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CHAPITRE VI

Jésus caché dans les opprobres.

Il y a des manières bien différentes de mener une vie cachée. Les uns se cachent, se retirant dans des solitudes, et vivant dans les déserts; les autres menant une vie commune, et évitant toute singularité : mais il faut avouer qu'il n'y a rien qui nous cache davantage que les mépris et les opprobres. Ceux qui vivent dans les solitudes, s'éloignant des yeux des hommes, souvent demeurent dans leur esprit et dans leur cœur, et par l'estime que l'on a de leur dégagement et par l'affection singulière que l'on conserve pour leur vertu. Ainsi vous verrez des solitaires faire grand bruit parmi le monde. L'on s'empresse pour aller les voir, l'on en parle, c'est ce qui fait le sujet des entretiens des grandes compagnies ; et l'on peut dire qu'ils ne sont jamais plus connus, que lorsqu'ils sont plus retirés et moins connus. Ceux qui mènent une vie commune parmi le monde, quelque effort qu'ils fassent pour ne se pas produire, après tout il est bien difficile que l'on ne s'aperçoive de leur vertu, et qu'on ne lui donne les justes approbations qu'elle mérite. C'est aux mépris et aux opprobres qu'est réservé le privilège de la vie parfaitement cachée. Une personne, dont la vie est contredite, dont la vertu passe pour une hypocrisie, dont l'innocence est couverte de" calomnies, est plus cachée que si elle vivait dans les déserts, puisqu'elle est anéantie dans les esprits et dans les cœurs des hommes, par le rebut qu'ils en ont et par le mépris qu'ils en font. 0 Chrétien, qui que tu sois, en quelque lieu que tu vives, réjouis-toi, bénis Dieu, rends-lui mille actions de grâces, et à sa très-sainte Mère, si tu es décrié et perdu de réputation : voilà la belle et sûre voie d'entrer dans la vie inconnue de ton Dieu et de ton Sauveur. Pourquoi y es-tu triste, et

pourquoi t'affîiges-tu de te voir le mépris et l'opprobre des hommes 1 Ah ! si tu savais le don de Dieu , si tu connaissais la douceur delà divine Providence sur ton âme, oh! qu'il est saint et qu'il est avantageux de sortir de l'esprit et du cœur des créatures, pour s'unir et devenir une même chose avec l'esprit et le cœur de Jésus 1 II nous est donc bon que le Seigneur nous humilie, que nous soyons mésestimés des bons et des méchants, des étrangers et des proches, de ceux qui nous sont opposés, et de nos amis, et généralement de toutes les créatures. O la grande et solide vérité 1 et plût à Dieu qu'elle fût plus connue non-seulement parmi les personnes du siècle, mais encore dans les cloîtres. Où il y a moins de créatures, il y a plus de Dieu. O Dieu seul, Dieu seul, Dieu seul 1

C'est cette grande vérité que l'adorable Jésus nous prêche avec une force nonpareille, par les exemples tout-puissants de sa divine vie, toute couverte d'opprobres et d'ignominies. Certainement c'est bien en cette rencontre qu'il faut lui dire : En vérité vous êtes un Dieu caché. Ici toutes paroles et toutes pensées manquent. L'esprit se sent défaillir, et l'on se perd dans un abîme dont on ne peut sortir. O grandeur infinie, ô Créateur de l'univers, ô le Souverain des anges et des hommes, est-ce donc vous à qui l'on préfère les larrons et les homicides? ô sagesse incréée, ô le Fils bien-aimé du Père éternel, est-ce donc vous qui passez pour un fou et un insensé dans les cours des rois de la terre? est-ce vous, ô mon Dieu, qui passez pour un imposteur, pour un scélérat, pour un endiablé, pour un hypocrite ? ô* hommes, écoutez, écoutez, anges du firmament, est-ce un Dieu que Ton condamne à la mort, que l'on attache à un gibet? spectacle étrange et inouï 1 En vérité, redisonsle encore, c'est bien dans ces opprobres, ô adorable Jésus, que vous êtes un Dieu caché. Ces grandes et étonnantes vérités rapportées dans ce peu de paroles, méritent les attentions de toute notre vie, et de toute la longue et interminable éternité. O ver de terre, qui te veux toujours produire 1 chétif néant, malheureux pécheur, qui veux toujours paraître, peux-tu bien ne pas mourir de honte à la vue des anéantissements de ton Dieu? Mais peux-tu bien, après cette vue, avoir encore quelque désir d'être connu, d'être considéré? Ahl mon souverain, vous êtes traité comme une personne qui a perdu le jugement, et moi je me piquerai de bon esprit ; on voudra être estimé sage, savant et bien entendu dans les choses ; vous vous mettez au-dessous des pieds des plus misérables, et nous n'aimerons que l'élévation; nous ferons cas du point d'honneur, tandis que vous êtes perdu de réputation : mais pourrons-nous nous plaindre, quelque traitement que l'on nous fasse, pour fâcheux et injuste qu'il nous paraisse? Ahl mon Seigneur et mon divin Roi, est-ce que nous avons plus d'innocence que vous, ou que nous sommes plus considérables? est-ce que nos peines surpassent les vôtres? ou nos

ŒUVRES COMPLETES DE BOUDON

humiliations sont-ei.es plus grandes que vos ignominies ? Allons, mon âme, allons, quoi qu'il nous en puisse coûter, santé, vie, réputation, amis, allons sur le Calvaire avec notre adorable roi, tenons-lui compagnie avec sa très-sacrée Mère, avec le disciple bien-aimé. Allons et mourons avec lui, mourons au point d'honneur, à l'attache aux biens temporels, aux plaisirs du corps, mourons aux créatures, à nos amis, à nos plus proches, mourons à tout, afin que ne vivant plus à nous-mêmes, ni pour nous-mêmes, nous ne vivions plus que de la vie de Jésus, vie séparée du siècle, vie cachée en Dieu, et en Dieu seul. 0 Dieu seul, Dieu seul, Dieu seul. 0 mon âme, mon âmel il vaut bien mieux être affligé, être déshonoré, être pauvre, être délaissé ici bas avec Jésus, et entrer de la sorte dans sa vie cachée en Dieu, pour être glorifié, et manifesté avec cet aimable Sauveur durant toute une éternité, que de jouir en la vie présente, avec les mondains, des plaisirs et des honneurs du siècle, de faire bruit et éclat dans le monde, et ensuite aller dans les ténèbres de l'enfer pour y porter les confusions horribles des damnés pour un jamais. Je vous conjure, vous qui lisez ceci, de prendre une forte résolution, de considérer, mais avec

Srande attention, ces vérités, et d'en faire e temps en temps le sujet de vos réflexions le reste de vos jours.

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