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CHAPITRE IV

Eviter saintement tout ce qui peut donner de Céclat.

Après la résolution prise de combattre chrétiennement l'inclination que nous avons à paraître, qui est un effet de la nature corrompue et de l'amour-propre, il faut s'appliquer à éviter saintement tout re qui peut

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ŒUVRES COMPLETES DE BOEDON

jonner de l'éclat et faire grand bruit parmi le monde, à l'imitation de Notre-Seigneur, et de ses saints. Il faut donc ne pas désirer les belles charges et les grands emplois, et se donner bien de garde de les briguer par soi-même ou par ses amis ; car c'est une conduite humaine dont l'esprit de Dieu a donné un grand éloignement; ce qu'il est aisé de remarquer dans les vies des saints qui ont eu le plus de part à la plénitude de ses grâces : et il est vrai de dire, que jamais les personnes mondaines n'ont eu tant d'ambition pour les dignités et emplois honorables, comme celles qui ont l'esprit de Dieu, en ont eu de rebut, d'éloignement et d'aversion : car enfin, l'esprit de Jésus- Christ est toujours le même, esprit d'humilité, d'abaissement, d'éloignement de tous les vains honneurs du siècle, de dégagement de ce que le monde estime et aime, d'inclination pour l'amour de la vie cachée, se contentant d'être connu uniquement de Dieu seul, comme l'esprit du monde va toujours à se procurer les choses qui rendent honorables parmi les gens du siècle et qui donnent une grande réputation. Considérez, vous qui lisez ceci , de quel esprit vous êtes mus; et considérez ensuite qu'un grand nombre de peuples ayant voulu élire pour leur roi notre Sauveur, en même temps que cet aimable Sauveur eût vu leur dessein, aussitôt il prend la fuite et se retire dans un lieu écarté. C'est de la manière que l'adorable Jésus traite les premiers honneurs de la terre. 0 âme chrétienne, où en sommesnous, et vous et moi? Cependant les saints, qui ne sont véritablement saints que par la conformité de leur vie à celle de leur divin exemplaire , marchant sur les pas de ce Maître adorable, bien loin de s'empresser, ou de rechercher les emplois les plus éclatants, soit dans l'état ecclésiastique, soit dons l'état séculier, ont fait des efforts incroyables pour s'en exempter. On choisit un saint Grégoire pour être le Souverain Pontife de toute l'Eglise , qui est la première qualité de la terre, et cet homme de Dieu s"enfuit et se cache; et il faut que la toutepuissance de Dieu fasse des miracles poulie produire et pour l'obliger d'accepter cette première dignité du monde. Toute l'histoire ecclésiastique est pleine de semblables exemples; et c'est une chose indicible cpie les efforts des saints pour n'avoir rien icibas qui pût leur donner de l'éclat, et les rendre considérables. Que n'ont -ils pas fait pour s'exempter de tous les honneurs que le monde et ses sectateurs poursuivent par toutes les voies possibles ? 0 mon Dieu 1 quelle différence des âmes que vous conduisez et de celles qui sont conduites par l'esprit humain et mondain 1 Nous avons vu de nos jours le P. de Condren prendre la fuite ayant été élu général de sa Congrégation. Mais, me direz-vous, les serviteurs de Dieu ne sont-ils pas appelés aux grandes charges? J'avoue qu'ils y sont appelés, mais je réponds qu'ils ne les briguent pas, qu'ils attendent l'ordre de Dieu, qu'ils acceptent

avec crainte, et souvent ce n'est pas sans soupirs, sans larmes ; parce qu'ils ont beaucoup de douleur de se voir engagés dans des étals qui les rendent considérables, jetant les yeux sur un Dieu-Homme méprisé et abject, et qui a dit de lui-même qu'il était plutôt ver de terre, qu'un homme. O vous tous qui faites profession de le servir , avez-vous jamais bien pénétré cette vérité? Il faut éviter soigneusement et les lieux et les personnes et Jes compagnies, comme toutes les autres choses qui nous donnent grande part dans le cœur des créatures. Ainsi, l'on ne va pas facilement avec les grands, l'on ne se trouve pas aisément dans les belles assemblées des beaux esprits du grand monde, l'on ne fait pas habitude volontiers avec les gens qui font grand éclat et qui en donnent. L'on évite les compliments, les louanges, les applaudissements des hommes. Le P. de Condren, que nous citons si souvent, s'enfuyait lorsqu'il avait réussi à la cour, ce qui lui est quelquefois arrivé d'une manière très-avantageuse et dans des affaires importantes qui regardaient les premières personnes du royaume el le bien de l'Etat. Comme il était "tout rempli de l'esprit de Jésus-Christ, il portait un si grand éloignement des louanges des hommes , qu'il ne les pouvait souffrir.

0 quelle misère! de voir des personnes de piété qui font tant de bonnes œuvres lorsqu'elles sont considérées, et que leur amourpropre trouve sa nourriture parmi les habitudes et les amitiés des créatures avec lesquelles elles s'assemblent, qui, à peine, peuvent-elles agir quand l'estime et l'amitié des créatures cessent. Oh 1 quelle pitié 1 de vouloir toujours voir et être vu. Mais que bienheureux ceux qui se contentent de Dieu seul; bienheureux les prédicateurs, les directeurs qui annoncent l'Evangile et les voies de Jésus-Christ aux peuples abandonnés, dans des lieux écartés, où le beau monde ne se trouve point, où les confessionnaux ne sont point assiégés de satin et de brocatel,qui enseignent en toute sorte de doctrine et de patience, et il en faut beaucoup avoir à l'égard des personnes grossières et rustiques, qui ont peu d'esprit, peu de mémoire et beaucoup d'incivilité, où la nature ne trouve point ses agréments, où elle ne rencontre que des rebuts et des oppositions. 11 y aurait ici à conjurer avec larmes tant de prédicateurs et de directeurs, qui sont assez inutiles dans les grandes villes, ou qui y font peu, d'avoir pitié de tant d'âmes qui périssent et qui ont coûté le sang et la vie d'un Dieu, non-seulement parmi les infidèles, quoique, à la vérité, les pays des idolâtres soient les plus pressés, et où il s'agit plus de la gloire de Dieu ; car il n'y va pas moins que do la conquête d'empires tout entiers à notre divin Roi ; mais encore d'avoir compassion de tant de personnes qui se damnent par faute de secours dans tant d'endroits de notre France, qui sont destitués d'ouvriers évangéliques, et où les peuples , au milieu du christianisme,

à peine saurnt ce que c'est que d'être chrétiens.

Mais revenons à notre sujet, et disons que l'amour-proprese môle si ordinairement flans tnui ce qui nous fait paraître, que les âmes les plus éminentes en sainteté n'ont rien oublié pour se mettre à couvert et se délivrer des moindres choses qui pouvaient les faire considérer. C'est ce qui leur a donné ces fortes et grandes aversions non-seulement du vain éclat du monde, mais de toutes les choses qui peuvent y conduire. Le P. Condren, n'étant âgé qu'environ de sept ans, mais déjà rempli de l'esprit de Dieu, ayant aperçu son portrait que l'on avait fait taire, parce qu'il était doué d'une grande beauté naturelle, il ne lui fut pas possible de le supporter, quoique dans un âge si tendre, et il n'eut point de repos qu'après l'avoir mis en pièces. L'on avait dédié des thèses au grand serviteur de Dieu, le P. deMataincourt, pour lors général de la congrégation de notre Sauveur des chanoines réguliers de Lorraine ; mais comme l'homme de Dieu y eut remarqué son image, ayant commandé à celui qui lui dédiait, qui était l'un de ses religieux, de lui apporter toutes les thèses, sans lui eu dire la raison, il les tailla et déchira toutes par morceaux à grands coups de couteau par une sainte cruauté, parce qu'il était plein de cette sainte haine évangélique que le Fils de Dieu nous recommande tant, et qu'il insinue si puissamment à ses disciples. Oh! que ces saints personnages étaient bienélo'gnés de se peindre, eux qui eussent été ravis de n'avoir pas la moindre place dans la pensée d'aucune créature. Que diront à la vue de ces exemples et de tant d'autres, des personnes les plus illustres dans les voies de l'amour divin? Ces gens qui tâchent d'occuper de leur souvenir et de leur estime l'esprit des hommes durant leur vie et après leur mort par toutes sortes de voies possibles, et dont l'excès en va jusque-là, que défaire apposer leurs armes sur les calices sacrés , sur les chasubles, sur les autels et sur les autres choses les plus saintes.

Ceux qui ont été véritablement mus de l'esprit de Jésus-Christ n'ont cherché que l'anéantissement spirituel en toutes choses; de là vient qu'ils ont été si saintement industrieux à tenir caché tout ce qui pouvait les mettre en quelque considération, soit du coté de la naissance, des perfections corporelles, des talents naturels, soit de la part de leurs grâces, de leurs vertus et dons extraordinaires. J'avoue que l'esprit de Dieu les a quelquefois poussés à parler de leur intérieur, et à découvrir les miséricordes particulières que la divine bonté leur faisait , la divine Providence en disposant de la sorte pour sa gloire, et le bien des âmes : mais en vérité cela est arrivé par une conduite spéciale, et par des mouvements sacrés d'une grâce particulière; car parlant ordinairement, les saints ont gardé un silence fort rigoureux au sujet de leurs grâces, et si quelquefois ils en ont dit quelque chose,

souvent c'était sans réflexion ; et ils étaient tout honteux quand ils considéraient ce qu'ils avaient fait ; ils en portaient une grande peine, et cela servait à les beaucoup humilier. Après tout, quelques soins que l'on ait pris d'avoir quelque connaissance de leurs grâces, et âpres môme tout ce qu'ils en ont dit, tout ce qui s'est passé de plus grand et de plus divin dans leur intérieur est demeuré inconnu aux hommes. Une personne qui veut faire quelque progrès dans le pur amour, ne doit pas facilement parler de ses grâces, ou des autres choses qui mettent en estime. C'est une chose admirable que l'exemple de Noire-Seigneur en ce sujet : il veut faire paraître quelque rayon de sa gloire , mais ce ne sera qu'à trois de ses plus chers disciples, dans un lieu retiré et à l'écart ; et encore après cela il commande le secret de cette vision glorieuse , et vous diriez même en apparence qu'il en désire ôter le souvenir de la mémoire de ceux qui l'ont vue , les entretenant immédiatement ensuite des horreurs de sa passion ignominieuse. C'est une grande maxime dans la vie spirituelle , que de parler peu, et particulièrement du bien que l'on peut faire. Moïse , dans l'Exode , assure qu'il a plus de difficulté que jamais à parler, depuis qu'il a eu l'honneur de l'entretien de Dieu. Les personnes qui ont tant de discours, souvent ont peu de recueillement. L'âme occupée fortement dans l'intérieur a de la peine à se produire au dehors; elle se contente de la connaissance que Dieu a de ce qui se passe en elle, du bien qu'elle fait par sa miséricorde ; elle n'en dit rien aux créatures , car elle n'en espère et n"en attend rien. Cette conduite est fortement appuyée sur l'Evangile, qui nous enseigne à prier en secret, à ne pas faire bruit quand l'on donne l'aumône , à ne pas avoir un visage triste quand l'on jeûne, pour ôter à la nature corrompue les inclinations qui la portent à paraître devant les hommes. Ce n'est pas que le Fils de Dieu condamne les prières publiques , puisque lui-même les a autorisées, se trouvant au temple, ou .3$ bonnes œuvres qui peuvent servir d'édification aux autres ; mais enfin c'est qu'il nous veut apprendre que nous ne pouvons jamais assez nous donner de garde du secret amour-propre qui domine en nous , et qui nous donne toujours du penchant pour être quelque chose aux yeux des hommes. Mais que ces vérités sont touchantes dans les exemples admirables que ce maître céleste nous en a donnés. Oh! certainement il pouvait dire les plus belles choses et les plus divines qui puissent jamais être dites durant toute sa vie privée, et il ne l'a pas fait. Sa très-glorieuse Mère a tenu la même conduite avec le glorieux saint Joseph, son virginal époux. Enfin il n'a pas mis la consommation de notre salut, et l'ouvrage de sa grande gloire dans les œuvres éclatantes, mais dans les voies les plus cachées, comme dans les ignominies de sa mort. Chose étrange 1 dit saint Augustin; il n'est pas glorifié lorsqu'il ressuscite les morts , qui est la chose du

monae la plus éclatante , et il est glorifié lorsqu'il est mis à mort, qui est la chose du monde la plus ignominieuse. Ohî que ces •vérités sont consolantes pour les personnes persécutées , crucifiées , ces gens que les croix semblent rendre inutiles au monde. Mais qu'elles doivent apprendre efficacement à ceux qui paraissent beaucoup, à ne s'en pas faire accroire , la divine parole nous enseignant même que ce qui est grand devant les hommes est une abomination devant Dieu. 0 que ces voies sont différentes des nôtres 1

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