CHAPITRE V
Veiller continuellement sur soi par une fidèle mortification dans les états où l'on est obligé de paraître selon l'ordre de Dieu. Après avoir considéré la nécessité indispensable où nous sommes de combattre l'inclination que nous avons à paraître, et ensuite l'obligation que nous avons d'éviter, autant qu'il est en nous, ce qui peut donner de l'éclat, il faut dire ici que nous devons veiller sur nous avec tous les soins possibles, lorsque nous sommes obligés de paraître dans l'ordre de Dieu. Le grand saint François de Sales estimait qu'il était plus aisé de ne se pas mettre en colère, qu'en s'y mettant y garder la juste modération que le christianisme demande de nous; et moi , s'il m'est permis de dire mes petites pensées, il me semble qu'il est plus facile de s'éloigner des emplois honorables, et de s'abstenir de certaines actions qui font bruit, et qui acquièrent de l'estime , que d'en ôter l'amour-propre, lorsqu'on est engagé dans ces états , et que l'on pratique ces actions. Encore trouvera-l-on des personnes retirées et solitaires qui, contentes de leur état, ne désireront point d'être connues; encore se ren contre ra-t-il des personnes rebutées et crucifiées au monde, qui se mettront peu en peine de ses rebuts et de ses peines, et qui n'auront pas de désirs de ses honneurs et de sa gloire ; et c'est pourquoi il faut remarquer en passant que c'est une grâce précieuse d'avoir quelque part à la vie retirée , ou humiliante et abjecte, et qu'il en faut grandement bénir Notre-Seigneur , sa trèssacrée Mère et les saints anges. Mais où est celui dont les emplois et les actions lui donnant une haute réputation , ne prenne quelque complaisance secrète, ou au moins quelque satisfaction presque imperceptible dans les honneurs qui lui sont rendus? O mon Dieul qu'il est dangereux d'être beaucoup considéré, estimé et aimé des créatures. Que c'est une grande misère d'être applaudi, d'être loué, de ne trouver que des approbateurs de ce que nous disons et faisons , des civilités et compliments, des honnêtetés grandes dans les compagnies, et parmi les personnes où nous nous trouvons 1 que c'est une chose pitoyable d'être bien reçu partout, de trouver de tous côtés des gens qui vous caressent, qui vous honorent, qui disent mille biens de vous, qui sollicitent pour vous des emplois henorables, qui vous mettent bien
dans l'esprit des personnes! Enfin j'ai peur, et grand peur quand je vois une personne universellement estimée et aimée ; et en voici la raison : c'est que lisant l'Evangile, qui est pour moi et pour tous les véritables chrétiens une vérité de foi , et par suite indubitable , j'y trouve que notre Dieu et bon Maître promet tout le contraire à ses meilleurs amis, et qu'une vie semblable est tout à fait éloignée de la vie de ce divin Sauveur, de sa sainte Mère et de ses véritables disciples.
Cependant, comme il y a des fidèles serviteurs de notre bon Seigneur et maître véritablement appelés aux emplois éclatants, et il n'y en devrait point avoir d'autres dans ces états , particulièrement dans les plus hautes dignités de l'Eglise , où il ne devrait entrer que des personnes parfaites, puisque ce sont des états d'une perfection acquise. Comme il y a des personnes dont la vertu est louée, et qui sont en grande réputation de sainteté, et que toutes ces choses arrivent même dans l'ordre de Dieu, qui en dispose selon ses fins pour sa plus grande gloire, il ne se faut pas tirer de sa vote, puisqu'elle est selon le bon plaisir divin , car nous le supposons de la sorte , ne prétendant pas favoriser en aucune manière ceux qui sont entrés dans leur état de vie , ou leurs emplois , par nature, par considération humaine, parle propre intérêt. Demeurant donc dans l'ordre de la divine Pro vidence, il faut grandement veiller à y détruire tout ce que la nature y peut uieler , et à y agir par mouvement de grâre, sans y avoir de vue humaine, et des considérations purement naturelles.
Pour ce sujet, l'on doit principalement considérer, mais avec de grandes et fortes réflexions; et cela non pas légèrement , et en passant, mais très-souvent, comme plusieurs fois la semaine, et même prendre quelque temps réglé, au moins une fois le mois , pour considérer, dis-je, le très-grand danger où l'on est dans cet état, à raison de la corruption de la nature. O mon Dieu ! qui le pourra jamais assez dire ? qui le pouri a jamais assez penser? Hélas 1 n'est-ce pas pour cela que les plus grands saints les ont fuis avec des soins inexplicables? Malheur à nous qui n'y allons pas seulement, mais qui y courons avec des empressements si pitoyables. En vérité, en vérité il est plus difficile que l'on ne pense de s'y tenir ferme et fidèle dans la pratique de la pure vertu. Comme nous voyons que les richesses ont je ne sais quelle infection pour les personnes qui les possèdent, ce qui ne vient pas d'elles-mêmes, Dieu n'ayant rien fait que de bon, mais de la malignité de nos inclinations ; ce qui fait que l'on s'y attache, et que l'on s'y prend fortement, comme l'expérience le fait voir tous les jours , et quelquefois en des personnes même qui font profession d'une haute dévotion, car c'est une chose étonnante de voir des gens de piété si âpres après le bien, si curieux d'en avoir, quoiqu'ils en possèdent beaucoup; si pointilleux
pour en disputer les moindres choses, et en de certaines rencontres ils feront des procès pour un petit morceau de terre; si grands ménagers pour avoir de l'argent amassé ; et c'est à ces gens-là qu'il semble que la terre doit manquer , et qui ont toutes les peines du monde de se reposer sur la divine Providence; gens qui seront sordides dans le domestique , qui ne payeront leurs ouvriers qu'avec la dernière exactitude, qui ne donneront pas la moindre chose audelà de ce qu'ils ont promis ; qui, pour un sou ou quelque petite somme qu'ils ne veulent pas donner, parce qu'ils n'y sont pas étroitement obligés, aimeront mieux voir offenser Dieu devant leurs yeux par les impatiences, murmures et jurements des personnes qui ont affaire à eux ; gens qui sont touchés de la moindre dépensé qu'il leur faut faire ; qui font à la vérité des aumônes (car je parle ici des gens qui font profession de dévotion) , mais qui omettent mille bonnes œuvres qu'ils pourraient faire, et quelquefois même de certaines où ils ont obligation, et dont ils ne s'aperçoivent pas, à raison de leur aveuglement ; gens qui après tout pensent avoir fait merveilles quand ils ont donné une partie de cent et cent choses qu'ils pourraient facilement employer dans la pratique des bonnes œuvres. J'avoue qu'ayant considéré avec attention ce procédé de grand nombre de personnes bien pourvues de biens temporels , personnes qui d'autre part s'appliquent au service de Dieu, qui s'adonnent à la méditation , qui sont dans la fréquentation des sacrements, qui n'ont que de bons livres , qui parlent admirablement bien des maximes de l'Evangile , et qui en particulier louent hautement la pauvreté, et disent assez que les pauvres sont bien heureux, et les riches misérables, selon la vérité de ces maximes de la loi de Jésus-Christ : après toutes ces vues je suis demeuré dans la dernière conviction que l'état des richesses était plus dangereux que l'on ne peut dire; car puisqu'il en arrive de si fâcheuses suites à des gens si éclairés, et qui même servent Dieu d'autre part , que doit-on penser du péril où sont exposés les riches, et des riches qui ne sont pas dans ces dispositions? Aussi si vous y prenez garde, vous verrez que depuis l'établissement de l'Evangile, Dieu s'est servi de pauvres, comme les apôtres , ou de personnes qui, étant riches, ont embrassé la 'pauvreté, pour accomplir ce qu'il a fait de plus grand pour la publication de ses vérités , et pour la réforme des mœurs. Je dirai encore ici une chose que j'ai plusieurs fois remarquée dans des maisons ou très-pauvres , ou peu accommodées des biens de ce monde: j'y~ai vu une libéralité merveilleuse, une charité indicible, un soin de contenter le prochain qui donnait partout une édification singulière, car bien loin d'y remarquer cette exactitude des riches dont il a été parlé, il y paraissait une si grande facilité à payeV les personnes à qui elles pouvaient devoir quelque chose , et qui pouvaient faire quelque Œuvres gompl. de Boudon. I.
petit travail pour elles, que ces personnes en demeuraient dans la dernière édification. Je dis donc, comme il y a un très -grand danger parmi les richesses , pour les gens môme de piété, il n'y en a pas moins dans les états qui sont accompagnés d'estime, de réputation et d'honneur; et cela est si véritable, que l'on voit des personnes toutes pleines de bons désirs, très-bien intentionnées, qui promettent des merveilles, et qui sont de grandes espérances pour le bien de l'Eglise et de l'Etat, qui ont une conscience tendre, et qui ont horreur du péché, qui étant une fois élevées à des charges honorables, ou à une réputation grande parmi le monde, tombent dans une tiédeur épouvantable, qui est suivie d'aveuglement qui leur cache la plus grande partie de leurs obligations, qui fait qu'insensiblement elles prennent goût aux maximes du monde, et vivent, comme l'on dit, avec les vivants. Leur grande occupation est à tenir bonne table et avoir grand train, des maisons bien meublées, et avoir toujours grande compagnie; à parler des affaires du siècle, à songer à s'élever de plus en plus, à soutenir et augmenter l'estime qu'elles, ont dans le monde ; et pour la grande éternité , pour les vérités évangéliques, pour les maximes du Eils de Dieu , c'est à quoi l'on ne pense guère; l'on ne pense plus guère à s'adonnera l'oraison mentale, à la pratique de la mortification chrétienne et de la pure vertu, comme du renoncement de soi-même, et de l'amour de la croix. C'est pourquoi, je le répète, l'on doit premièrement considérer, <:omme il a été dit, le très grand péril où l'on se trouve.
Secondement, après la considération forte, vive et fréquente d'un danger si extrême, il faut se tenir dans ces états avec crainte et tremblement, comme des gens qui marchent toujours sur le bord du précipice; pour peu que l'on oublie de veiller sur ses pas, l'on tombe et l'on se précipite. Ah! combien de personnes hautement élevées se sont perdues par le défaut de cette crainte 1 combien de prédicateurs, de directeurs! combien de gens qui faisaient grand bruit dans l'état ecclésiastique et séculier ! Que l'on se souvienne du grand Apôtre, qu'on fasse réflexion sur sa vocation divine et miraculeuse, sur son élévation jusques au troisième ciel, sur les dons et faveurs dont il était comblé', mais surtout sur sa vie innocente et même toute divine, ne vivant que de la vie de Jésus, et qu'ensuite l'on considère qu'il s'écrie qu'il a peur d'être réprouvé. Qui quj vous soyez, après un tel exemple il faut que vous soyez dans la dernière présomption, si vous ne tremblez de tout côté, si vous n'êtes saisi d'une exlrême frayeur.
En troisième lieu, il ne faut pas se répandre dans ces états, et c'est particulièrement ce qui fait la perte de ceux qui y sont; je veux dire que vous ne vous y teniez seulement que dans la vue de la divine volonté, prenant bien garde à ne vous pas laisser aller aux plaisirs et honneurs qui s'y rencon-
ŒUVRES COMPLETES DE BOL'DOX
Irent. Conversez-y donc autant que Dieu le demande de vous,* mais rien plus. Donnezvous garde des liaisons et amitiés non-seulement mondaines, mais naturelles; évitez la fréquentation des personnes qui ont l'esprit du siècle, car autrement vous vous gâterez avec ces gens-là ; il vous prendra envie d'avoir des magnifiques carrosses comme eux, de tenir bonne table à leur exemple, de prendre les mêmes divertissements; ou si vous n'êtes pas de condition à avoir ces choses, au moins vous prendrez l'esprit et l'air du monde. Fuyez les vains amusements, les trop longues conversations ; ménagez du temps pour l'oraison, pour la retraite, pour la lecture des livres qui nonseulement sont de doctrine, mais de dévotion. Sachez qu'il n'y a point d'excuses en ce rencontre. Ne trouvez-vous pas du temps pour manger, pour dormir?
En quatrième lieu, faites dans ces états ce que Dieu tout bon demande de vous, et rien davantage. Oui, je le veux, vous êtes appelé à l'action, mais n'en prenez pas au delà de l'ordre de Dieu : car voici ce qui arrive. L'on s'épuise si fort à l'extérieur, qu'au dedans on devient sec, et même que l'on est peu recueilli. L'esprit de Dieu s'en va, l'esprit humain s'introduit, et ensuite l'esprit mondain. Ces gens peu à peu se relâchent de la pureté des maximes évangéliques , prennent goût à celles du monde, et tâchent de faire service à deux maîtres, quoique le Fils de Dieu ait assuré du contraire. Ils veulent accommoder les sentiments de l'Evangile avec le siècle. Je redis donc ici : prenez du temps pour l'oraison, pour la retraite, et quelquefois ménagez-vous quelque solitude, pour vous y retirer quelque temps. C'est pourquoi prenez garde à deux choses ; à ne vous pas donner à l'extérieur plus que Dieu ne le veut, et à ne vous y pas répandre quand vous y êtes par l'ordre de Dieu. O que la présence de Dieu est nécessaire pour ne se pas laisser aller à cet épaneliement 1
En cinquième lieu, ne parlez point facilement des bons succès que Dieu vous donne, de votre réputation, de vos habitudes, de vos connaissances, de votre crédit. Faites, autant que vous le pourrez, que rien ne paraisse de ce qui vous peut rendre considérable : évitez les visites des grands, ou faites en sorte que ce soit dans des temps où cela ne soit pas remarqué. Parlez peu de vos talents , de la facilité de votre esprit; détournez prudemment les entretiens où l'on parle de vous. ISe vous amusez point à entendre discourir de vos sermons, des biens que vous pouvez faire, et de tout ce qui vous est avantageux. Je dis plus, n'y pensez pas volontairement, car il est difficile de réfléchir sur les avantages qui nous arrivent, sans y prendre quelque complaisance secrète ; il faut tout renvoyer à Dieu, tout le bien qui se fait par les sermons, directions, dans les charges et emplois, soit ecclésiastiques, soit séculiers : ce que l'on peut faire avec le secours divin, rejetant toutes les
pensées qui nous arrêtent à nous-mêmes, qui nous font regarder nous-mêmes dans le bien qui s'opère, qui nous font penser à ce que l'on pense et à ce que l'on dit de nous : pour mettre toutes nos pensées en Dieu seul, le regardant uniquement, sa gloire, et ses divins intérêts dans un grand et entier oubli de tout ce qui nous touche.
En sixième lieu, souvenez-vous que notre vie est une guerre perpétuelle jusqu'au dernier moment de la mort ; ainsi persuadezvous une bonne fois qu'il nous faut combattre sans cesse et continuellement. Considérez qu'il y en a beaucoup qui ont résisté généreusement durant quelques années aux inclinations que l'amour déréglé de nousmêmes nous donne à paraître, à être considérés ; qu'il y en a plusieurs qui ont persévéré longtemps dans l'amour de la vie cachée, méprisant saintement l'estime et l'amour des créatures, ne se souciant d'être connus que de Dieu seul, qui dans la suite se sont grandement relâchés : car l'on ne peut jamais assez dire jusques où va l'inconstance de l'homme, et combien il lui est difficile de demeurer ferme dans un même état. C'est pourquoi nous donnons avis qu'il ne se faut jamais lasser de veiller avec la dernière exactitude dans les états où l'on est obligé de paraître; et l'on y doit veiller, comme il a été dit, avec une grande crainte, puisqu'il est rare d'y persévérer constamment. 0 mon Dieu 1 que la créature est digne de pitié, qui se perd si facilement aux moindres choses, qui tombe si souvent dans les occasions qui se présentent, qui s'attache si promptement à ce qui lui plaît et est avantageux!
Enfin, si dans vos états et emplois vous êtes contredit, vous êtes désapprouvé, vous êtes méprisé et délaissé, ce doit être un sujet d'une joie inénarrable ; puisque les contradictions, mépris, rebuts et délaissements sont les grands moyens dont la divine Providence se sert pour cacher le bien que nous pouvons faire avec la grâce de notre bon Sauveur, et sous la protection de la trèsglorieuse sainte Vierge notre bonne mère et maîtresse, des bons anges et des saints. Ola bonne et excellente chose 1 Faire de grandes œuvres pour la gloire de Dieu, et de sa sainte Mère, y réussir avec beaucoup de bénédiction, n'y envisager que le seul intérêt de Dieu, et cependant passer pour un homme intéressé, qui n'a pas grands talents, qui réussit peu; et ensuite être peu considéré, peu approuvé, mais méprisé et rebuté.