant par une sacrilège impiété la préférence à la Majesté souveraine qui y réside d'une manière si adorable; ces belles voix voudront être écoutées et occuper l'affection qui est due au Seigneur de toutes choses, de qui l'on fera servir le culte à ses propres intérêts par un renversement le plus déréglé que l'on puisse concevoir. Ecclésiastiques, prenez garde à ne pas porter ce dérèglement jusque dans le sanctuaire, JU6-