‹ Œuvres complétesChapitre 121 sur 397 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Jésus caché dans la privation de l'estime , et de C amitié des créatures.

Saint Augustin remarque qu'il y a une tentation si fortement attachée à cette nature corrompue, qu'il doute si elle cesse jamais durant le cours de cette vie mortelle ; or, cette tentation consiste dans le désir que nous avons d'avoir quelque part à l'estime, et àl'amitié des créatures. 11 est bien visible que la plupart des hommes non-seulement sont combattus d'une tentation si commune , mais que même ils y succombent , ils s'y abandonnent avec grande facilité. La créature est toute occupée de la créature, et dans la désoccupation du Créateur. Oh! qu'il est rare de trouver des âmes à qui Dieu seul suffise! peu de personnes disent en vérité ces paroles de l'humble et dégagé saint François d'Assise : « Mon Dieu, et mon tout, mon Dieu, et mon tout.»

Quand on s'est défait de l'attache aux personnes du siècle, l'on se prend, et quelquefois imperceptiblement à celles qui sont à Dieu. Ce n'est pas que l'on manque de prétextes spécieux. L'on dira que c'est un saint, que c'est une sainte, que c'est un supérieur, une supérieure, un directeur, un confesseur : à la vérité il faut avoir de la considération et du respect pour ces personnes , il ne faut pas négliger les secours que Dieu nous donne par leur moyen , sous prétexte de dégagement, mais aussi il faut prendre garde que ce soit sans aucune attache, sans s'empresser pour leur estime et amitié ; car enûn le renoncement chrétien ne peut souffrir de réserve ; il faut mourir h toutes les créatures, telles qu'elles soient , à leur estime, à leur amitié, à leur confiance et

appui, à leur approbation, dans une disposition entière d en être privé quand il plaira à la divine Providence d'en disposer de la sorte. Une sainte âme disait, c'est la vénérable Mère Magdeleine de Saint-Joseph, prieure au couvent de l'incarnation des religieuses carmélites du faubourg Saint-Jacques, âme d'une mortification singulière, d'une vertu éminente, d'une piété admirable, d'une conversation céleste , grandement honorée de notre Seigneur, et de la glorieuse Vierge devant et après sa précieuse mort ; cette sainte âme, dis-je, disait que les bons devaient sortir de notre cœur, aussi bien que les autres. Mais c'est une grande pitié que l'amusement des créatures, et même parmi les personnes de dévotion, et combien la nature règne dans les entretiens , les conversations qu'elles ont ensemble , parmi leurs exercices, leurs bonnes œuvres, les emplois de charité, les plus saints desseins où elles travaillent. 0 mon Dieu, combien de recherches subtiles de soi-même 1 combien de secrètes satisfactions en ce que l'on fait les uns avec les autres, et dans la douceur qui se rencontre dans ces liaisons quoique bonnesl oh! que la plupart de ces gens seraient étonnés , si l'on ne se servait plus d'eux, si on les rebutait, s'ils étaient désapprouvésdes personnes de dévotion; car pour les autres l'on ne s'en met pas tant en peine I c'est qu'enfin on veut toujours avoir quelques part et quelquefois sans s'en apercevoir à l'estime et à l'amitié des créatures. Tantde bonnes œuvres qu'il vous plaira, s'employer et suremployer pour le prochain, pratiquerde grandes pénitences , faire de grandes aumônes, travailler pour les grandes œuvres, prêcher, confesser, aller en mission , encore cela se trouve , et il en faut grandement louer notre.Seigneur et sa très-sainte Mère • car ce sont des moyens pour glorifier notre divin roi et Seigneur de toutes choses ; mais où trou.vera-t-on un pauvre d'esprit , dénué de toutes choses ? un cœur vide parfaitement de tout le créé qui soit au monde , comme s'il n'y avait que Dieu seul et lui, sans plus de vue humaine, de regards de créatures, qui mette sa joie dans leur délaissement, dans leur privation, dans leur rebut, dans leur mépris, ne s'en mettant non plus en peine , que s'il n'y en avait point ?

C'est pourtant l'exemple que Jésus nous a donné. Oh ! qu'il serait à souhaiter que ce divin modèle|fûl plus considéré des Chrétiens! Mais que faites-vous, ô personnes qui faites une profession singulière de lui être dévotes, si vous ne réglez votre vie et vos actions sur cet exemplaire que le Père éternel nous a donné ? oh ! que' vous serez étonnées à votre mort! et que telle qui passait pour personne d'une vertu singulière, parce qu'elle pratiquait de grandes austérités, ou s'employait dans les œuvres de miséricorde, sera peu de chose aux yeux de Dieu son juge, qui ne s'arrête pas à l'extérieur, et à ce qui paraît, mais qui regarde le cœur, et le dénûment de l'âme!

O mon âme, donnons toute notre atten-

lion à l'aimable Jésus, qui porte une privalion extrême de toutes les créatures pour nous apprendre le mépris que nous en devons faire, et qu'il n'y a que Dieu seul à qui nous nous devions arrêter. Jésus est si peu estimé des hommes, qu'enfin on verra toute une populace demander sa mort, et crier à haute voix, qu'il soit crucifié. Les magistrats et le gouverneur du lieu le condamnent. Un roi le traite d'insensé. Les docteurs de la loi, et les prêtres l'ont faire son procès. Le grand pontife le déclare digne de la mort. Ses propres disciples s'enfuient et Je quittent, et le plus zélé d'entre eux n'oserait pas dire devant une pauvre servante qu'il le connaît; il le désavoue, et avec jurement. O mon bon Sauveur, quelle part aviez-vous pour lors dans l'esprit, et le cœur des créatures 1 Mais mon âme, ne tiendrons-nous point compagnie à ce Dieu-Homme dans ses grandes et extrêmes privations? après cela pourrons-nous bien avoir encore quelque désir d'estime, ou d'amitié parmi ies créatures de ce bas monde ?

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