SUR LES OUVRAGES DE BOUDON
Ce fut dans le temps du loisir forcé dont M. Boudon fut redevable à la fureur de ses ennemis, que ce digne prêtre, qui avait déjà publié quelques petits ouvrages, en donna de nouveaux, qui, suivis presque d'année en année d'un bon nombre d'autres, lui assurent un rang distingué parmi les auteurs ascétiques. Comme les vrais saints, sous
quelque rapport qu'on les envisage, sont toujours de grands modèles; Boudon, qui, dans le cours de son histoire, nous a instruits en qualité d'étudiant, de séculier, de prêtre, de grand archidiacre, etc., ne peut manquer de nous instruire en qualité d'écrivain. Ce n'est pas que nous prétendions faire une analvse raisonnée de ses écrits: il sont en si
VIE DE JJOl'DON. — L1V. III.
grand nombre, qu'un juste volume n'y sufiirait pas; et d'ailleurs nous travaillerions en pure perle, et pour ceux qui les lisent, pareequ'ils les trouvent toujours trop courts ; et pour ceux qui ne les lisent pas, parce qu'un abrégé, qui de lui-même est sec et décharné, ne leur en donnerait pas une juste idée. Notre dessein est donc uniquement de faire connaître, en deux mots, par quel esprit et dans quels sentiments il travaillait. Nous tâcherons ensuite d'examiner si les reproches qu'on lui a faits de temps en temps sont bien fondés.
Et d'abord, ce ne fut ni l'envie de se faire un nom, ni l'esprit de critique, ni l'appât de l'intérêt qui le déterminèrent à écrire. Ces motifs qui, plus d'une fois en ont fait agir d'autres, ne pouvaient avoir lieu chez un homme qui sacritiait sa réputation à la calomnie ; qui ne dit jamais plus de bien que de ceux qui lui firent du mal ; qui, pauvre par choix, ne connaissait d'autre bonheur que celui de la disette et du besoin. Ce fut donc la vue de Dieu, et de Dieu seul, l'ardent désir de multiplier les adorateurs en esprit et en vérilé, la sainte passion de gagner des cœurs à celui qui seul doit être le centre et le terme de leur amour, qui le forcèrent à rompre le silence.
11 fallait même qu'à chaque ouvrage l'Esprit-Saint lui fit sentir par une impression intérieure qu'il agréait, ou plutôt qu'il commandait l'entreprise. « Ce serait avec bien de la joie, Monsieur, écrivait-il à un ami, que je travaillerais sur le respect que doivent les fidèles aux saints de la primitive Eglise, qui ont été nos pères dans la foi, car j'ai beaucoup d'inclination pour un pareil ouvrage. Mais je ne dois point écrire, et je ne le fais jamais que par un mouvement de grâce, et ce mouvement, notre Seigneur ne me l'a point encore donné pour traiter celte matière. » Il répète la même chose en quelquesuns de ses livres, comme dans celui de la Dévotion aux saints anges, où il proteste qu'il ne l'a entrepris qu'après en avoir été pressé intérieurement à ne s'en pouvoir défendre. Ce fut, comme nous l'avons dit ailleurs, par ce motif qu'il refusa d'écrire la Vie d'une très-digne supérieure, quoique toutes ses filles l'en priassent avec beaucoup d'instance.
11 est sûr d'ailleurs qu'on ne pouvait guère écrire dans de plus grands sentiments d'humilité que ne l'a fait ce saint prêtre. -A l'entendre, vous croiriez que, lorsqu'il se mettait à l'ouvrage, l'ange du Seigneur faisait retentir à ses oreilles ces formidables paroles (60) : fous sied -il bien, pécheur, d'annoncer mes lois? est-ce à vous à publier la promesse que j'ai faite à ceux qui les gardent? 11 était si plein, si pénétré de ces sentiments qu'on ne peut le lire sans l'admirer, se confondre, s'anéantir avec lui. Mais comme personne ne peut mieux nous faire connaître ce qui se passait en lui, que luimême : voyons et pesons ce qu'il en dit dans
son livre de la Vie cachée avec Jésus-Christ en- Dieu (part, i, chap. 3, pag. 16), qui est le second ou Je troisième de ceux qu'il composa dans le temps de sa disgrâce. « Il est assuré, ce sont ses termes, que l'adorable Jésus a eu le plus grand et le plus fort esprit qui fut jamais, la mémoire la plus heureuse, le jugement le plus solide, l'imagination la plus parfaite. . . Mais il est aussi certain d'autre part qu'il a caché tous ces dons naturels d'une manière tout à fait étonnante. Quels livres divins et admirables aurait-il composés, s'il avait voulu écrire? N'aurait-il pas fait des ouvrages célestes? Ses pensées, ses raisonnements, ses lumières n'auraient-ils pas été capables de ravir d'admiration et d'amour tous les esprits du ciel et de la terre ?... O mon adorable Maître, je me trouve ici tout couvert de honte et de confusion, quand je pense à cette vérité. Qui suis-je moi qui écris de vos divins mystères?... O mon Seigneur et mon Dieu, je vous demande pardon de la hardiesse que je prends déparier de vous. Pardonnez, mon aimable Sauveur, à un misérable pécheur, à un chien pourri, qui ne mérite que votre colère et les supplices des damnés. Je prie mes frères et mes sœurs en Jésus-Christ qui liront nos petits ouvrages, d'otfrir leurs prières à votre souveraine Majesté, pour m'en obtenir le pardon. O anges bienheureux, et vous particulièrement, esprit immortel, qui êtes député à ma garde ; ô saints et saintes, intervenez pour moi auprès de la grandeur infinie de notre Dieu, afin qu'il ne me rejette pas de sa divine présence. Estil donc vrai que je prenne la liberté de parler de mon Dieu, moi qui ne suis que cendre et que poussière? L'on a vu dans notre siècle, poursuit-il, un homme tout de grâce et de lumières , doué d'un esprit angélique, le feu P. de Condren qui, étant pressé d'écrire , fit cette réponse vraiment chrétienne : « Qui a pu jamais plus dignece ment et plus saintement écrire que Jésus, « notre divin Maître? et cependant il ne l'a « jamais fait. Après cela comment voulez- « vous que j'écrive? » Cette vérité doit bien nous empêcher d'écrire jamais pour paraître, jamais par mouvement de nature, jamais que pour l'intérêt de Dieu seul ; mais il faut encore y avoir une vocation de grâce , et que l'Esprit divin nous le fasse faire. »
La conduite de l'auteur répondait chez Boudon aux sentiments du chrétien. On ne trouve dans ses livres, ni style étudié, ni diction pompeuse, ni portraits artistement travaillés, ni périodes heureusement cadencées, ni ces jeux de mots qui amusent l'esprit sans effleurer le cœur «C'est,» disait-il, « qu'il faut avoir horreur, et une horreur extrême de ce que l'amour-propre peut mêler clans les ouvrages composés par un mouvement de grâce, comme sont l'affectation du beau langage , des pensées curieuses, et choses semblables. C'est que le règne de Dieu n'est pas dans l'éloquence de l'homme,
(60) Pcccalori dixit Deus : Quart lu enanas justi'.ias meas? etc. {Psal. xlix.)
Soi
mais dans la
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vertu de Dieu. C'est que ce grand Maître, dont les leçons devraient toujours porter leur fruit, a voulu que sa divine parole fût écrite d'un style simple, et par des personnes petites aux yeux du monde, pour confondre toute la sagesse humaine et renverser la politique des prudents du siècle. »
Après tout, ce qui manque à ses écrits du côté de l'ornement est bien remplacé par le vrai, le solide, le touchant, qui en sont le caractère. S'il n'enlève pas l'esprit par des pensées riches et neuves, il échauffe le cœur, il humilie l'amour-propre, il dissipe les ténèbres que Je péché répand dans l'âme, il touche, il convertit (61). Partout c'est la parole de Dieu qui triomphe ; c'est la vertu, et la seule vertu de la croix qui se fait des conquêtes. En général, il semble qu'on peut dire des ouvrages du grand archidiacre d'Evreux, ce que M. Marion, célèbre docteur de la maison de Navarre et professeur royal, a dit dans son approbation de la Vie du vénérable Père Jean Chrysoslome : « Que c'est un traité de théologie pratique, où chaque fidèle peut apprendre les préceptes trop peu connus de la perfection chrétienne ; une censure évangélique, où les savants de ce monde peuvent très-utilement reconnaître leur ignorance ; une espèce de miroir, où les âmes les plus parfaites peuvent découvrir leurs défauts, et le remède efficace d'une vanité subtile, qui est la peste des bonnes œuvres. >> Il ajoute, et nous le disions il n'y a qu'un moment, que « l'auteur n'a pas prétendu faire des pièces de rhétorique, dont ïe plus Del ornement consistât dans l'arrangement et dans le choix des paroles, ou dans un style de roman ; que par conséquent l'homme animal, qui ne prend plaisir à lire que ce qui peut l'empêcher de voir son extrême misère, ou que ce qui est capable de lui mériter le titre de bel esprit, n'y trouvera pas beaucoup de satisfaction, s'il ne sort de son état par le secours du Saint-Esprit ; » mais il dit en même temps, et cet éloge en vaut bien un autre, « que ce pieux écrivain se sert presque toujours du texte de l'Ecriture pour expliquer ses pensées; et que sa doctrine, également solide et salutaire, n'a d'autre but que celui d'étouffer le vieil homme, et de procurer à ses lecteurs la vie du nouvel Adam, c'est-à-dire, de Jésus-Christ. »
Mais une approbation si belle ne seraitelle point flattée? Je prends le livre pour en juger, et j'assure, sous les yeux de la vérité, qu'à l'ouverture j'y trouve ces paroles. (Part. il, ch. 12.)
« Je sens, ô mon Dieu, que mon cœur s'enflamme au dedans de moi, et qu'il s'y allume un feu pendant que je médite vos vérités saintes. Ma langue vous dit, Seigneur, faites-moi connaître ma fin, et quel est le nombre de mes jours, afin que je sache ce qui me manque. Je vois que vous avez mis une courte mesure à mes jours, et mon être
(61) C'est en c s propres termes que m'en a écrit madame la marquise de G"*, c'est-à-dire, une dame
est comme le néant à vos yeux. Certes tout l'homme vivant est un abîme de vanité; car l'homme passe comme l'ombre, et c'est en vain qu'il s'agite. Mais pour moi, quelle est mon attente? N'est-ce pas le Seigneur? Vous êtes tout mon bien et tout mon trésor. Ecoutez ma prière, et ne vous rendez pas sourd à mes larmes : Ne demeurez pas dans le silence, parce que je suis étranger et voyageur devant vous, comme l'ont été tous mes pères. Donnez-moi quelque relâche avant que je m'en aille... Tirez-moi du fond de la misère et de l'abîme de la boue. Affermissez mes pieds sur la pierre, et conduisez mes pas. Que vos miséricordes qui m'ont toujours gardé, ne s'éloignent jamais de moi. Prenez soin du pauvre ; vous êtes mon secours, vous êtes mon protecteur» ne tardez pas à me secourir. Purifiez-moi, et je serai net ; lavez-moi, et je deviendrai plus blanc que la neige. Faites-moi entendre une parole de consolation et de joie, et mes os que vous avez humiliés tressailliront d'allégresse. »
Et plus bas : « 0 mon Sauveur, je ne veux et je ne désire aucun jour de l'homme. Que tous les jours qui me restent soient de ces jours que vous avez faits ; jours de votre gloire, où la nature, où les créatures n'aient plus de part ; jours de vos saints, où ne vivant plus à eux-mêmes par une continuelle mort à l'être créé, ils ne vivaient plus que de votre vie divine. C'est uniquement où vont tous mes désirs, où se terminent tous mes vœux ; c'est l'unique prétention qui me reste en ce bas monde. Ou en sortir, ou n'y être plus que pour vos seuls intérêts. Ou mourir, ou ne vivre plus que de vous et pour vous. Ou n'y faire plus rien, ou y faire tout pour votre seul honneur, et y souffrir tout selon les ordres de votre divine volonté. Ou n'avoir plus d'esprit, ou ne l'occuper que selon vos desseins. Ou n'avoir plus de mémoire, ou la remplir de votre souvenir. Ou n'avoir plus de cœur, ou vous aimer, et n'aimer que vous seul. »
Ici l'on dirait volontiers avec le pieux écrivain, qu'en le lisant, le cœur s'échauffe, et qu'il s'y allume un feu qui ne permet presque pfus de penser à lui. Revenons-y cependant, et après avoir donné une faible notion de ses ouvrages, examinons ce qu'on leur a reproché. Cette discussion sera peutêtre moins ennuyeuse qu'on ne se l'imaginerait d'abord. D'ailleurs on est bien aise de faire pour un autre ce qu'on ne serait pas fâché de voir faire pour soi.
On a donc dit : 1° qu'en général il s'attache si fort à la morale, qu'il néglige les preuves du dogme. Mais il y a du faux dans cette censure, et ce qu'elle a le vrai, ne tire point à conséquence. On conviendra sans peine que, dans quelques-uns de ses écrits, il s'est peu étendu sur le dogme. Mais si l'on veut faire attention que ces traités roulent sur des matières que les fidèles croient sans hésiter, comme aue Dieu est présent
qui joint un .esprit supérieur
sauce.
a une haute nais-
VIE DE BOUDON. — Lit. III.
2ui
paitout ; qu'il y a une sainte Trinité, principe et fin de toutes choses; des anges qui méritent nos respects; un purgatoire, où Dieu purifie des épouses légèrement infidèles, etc. Je crois que l'on tombera aisément d'accord qu'en pareil cas des dissertations savantes eussent été inutiles, peutêtre môme dangereuses ; parce que la multitude, qui saisit aisément l'objection, n'entend que difficilement la réponse. Il ne s'agissait donc que de porter les cœurs à réduire en pratique les lumières que l'esprit a reçues de la foi , et c'est ce que Boudon a fait d'une manière admirable.
Mais quand il a fallu, ou prouver des vérités affaiblies par le malheur des temps, ou traiter avec des personnes qui sont faites au style didactique , on l'a vu savant comme un autre, et plus que bien d'autres, faire valoir l'Ecriture, les conciles, l'autorité des Pères, la raison même, autant que sa matière lui permettait de l'employer. Son Chrétien inconnu, qui est le dernier livre qu'il ait donné, est uniquement et continuellement appuyé sur le teste sacré. Son Traité du règne de Dieu dans V oraison mentale, n'est qu'un précis de ce que sainte Thérèse, saint Jean de la Croix, saint François de Sales et d'autres écrivains à peu près du même ordre, nous ont donné sur ce sujet. On trouve la même solidité dans sa Dévotion à V Immaculée Mère de Dieu. Après l'avoir établie , cette dévotion si juste, si raisonnable, sur les plus pressants motifs, tels que sont la volonté de Dieu, l'esprit de l'Eglise, la piété générale des fidèles, la doctrine et l'exemple de tous les saints, la contradiction de l'enfer et des hérétiques, les bontés incomparables de cette auguste reine, le pouvoir et la force de sa protection, il entre dans le détail de ses trois principaux privilèges, c'est-à-dire, de sa conception sans tâche, de sa virginité perpétuelle, de sa glorieuse maternité.
Comme la première de ces trois prérogatives se trouve encore combattue de nos jours (61*), il ne se contente pas de la supposer, il la prouve, et par les passages de l'Ecriture que l'Eglise applique à la très-sainte Vierge , et par l'autorité des Souverains Pontifes, et par les fêtes, les offices, les temples, )es autels, les ordres religieux qui ont été établis en son honneur, et par le suffrage tant des saints docteurs, que des universités catholiques, etc.
Il vient ensuite à l'examen des objections, et de celles surtout qui se tirent du texte sacré et des saints Pères. Suivons-le dans la discussion de la première de ces deux difficultés : nous verrons bientôt s'il n'est bon qu'à remuer le cœur, sans jamais éclairer l'esprit.
Il s'objecte d'abord (Dévotion, part, n , chap. 22, pag. 235) que, selon le grand Apôtre, tous les hommes ont péché en Adam, et
que, puisque qui dit tous n'excepte personne, on ne peut, sans faire violence à l'Ecriture, soustraire la sainte Vierge à la loi générale. Voilà l'objection.
Notre pieux auteur y répond en assez peu de mots, mais solidement et avec saint Jérôme : 1° que le mot tous, dans l'Ecriture, a souvent ses exceptions; qu'on ne pourrait, sans erreur, le prendre partout dans un sens général et illimité; qu'il est dit, par exemple, au Psaume xiii, que tous les hommes se sont égarés, qu'ils sont tous devenus inutiles, qu'il n'y en a pas un, pas un seul, qui fasse le bien; que cependant ces paroles, quelque incapables de restriction qu'elles paraissent, en exigent nécessairement, puisqu'il y avait des justes, et quand David les a prononcées, et quand elles ont été répétées et adoptées par saint Paul. * Ainsi, » poursuit Boudon, « les passages généraux de l'Ecriture ont quelquefois leur exception, et leur vérité subsiste dans le plus grand nombre. Il est dit que les femmes enfanteront avec douleur : cela n'empêche pas que la très-sainte Vierge ne soit exceptée de cette loi générale. »
Il répond en second lieu, que si, en vertu des textes généraux de l'Ecriture, on soumet la Mère de Dieu au péché originel, il faudra, par une conséquence nécessaire, l'assujettir au péché actuel. Car enfin il est écrit, sans exception, qu'il n'y a point d'homme qui ne pèche; que nous péchons tous en beaucoup de choses ; que si nous nous flattons d'être sans péché, nous nous séduisons nous-mêmes. Or l'Eglise a néanmoins décidé que la sainte Vierge n'a jamais commis aucun péché actuel. Pourquoi donc n'userions-nous pas de la liberté dont elle nous donne un si bel exemple? Pourquoi ne modifierions-nous pas, quand il s'agit du péché d'origine, des textes qu'elle a pu et dû modifier, quand cl s'agit du péché actuel?
Enfin il répond, que puisque le saint concile de Trente, dans son décret du péché originel, a déclaré que son intention n'était pas d'y comprendre la sainte Vierge, il faut nécessairement qu'il ait cru, « qu'on peut dire avec raison qu' elle n'e;t pas comprise dans les textes de saint Paul, et dans les autres lieux de l'Ecriture où il est parlé de l'inondation générale de ce péché. » Donc, conclut-il, il est très-permis de ne l'y pas comprendre. Il y a plus, c'est que, puisque Je concile a fait là-dessus une exception, il est bon de la faire , puisqu'on fait toujours bien ce qu'on ne fait qu'à l'exemple d'un concile.
Ainsi raisonne notre auteur : il aurait pu le faire avec plus d'appareil; l'eût-il fait plus solidement? Pour moi, je pense, et peut-être ne serai-je pas le seul de mon avis, que, pour écrire au goût du siècle sur chacun des sujets qu'il a traités, il ne faudrait, avec un peu plus de tournure et de critique, que
(6T) L'auteur de cette dissertation écrivait vers le milieu du xvnr siècle.
les matériaux dont il
VIE DE BOUDOiN. - LIV. III.
a fait usase. Mais ses
écrits, parés à la moderne, ne perdraient-ils rien de l'onction qui en fait le prix? C'est une question que je résoudrais volontiers en demandant si l'admirable livre de V Imitation vaut, dans les vers de Corneille, ou s'il vaudrait dans le beau style de Castalion (62), ce qu'il a, jusqu'à présent, valu dans sa basse et simple latinité. Mais reprenons la suite des plaintes que l'on a faites contre les ouvrages de M. Boudon. Un auteur qui a beaucoup écrit, en aura toujours beaucoup à essuyer. Heureux, disait Quintilien, si jamais elles ne venaient que de gens du métier, ou que ceux-ci fussent exempts de rivalité et de jalousie!
On a donc dit encore que le grand archidiacre avait traité des sujets ou faux, ou plus qu'inutiles, comme on le voit surtout par deux de ses livres, dont l'un est de l'Esclavage de la sainte "Vierge; l'autre de Notre- Dame du Remède.
Mais il est aisé de le venger sur l'un et sur l'autre article. Le premier n'a aucune difficulté. Que la Mère de Dieu domine avec son Fils sur tous les cœurs; qu*il n'y ait point de chrétien qui ne se fasse plus d'honneur de vivre sous ses lois qu'un esclave ne s'en fait d'être attaché au plus grand prince du monde; c'est ce que souhaitait si ardemment saint Bernard, et ce que la foi éclairée souhaiteratoujours.il ne peut donc y avoir de mal à le procurer, et c'est uniquement ce qu'a prétendu M. Boudon.
îl est bien vrai que le Saint-Siège a plus d'une fois défendu (63) l'usage de certaines petites chaînes que les fidèles portaient au cou, pour faire une profession publique de Ja servitude qui les dévouait à la Vierge. Mais ce ne fut que parce que ces chaînes étaient devenues un ornement de vanité et un commerce de galanterie. Ainsi l'on condamna l'abus sans toucher à la substance. Et comment les Pontifes romains auraientils proscrit une dévotion qu'ils ont autorisée par leurs diplômes et par leurs indulgences , que plusieurs royaumes ont adoptée, et dont la pratique sanctifie encore tous les jours un nombre infini de personnes de tout sexe et de toute condition?
Quant à ce qui concerne l'autre écrit, dont le titre est : Le grand secours de la divine Providence par la très-sainte Vierge, invoquée sous le titre de Notre-Dame du Remède dans Vcrdrc de la très-sainte Trinité, etc. On ne sera peut-être point fâché de savoir
que les religieux de ce nom, ayant appris qu'une image de la Vierge, invoquée sous le titre de Notre-Dame du Remède, était tombée, parla prise de Cordoue, entre les mains des Maures, et craignant qu'elle ne fût déshonorée, n'épargnèrent ni peines ni dépenses pour l'obtenir d'eux, et qu'ils furent assez heureux pour y réussir; que le roi Ferdinand, après avoir chassé ces barbares de la môme ville, donna aux Trinitaires, pour récompenser leur zèle, le fonds et les revenus de la terre où cette imageavait été trouvée (64); que Dieu, ayant opéré un grand nombre de miracles en faveur de ceux qui avaient eu recours à ses miséricordes par l'intercession de sa mère invoquée sous ce nom, l'ordre de la Trinité, qui est né et qui a crû entre les bras delà sainte Vierge, s'était fait un devoirde l'honorer sous un titre qu'elle paraissait agréer, et qu'enfin Paul V a, par une bulle expresse, confirmé cette dévotion. Or, cela posé, de quel mal est coupable l'archidiacre d'Evreux? Est-ce de ne s'être pas élevé contre un culte que le premier Siège autorise, et que Dieu même avait justifié par des prodiges? En le faisant, on eût cru qu'il voulait braver le ciel et la terre. Est-ce d'avoir fait voir que le fidèle trouve dans la personne du Fils, par l'invocation de la mère, un remède à ses maux? En le disant, il n'a été que l'écho de la tradition, ou plutôt du monde chrétien. CVt le grand Cyrille, je parle, encore une fois, d'après notre pieux et respectable écrivain , c'est le grand Cyrille qui, au concile d'Ephèse, déclare que Marie a servi d'instrument à la Providence pour tirer les gentils de l'idolâtrie. C'est l'Eglise entière qui chante que par elle toutes les hérésies oiu été détruites. C'est le peuple fidèle qui, dans la guerre, la peste, Ja famine et tous les autres fléaux de la colère du ciel, ne recourt à ses temples que parce qu'il y trouve un remède aussi sûr que prompt à toutes ses disgrâces.
Mais rien peut-être, et Boudon ne l'a pas manqué, rien ne prouve mieux le vrai, le solide de cette dévotion, que la fameuse victoire de Lépante, où la mer, teinte du sa:ig ennemi, perdit pour un temps la couleur naturelle de ses eaux ; où trente milleïurcs, avec leur pacha, périrent les armes à. la main; où enfin quinze mille esclaves chrétiens recouvrèrent la liberté, que six mille musulmans perdirent. Car il est sûr que ce fut la Mère de Dieu, invoquée sous le tendre et glorieux titre dont nous parlons, qui corn-
as) Sébastien Castalion a donné en beau latin quatre livres de Dialogues, qui contiennent les principales histoires de la Bible. Mais quoiqu'il se fût brouillé avec Calvin et avec Théodore de Bèze, il y a mis des traits de la doctrine de ces deux novateurs. Castalion mourut le 29 décembre 1503.
(65) Dans l'édition de V Index de 1758 , Décréta generalia § 5, imagines et indulgentiœ prohibitœ , sont détendues, imagines, numismata insculpta pro confraiernilalibus muncipiorum Malris Dci, Ilalice, schiavi délia Madré di Dio, sodalcs catenatos expril'initia. Item tibelli in quibus iisdem confraiernitaii-
bus rcgulœ prœscribuntur. Confralernilales aulem quœ catcnulas distribuant confralribus et soroiïous, brachiis et cotlo circumponendas aique gcslandas, ut eo signo beatissimœ Virgini mancipalas se esse profiteanlur , et quorum instilulum in eo. mancipatu prœcipueversatur, dainnanturele.vstinguunlur.Societatibus ver o quœ rhum aliquem, aut quodeunque aliud ad mancipalwn hujusmodi perlinens, adhibent, prœcipilur ut id slalim rejiciant.
(04) Elle avait été trouvée par des esclaves, qui s'en étaient fait un mérite auprès de leurs maîtres.
battit pour nous h la tête de la flotte catholique. Ce fut ji elle que don Juan d'Autriche, publiquement prosterné sur la galère royale, voua sa personne et son armée. Ce fut à elle, qu'après son triomphe, un des plus signalés qui fut jamais, il fit rendre ses vœux dans le sanctuaire où l'Espagne l'invoque. Ce fut pour ce même lieu, où elle est si spécialement honorée, qu'il demanda des grâces à Grégoire XIII, successeur de Pie V. Et ce Pontife, dans le bref qu'il accorda aux désirs de ce grand capitaine," marque expressément qu'il s'était consacré, lui et toutes ses troupes, à Notre-Dame du Remède. Il n'y a donc rien, dans ce dernier ouvrage de M. Boudon, qui ne prouve la piété de son auteur, et ce fut avec sagesse que, pour l'en féliciter, la congrégation réformée de l'ordre de la Rédemption des captifs, lui donna des lettres d'affiliation qui le rendaient participant de toutes les bonnes œuvres qui s'y font (65).
Mais au" moins, dit-on, et c'est un troisième chef de censure , l'archidiacre d'Evreux, dans son Traité de la dévotion à la sainte Vierge, pour établir, à quelque prix que ce fût, la Conception immaculée, s'est servi d'un petit office composé pour honorer ce privilège réel ou prétendu de la Mère de Dieu. Or, continue-t-on, il est sûr que cet office de la Conception a été condamné à, Rome par deux décrets d'Innocent XI, l'un du 17 février 1678, l'autre du 7 mars de la même année, 11 fallait donc, ou que ce grand écrivain ne sût pas ce que tout le monde savait , ou, ce qui serait pis encore, qu'il ne comptât pour rien le jugement du Saint-Siège.
Il serait à souhaiter que ceux qui font de pareilles objections eussent, pour toutes les décisions de l'Eglise, autant de respect qu'ils en alfectent pour ceux des décrets apostoliques où ils croient trouver leur compte. Mais, sans examiner ici s'ils agissent conséquemment ou non, il esta propos de discuter un peu le fait dont on veut se prévaloir pour attaquer ou la capacité, ou la soumission de notre archidiacre. Nous le ferons d'autant plus volontiers, qu'il y a bien des gens, et nous y avons été trompés comme eux, qui, venant à. tomber sur ce décret, sans en savoir les suites, s'imaginent que l'office de l'Immaculée Conception a été défendu par Innocent XI. L'histoire abrégée de cet événement suffira pour les guérir de cette idée.
En 1678, le P. Raimon Capisucci, maître du sacré palais, et par conséquent dominicain, défendit un petit livre intitulé : Officio dclla immacolata Concettione, etc., imprimé à Milan chez François Vigone. Ce décret, qui parut donner indirectement atteinte à la Conceptiom Immaculée, fit grand bruit dans toute l'Europe catholique. Un
(65) Ces lettres sont datées du 13 mai 1669. M. Boudon, déjà associé à la confrérie du saint Rosaire, s'était fait recevoir le 4 juin 1645, à la dévotion du rosaire perpétuel établie dans l'église des Jacobins
écrivain trop fameux (Bayle) avoue qu'il scandalisa une infinité de personnes, et qu'en France il n'y eut que certaines gens qui en furent édifiés. L'empereur, qui n'était pas de leur ordre, écrivit au Pape pour savoir ce qu'on avait prétendu en défendant un office qui depuis tant d'années était entre les mains des fidèles. Le saint Père, après avoir mandé Capisucci, répondit le 18 décembre à Sa Majesté Impériale (66), que l'on avait défendu un certain office de la Vierge, parce qu'il contenait une indulgence apocryphe, et qu'on le donnait faussement comme approuvé par Paul V... Mais que, sous cette défense, l'on ne comprenait point l'office, qui depuis un très-long temps, se récitait dans l'Eglise par la permission du Saint-Siège. Le Pape ajouta qu'il n'avait en aucune façon prétendu diminuer le culte de la Mère de Dieu, mais plutôt l'augmenter et l'amplifier autant qu'il lui serait possible.
II le fit connaître aussitôt après; car il ordonna que, dans les nouvelles éditions qui se feraient de cet office, au lieu de sanctam Conceptionem, qui s'y disait auparavant, on mit sanctam et immaculatam Conceptionem, paroles qui marquent bien le sentiment de ce Pontife. Il est vrai que le maître du sacré palais y fil quelque changement, et qu'au lieu de : Domina, exaudi orationem meam, il voulut qu'on dît : Domina, protège orationem meam, et encore : Bœc laudum prœconia, au lieu de has horas canonicas. Mais ces corrections parurent si peu importantes, que ceux qui auraient voulu une suppression totale et de l'office et de la dévotion firent courir le bruit qu'on les avait supposées. La chose alla si loin, que l'internonce de Sa Sainteté dans les Pays-Bas fut obligé de certifier la vérité de ces nouvelles éditions par une lettre circulaire à tous les évêques de sa nonciature. Le nonce pour l'Allemagne avait déjà fait la même chose dans l'Empire.
If est donc clair qu'Innocent XI ne condamna jamais le petit office de la Conception. 11 y a plus ; c'est que, malgré les grandes et tumultueuses occupations de son pontificat, il Je récitait lui-même tous les jours, lorsque les affaires de l'Eglise ne l'en empêchaient pas. C'est ce que Boudon avait appris et du nonce de France et de M. Palu, évêque d'Héliopolis.
Aussi , M. Inghinari, premier secrétaire de la congrégation des rits, ayant été consu'té sur ce sujet, répondit qu'il était extrêmement surpris d'une pareille consultation, et qu'il était de notoriété publique que cet office subsistait en son entier, comme celui du Saint-Sacrement, de sainte Anne et autres semblables que l'on permet à la dévotion des fidèles. Il ajouta qu'il n'y avait dans les archives aucun décret qui l'eût défendu. Et il faut-bien que cela soit ainsi, puisqu'on le récite tous les jours en Espagne, en Italie et
réformés de la rue Saint Honoré. Il contracta une semblable liaison avec les enfants de saint François de Paule.
(06) Vorj. le Recueil des Bulles, etc., p. o!2.
dans d'autres pays qui sont soumis à l'inquisition. C'est de quoi nous avons sous les yeux des témoignages authentiques. L'archidiacre d'Evreux a donc pu citer l'office de la Conception, et il aurait pu ajouter à la preuve qu'il en tire le suffrage d'un grand nombre de respectables docteurs qui ont été l'ornement et la gloire de l'ordre de Saint-Dominique.
La dernière objection que 1 on fait contre quelques-uns des ouvrages de M. Boudon nous a paru d'une tout autre conséquence que celles qui, jusqu'ici, nous ont occupé.
On dit donc que son livre intitulé : Dieu seul, a été mis à 1 Index ; qu'on y trouve le germe, et même quelque chose de plus que le germe du quiétisme, et qu'enfin les principes qu'il y établit reparaissent dans son Règne de Dieu, etc.
Soumis, dévoué, comme nous le sommes, par état et par goût, à toutes les décisions de la sainte Eglise, nous nous donnerions bien de garde de justifier des écrits qui pourraient y donner atteinte. Mais, en réprouvant l'ouvrage, nous pourrions vanter l'auteur, et cela serait plus aisé par rapport à M. Boudon que par rapport à bien d'autres. Le temps où il a écrit suffirait seul pour l'excuser. Son Dieu seul est de 1662. Son Règne de Dieu dans V oraison mentale est de 1671. Or, dans ce temps, il n'était question ni de l'amour désintéressé, ni de ces précisions abstraites qui s'y rapportent. Il n'y avait aiors ni archevêque de Cambrai qui eût écrit sur les maximes des saints , ni évêque de Meaux qui l'eût dénoncé au roi, et par lui à tout l'univers. Rusbroch (67), Thauler et ceux qui ont écrit à peu près dans le même goût, étaient la grande règle des mystiques. Ils n'y trouvaient ni ces étranges exagérations, ni ces expressions exorbitantes que le grand Bossuet (Instructions sur les états de l'oraison) y découvrit dans la suite. Le Guide de Molinos n'avait point encore paru, et on ne soupçonnait pas que des principes couverts sous l'apparence dé la plus haute spiritualité pussent enfanter les plus monstrueuses conséquences. On parlait donc alors avec plus de confiance et avec moins de précaution , comme le dit quelque part saint Augustin; et si l'on avait le malheur de tomber, ce que tout homme peut faire, on ne pouvait avoir celui d'être accusé d*hérésie, parce qu'on élait disposé à se soumettre sans mesure et sans restriction.
Ces principes généraux suffisent pour mettre à couvert la personne de T auteur ; suffisent-ils pour justifier son texte? Non, il faudrait quelque chose de plus. Nous le donnerons volontiers dans une dissertation particulière, si un homme adroit à saisir le "aux d'un ouvrage veut bien nous faire part
(67) Jean Rusbroch, chanoine régulier de Sainl- Vuguslin, surnommé le très-excellent contemplai il' e* le docteur divin, mourut le 2 décembre 1381 , à l'âge de 88 ans. Jean Thauler, dominicain, dont les Institutions sont estimées, mourut à Strasbourg, le
des difficultés qui l'arrêtent, comme nous l'en avons prié.
En attendant, nous répondrons au sujet du Dieu seul, ce que le grand archidiacre a plus d'une fois répondu lui-même, 1° que ce n'est pas cet ouvrage en soi qui a été défendu , mais une édition très-falsifiée, qui s'en était faite dans les Pays-Bas, et dans laquelle on avait, sans consulter l'auteur, inséré des maximes qui étaient directement opposées aux siennes; que Bossuet, qui fut un des approbateurs de ce petit livre, déclara hautement qu'il n'y avait rien trouvé qui ne fût conforme aux règles de la foi, digne d'être donné aux fidèles, propre à échauffer et à purifier leur zèle. A quoi on pourrait peut-être ajouter que ce savant homme n'a jamais révoqué ce premier jugement; et que M. de Cambrai, qui n'était pas fâché de le trouver en contradiction avec lui-même, et qui, d'ailleurs, cherchait partout de quoi appuyer ses idées, n'a jamais ni appelé à son secours l'opuscule dont il s'agit, ni fait valoir, contre M. Bossuet, l'approbation qu'il lui avait donnée.
Pour ce qui concerne le Règne de Dieu en Voraison mentale, il y a deux choses qui font beaucoup à la justification de notre auteur; l'une, qu'il n'a parlé que d'après les plus habiles contemplatifs, tels que sont Blosius, sainte Thérèse, saint François de Sales, etc.; l'autre, que dans la crainte qu'il eut qu'on ne donnât un mauvais sens à certaines expressions, qui frappaient moins, avant les disputes du quiétisme, qu'elles n'ont fait depuis, il les a ou expliquées, ou retranchées dans la nouvelle impression de son livre. Il a plus fait, puisque, par des additions, dont les unes sont insérées dans le corps de l'ouvrage, les autres sont à la fin , il combat formellement les principales erreurs que l'Eglise a combattues. C'est ainsi qu'après avoir dit des choses admirables de l'établissement du règne de Dieu dans l'âme qui s'unit, ou plutôt qui se perd en lui, il ajoute ces paroles remarquables (68) : « Nous déclarons que, par l'établissement du règne de Dieu, par les unions les plus sublimes, et par les plus fortes expressions des saintes âmes que nous avons rapportées, nous ne voulons, en aucune manière, dire que la convoitise soit éteinte entièrement, non plus que l'amour-propre, et que l'on ne soit plus dans le danger de se perdre; que l'on n'exerce plus les actes de foi, d'espérance et de charité qui sont ordonnés, et que l'on ne fasse plus ni de demandes, ni d'actions de grâces; que l'on ne prenne plus de soin de se mortitier, ni d'acquérir les vertus. Au contraire, toutes ces choses se font et avec plus de perfection que dans les autres états. »
Et dans un autre endroit : « Ce que j'ai
17 mai 1361. Michel Molinos, espagnol , père dc3 quiélistes, tut condamné à Rome en 1675. 11 mourut en prison le 29 décembre 1696.
(68) L. m, ch. 8, p. 442, édit. de 1740.
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écrit, qu'il y en a qui pensent que la contemplation est quelquefois perpétuelle par
un don extraordinaire et miraculeux. je
crois qu'il faut l'expliquer d'un état dans lequel cette contemplation est ordinaire, c'est-à-dire très-fréquente, mais qui, néanmoins, n'exclut pas les distractions involontaires, ni la distinction des vertus, ni les péchés véniels; puisque les saints mômes ne laissent pas d'y tomber, quoiqu'ils ne les commettent pas d'un propos délibéré, ni
avec une entière vue La contemplation
de ces âmes privilégiées n'est donc pas sans interruption; mais elle leur est si ordinaire, qu'il leur paraît qu'elle est comme continuelle. Ce qui ne doit pas surprendre, si l'on considère qu'il y a des personnes à qui Dieu manifeste sa divine présence en toutes
sortes de lieux J'en connais qui ne sont
jamais plus appliquées à la présence de Dieu que lorsqu'elles se trouvent parmi les gens élu monde, qui, en étant le plus en oubli, ne s'occupent et ne parlent que des choses de la terre. C'est pour lors que Dieu, qui est riche en miséricorde, leur fait sentir sa divine présence d'une manière plus forte et avec plus de lumières : ce qui les fait soupirer inconsolablement, considérant l'aveuglement et la dureté des chrétiens qui, croyant par la foi que Dieu est présent partout, partout s'en oublient et n'y pensent non plus que s'il était bien éloigné d'eux. » Je ne rapporte ces dernières paroles que parce que je sais, d'ailleurs, que c'est Boudon lui-même qu'elles regardent : celles qui précèdent font connaître son exactitude et sa précaution. Aussi, dit le principal historien de notre archidiacre, « dans la recherche que quelques-uns de nos prélats ont faite des sentiments erronés des quiétisles, afin d'arracher cette ivraie du champ de l'Eglise, ayant examiné avec toute l'attention que l'importance de l'affaire le demandait les livres de ce grand serviteur de Dieu, comme ils le lui dirent eux-mêmes, ils les ont tous laissés en leur entier (69), comme contenant une doctrine sainte, et étant d'une grande utilité à l'Eglise. »
Et il faut bien qu'on les ait beaucoup estimés, puisque ne pouvant se soutenir que par l'onction qui s'y trouve, il s'en est fait jusqu'à présent un débit incroyable; qu'ils se sont imprimés et réimprimés en France et dans les pays étrangers; que quelquesuns ont été traduits en latin, en allemand, en italien, en espagnol et même en polonais, et qu'ils n'ont pas moins eu de succès dans le Canada où ils ont été envoyés, que dans le lieu où ils ont pris naissance.
« Les livres de M. Boudon, disait une supérieure d'hospitalières, en Lorraine, sont d'une grande utilité pour nos religieuses, pour nos pauvres, et surtout pour les âmes qu'on tâche de retirer de la fange du péché. 11 est impossible de les lire sans se sentir animé du feu divin qui a porté leur auteur à
les composer. Sa mémoire est en bénédie" tion dans cette communauté, et on l'y re~ garde comme un Elie rempli de zèle pour la gloire du Seigneur. »
Et encore : « Ces livres ont premièrement renouvelé en nos sœurs l'esprit de ferveur, et converti plusieurs pécheresses que nous
avons ici avec nos pauvres Après avoir
entendu la lecture de celui de la Dévotion auoa saints anges, ils demandent très-souvent à fane des ncuvaines à ces bienheureux esprits, et incontinent après ils se trouvent délivrés des tentations du démon. Plusieurs familles me demandent ces livres. »
Un grand vicaire, qui, en même temps, était doyen d'une célèbre cathédrale, écrivant à Paris à un magistrat de ses amis : « Nous lisons, lui disait-il, les divins livres de M. Boudon, et je vois qu'ils sont toujours goûtés dans notre séminaire, à cause de la sainte onction dont ils sont remplis. »
Et dans une lettre à M. Boudon même", il disait: «Votre livre de la Dévotion à la sainte Yierge paraît, aux connaisseurs, l'un des meilleurs et des plus suivis que vous ayez faits. Il est tout propre à produire l'effet que vous prétendez, qui est d'inspirer une vraio dévotion à l'Immaculée Mère de Dieu. »
Un B. P. capucin, qui, par ses missions, s'était fait une réputation, lui écrivait de ce même ouvrage, qu'on l'avait lu en commun dans la maison où il résidait, pour se disposer à la fête de la Mère de Dieu, et que leur lecteur en théologie, ainsi que tous leurs autres Pères, le trouvaient rempli de doctrine et d'onction. Sa lettre est du 20 décembre 1699.
L'archidiacre a, toute sa vie, reçu un grand nombre de semblables lettres. Il écrivait lui-même en ces termes à un de ces amis de confiance, avec qui l'on est en droit de partager les bonnes et les mauvaises nouvelles. < J'ai reçu, depuis peu, une lettre du supérieur du séminaire de N. qui me marque qu'il plaît à Dieu tout bon de répandre de plus en plus ses bénédictions abondantes sur les livres que sa divine providence m'a fait donner au public. Il m'écrit en particulier, qu'un curé était si affligé de peines intérieures, qu'il était sur le point de quitter sa oure, mais que lui ayant prêté et fait lire le livre de la Dévotion aux bons anges, nonseulement ses tentations se sont évanouies, mais qu'il pense encore à établir, en sa paroisse, une société en l'honneur de ces bienheureux esprits : et le supérieur témoigne qu'il y pense aussi lui-même pour d'autres lieux. Je crois devoir vous dire encore, que la lecture d'un de ces livres a si fbrl touché le cœur d'un certain homme, qu'il a fait, dans la ville où il demeure, une pénitence publique, sous les yeux de tous les habitants. »
Des nouvelles si douces à un auteur, qui est presque toujours un peu de ce monde, ne touchaient l'archidiacre d'Evreux que
(69) Je ne sais si ces paroles sont de l'historien, ou des prélats men qu'où avait l'ait de ses livres.
qu
i parlèrent à M. Boudon de Vexa-
parce qu'il y trouvait la gloire et les intérêts deDieu. Ainsi, lorsqu'en passante Augsbourg, on lui présenta quelques-uns de ses traités, et entre autres celui de Y Amour de Jésus au très-saint Sacrement de Vautel, traduits en allemand et en polonais , il fut beaucoup moins touché de cette marque d'estime et d'approbation, qu'il ne le fut d'apprendre qu'en conséquence de cette traduction l'on avait institué une confrérie de l'Adoration perpétuelle du Fils de Dieu dans cet auguste sacrement, et qu'il y avait déjà quatre-vingt mille personnes qui s'y étaient fait inscrire; mais Boudon était presque fait à ces miracles de la grâce , et le livre dont nous venons de parler était si estimé en Flandre et dans les Pays-Bas, qu'en plusieurs églises on l'attachait avec une petite chaîne à la table de la communion, afin que les fidèles pussent, en le lisant, s'enivrer d'amour pour celui qu'ils allaient recevoir.
Voici le catalogue des ouvrages que ce saint et infatigable écrivain a composés. Nous les donnerons, non selon l'ordre des temps, mais à peu près selon l'ordre des matières.
i. — Dieu inconnu.