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UT. III

humilité

son Humilité ou la gloire de Dieu n'y fût blessée; vous aurez ce me semble, le portrait d'un homme accompli, et surtout en fait de douceur et d'urbanité : or ce portrait sera incontestablement celui du grand archidiacre d'Evreux.

Rien ne lui faisait plus de peine que d'être obligé d'en faire à quelqu'un. Cependant ses emplois le forçaient quelquefois d'en venir là ; mais alors il prenait tant de mesures, qu'il ôtait à la coupe une bonne partie de son amertume. Comme sa pratique répondait à ses sentiments, et que ses sentiments sont assez bien marqués dans une de je crois devoir en donner un l'écrivit à une personne de pouvait avoir besoin de

ses lettres, extrait. Il piété, qui

leçons sur

qui nous occupe actuelle-

disait-il, chrétiens'exerce

ta matière ment.

« Dieu demande de vous, lui que vous exerciez la douceur ne. Or la douceur chrétienne principalement à l'égard de ces personnes fâcheuses, qui nous contrarient ; pour qui nous avons une aversion naturelle : qui ne font point ce que nous voulons; qui nous sont à charge ; qui nous donnent occasion de sentir des mouvements de colère et d'impatience. Toutes ces occasions vous sont offertes par la divine Providence : c'est elle, et non les actions des créatures, que vous devez envisager, pour pratiquer cette aimable vertu. Mais pour la pratiquer en vérité, il faut une patience qui ne se lasse point, quoique que les occasions se réitèrent. Dieu est toujours le même Dieu , toujours également aimable. La vie est si courte, que nous ne pouvons beaucoup souffrir pour lui : souffrons au moins à la fois ce que la brièveté de nos jours ne nous permettra pas de souffrir en détail. »

Il lui dit ensuite : « Quand la nécessité vous obligera de donner des avis et de corriger, ne vous servez jamais de termes injurieux , méprisants , capables de choquer; ce qui vous arrive quelquefois. Souvenez-vous que vous parlez à des personnes qui sont membres de Jésus-Christ; et que selon la parole de notre divin Maître, nous serons jugés et mesurés, comme nous aurons jugé et mesuré les autres : comme donc nous avons besoin d'une extrême miséricorde, il faut aussi que nous l'ayons envers les autres ... Parlez donc à tout Je monde avec douceur, ne rebutez personne. Ecoutez paisiblement ce qu'on vous dit. Quand vous ne pouvez pas faire ce que l'on désire de vous, excusez-vous-en avec honnêteté et humilité. Appliquez-vous à contenter tous ceux qui vous donnent de l'occupation, pour l'amour de Notre-Seigneur et de sa sainte Mère. Toutes les difficultés de votre emploi doivent vous servir pour aller à Dieu. Je vous ai dit que c'était là une de vos croix. 1! faut que vous la portiez, mais que vous la

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portiez courageusement, et en paix à la suite de notre divin Sauveur et des saints. -»

C'est ainsi que Boudon après avoir pratiqué la douceur, s'efforçait de la faire goûter aux autres. S'il n'affaiblissait pas les motifs qui doivent y porter, parce qu'il aimait la vérité, il les proposait de manière aies imprimer dans le cœur, parce qu'il aknait la uaix.

§ XV. — Sa prudence.

Si le zèle d'un ecclésiastique employé à la conduite des âmes, n'est réglé par une prudence vraiment chrétienne, il est impossible qu'il ne fasse beaucoup plus de mal que de bien. Boudon brûlait d'un feu tout divin pour la gloire de Dieu ; mais ce feu était tempéré par une lumière si douce, et conduit avec tant de sagacité, que le saint homme dans une longue vie n'a guère fait de pas, que la plus haute sagesse pût désavouer.

Lorsqu'il était sur le point de travailler dans un diocèse, il ne se contentait pas de prendre en gros les pouvoirs de l'ordinaire, comme il est d'usage: mais après avoir humblement demandé et reçu à genoux sa bénédiction , il le priait de lui donner en qnelque sorte sa leçon par écrit : il la suivait de mot à mot; et l'homme le moins bien intentionné ne pouvait l'accuser ni d'en faire trop, ni de n'en pas faire assez.

Dévoué autant par inclination que par justice à l'ordre épiscopal , il vengeait son autorité et ses lois dans toutes les occasions; mais s'il le faisait a\ec zèle, il le faisait avec prudence. Et ce fut ainsi que l'archevêque de Rouen ayant permis aux pauvres gens de travailler certains jours de fêtes, il apaisa les murmures que l'indulgence de ce préiat avait occasionnés. 11 fit représenter aux peuples par le moyen d'un curé, qui savait manier et la parole et les esprits, qu'on n'avait rien ôté, ni aux fêtes, ni à la solennité des offices , qui était toujours la même ; qu'on avait seulement permis le travail à des gens qui jusque-là se l'étaient euxmêmes permis contre leur conscience ; et qui souvent passaient une partie de ces saints jours à quelque chose de plus criminel que le travail des mains. Ces réflexions eurent un bon effet ; et on ne tarda pas à re- «onnaître qu'on s'était alarmé, ou plutôt qu'on s'était emporté mal à propos.

Dans les scènes humiliantes que donnent tour à tour toutes les conditions, quelquefois même les plus saintes communautés, il prenait son parti en homme sage et chrétien. Il ne rejetait point sur le corps entier la faute de quelqu'un de ses membres. Plus cette faute faisait de bruit, plus il concluait qu'elle était rare parmi ceux chez qui elle était arrivée. Mais il faut avouer qu'il aimait mieux louer des vertus, qu'excuser des écarts. Rien ne le consolait plus que d'apprendre qu'il y avait de la ferveur dans les monastères, et que ceux qui y avaient pris parti, menaient une vie digne de la sainteté

de leur état. Ainsi, loin de déclamer contre les ordres religieux, comme font les esprits superficiels , toujours peu charitables , et souvent libertins , il avait pour tous un amour tendre, sincère, respectueux. 11 rappelait avec une sainte adresse les principales actions de leurs saints fondateurs, dont il possédait parfaitement l'histoire; et presque sans qu'il y parût , il faisait sentir à ceux qui trouvent la vie d'un grand nombre de solitaires si commode, que bien loin de la suivre pendant un grand nombre d'années, ils auraient bien de la peine à la soutenir pendant un carême. Je voulais ne parler ici que de sa prudence, et je parle insensiblement de son respect pour tous les ordres de l'Eglise. Mais le moyen de ne célébrer qu'une vertu, quand il s'agit d'un homme qui les réunissait toutes, et qui très-souvent en pratiquait plusieurs à la fois. Voici une nouvelle preuve de cet enchaînement si précieux, mais si rare.

Un ecclésiastique ayant été nommé par un supérieur du premier rang, pour s'informer d'une manière souple et ménagée de ce qui se passait en plusieurs maisons d'un même institut; Boudon, qu'il consulta avant que de rien entreprendre, lui donna des avis aussi sages que respectueux pour les puissances ecclésiastiques. Il voulut donc, 1° qu'il se donnât bien de garde de prendre la qualité de visiteur, et de rien faire qui pût insinuer qu'il en avait le titre, parce qu'autrement les évêques seraient en droit de l'arrêter; 2° qu'il se comportât uuiquement en ami dans tout le cours de sa députation ; 3° que dans les lieux où il y avait des évêques, il commençât par leur rendre visite, ou, eux absents , à leurs grands vicaires, qu'il leur dît qu'on l'envoyait pour s'informer unpeu comment les filles de la

congrégation de se comportaient ; si

elles donnaient partout bon exemple ; si les supérieurs ecclésiastiques en étaient contents; si elles remplissaient dignement le grand objet de leur vocation; et c'est là, disait l'archidiacre, le point capital. « Il faudra encore , » ajoutait-il , « vous informer ailleurs de ces différents articles, mais toujours avec beaucoup de précaution. » Ces avis ayant été fidèlement suivis par cet ecclésiastique , homme plein de zèle et de probité, il en résulta des biens sans nombre dans toutes les maisons de cet institut. Une conduite haute et Gère aurait tout perdu ; une conduite humble et respectueuse fit que tout le monde se prêta au bien.

Si l'homme de Dieu était sage et circonspect dans les avis, il ne l'était pas moins à prendre son temps et ses mesures pour les donner. Un jour qu'il se trouvait avec des gens de lettres , un d'eux avança quelques propositions aussi fausses , qu'elles étaient hardies. Boudgn , qui était naturellement vif, quand il s'agissait des intérêts de l'Eglise , fut si longtemps sans les relever , qu'un de ses amis qui était présent, en fut tout à fait surpris. Mais comme ce frivole dissertateur, à la manière des demi-savants

VIE DE BOl'DON. - L1V. 111.

à qui un Ion décisif tient lieu d'érudition, enchérissait toujours sur Lui-même, et s'efforçait d'établir par de nouveaux paradoxes ceux qu'il avait déjà avancés; l'archidiacre qui vit une nombreuse compagnie en danger d'être la dupe de ses erreurs , commença à l'entreprendre. 11 le fit avec tant de force , tant de vigueur, et des raisons si péremptoires, que quoiqu'un iota soit peu de chose, son adversaire n'en trouva pas un à répliquer. Mais sa victoire lui fit moins d'honneur, que la sagesse et la modération dont il la couronna. Car, après avoir terrassé son homme, après l'avoir écrasé par le poids des autorités qu'il produisit contre lui, il lui tendit la main de si bonne grâce, il le releva d'une manière si douce, qu'on ne sut qu'admirer davantage ou de sa profonde érudition, ou de la sage dextérité avec laquelle il se faisait un ami d'un homme qu'il avait battu, et bien battu. « Pour moi, » dit une personne qui fut témoin de celte petite scène, « j'attribue une si heureuse conclusion à ce grand recueillement et à ce silence accompagné d'oraison, qu'il garda si longtemps avant que de parler. »

S'il savait parler à propos , il savait se taire quand il ne convenait pas de parler. Dans son voyage d'Allemagne il arriva un soir très-fatigué dans une hôtellerie, où il y avait tant de monde , qu'il fut obligé de partager son lit avec un gentilhomme luthérien. Celui-ci après avoir passé une partie de la nuit à jouer, vint se coucher auprès de l'archidiacre , lequel se sentit à l'instant porté à terre comme par une main invisible, qui l'éloignait d'un impie. Il y passa la nuit, et partit de grand matin sans lui dire un mot. Son zèle et sa capacité le pressaient d'entrer en matière, et de tenter la guérison d'un homme aveugle en plus d'un sens. La prudence l'arrêta. 11 se souvint qu'il était dangereux de jeter les perles devant les pourceaux; et que l'abus d'une nouvelle grâce ne sert qu'à rendre plus criminel celui à qui elle a été présentée.

Dans les conseils qu'il donnait, il était attentif à deux choses : l'une , de ne point précipiter son jugement; l'autre de n'aller jamais au delà de ses propres lumières. Une demoiselle, dont la mère aussi infirme qu'avancée en âge, n'avait d'autre consolation, et vraisemblablement d'autre ressource qu'elle , était pressée par son directeur , homme très-éclairé, d'entrer dans une congrégation, où il la jugeait capable de faire de grands biens par sa piété et par ses talents supérieurs. Dans le conilit de deux obligations, dont chacune avait ses motifs, la jeune personne s'adressa au grand archidiacre pour avoir son avis. On trouve dans sa réponse , quoique assez courte, tout ce que la prudence peut offrir de plus judicieux. Boudon y évalue les droits de la nature à leur juste prix. 11 fait voir en deux mots que les raisons sur lesquelles on établit la vocation d'une jeune personne , sont quelquefois plus spécieuses que concluantes; que la vocation de Dieu est la condition

essentielle de ces sortes d'engagements ; et que le bien qu'on y peut faire, n'est point une preuve de cette vocation. Il ajoute , et ces paroles m'ont paru remarquables : « Si le trouble que vous sentez à ne pas adhérer à ce dessein , est suivi d'une grande paix , surtout après la sainte communion , et que cette paix soit de durée, et non pas passagère, c'est une des marques de la volonté de Dieu. » Il laisse le reste de l'examen à celui qui en qualité de directeur était obligé de le faire. Il le fit en effet , et peut-être mieux qu'il n'avait fait d'abord. La consultante resta dans le siècle , elle y servit et consola une mère affligée jusqu'à son dernier moment. Elle vécut d'une manière édifiante ; et dans une condition moins parfaite , où Dieu la voulait , elle trouva une paix que tout autre état ne lui aurait pas donnée.

Un trait sensible de la prudence du servitpur de Dieu, c'est que, quoiqu'il fût tout de feu pour le salut du prochain, et qu'en ce genre il crût ne jamais faire assez ; il savait cependant ne se livrer au bien qu'avec de justes mesures, et sans préjudice des emplois dont la Providence l'avait chargé. Ainsi, malgré le talent qu'il eut toujours de calmer les peines des consciences inquiètes, il refusa d'entendre quelques personnes, qui d'ailleurs avaient grand besoin de son ministère C'est que quand on ne peut tcut fdire, la première règle est de faire ce que Dieu demande de nous.

Mais aussi, quand la volonté de ce grand maître était bien marquée, il n'était pas facile de l'en détacher. Un confesseur, homme de vertu et d'expérience, lui écrivit un jour, que les soins qu'il était obligé de prendre de quelques âmes étrangement crucifiées, déplaisaient à ses supérieurs, et qu'on lui avait défendu de s'en mêler davantage. Boudon qui connaissait, et qui pratiquait aussi bien que personne la subordination, n'ignorait pas non plus qu'il est des conjonctures, où l'on ne peut ni abandonner un pénitent, sans exposer son salut éternel; ni le servir utilement, sans faire bien des démarches, qui font d'autant plus de bruit, que les lois du plus inviolable secret défendent d'en rendre compte. Sur ce principe, et instruit, comme il l'avait été, de toutes les circonstances de l'affaire dont il s'agissait, il répondit en ces termes, qui ne sont ni de son génie, ni de son goût ordinaire. « Je ne comprends pas, mon cher Monsieur, comment l'entendent vos supériuers, de vous interdire le soin de ces personnes, puisqu'elles ont plus besoin de vous, que tous les autres qui sont sous votre conduite. Quoil pourraientils donc en conscience vous défendre de tirer de l'eau un homme qui se noie devant vos yeux, ou de donner un morceau de pain à un pauvre qui meurt de faim, sous prétexte que cela vous détournerait un peu de vos emplois ordinaires, ou que quelques esprits malfaits crieraient après vous? N'y a-t-il pas des exceptions à toutes sortes do règles? et ce qui est de droit naturei, n'est-

YiE DE BOUDON. — LIV. III.

il pas préférable à ce qui n'est que de droit positif? Abandonner des âmes qui souffrent si prodigieusement, n'est-ce pas la dernière des cruautés? Les renvoyer à d'autres, qui ne connaîtront rien à la nature de leurs peines, n'est-ce pas les confier à des aveugles? En un mot, Monsieur, Notre-Seigneur veut absolument que vous continuiez à en prendre soin, et que la défense qu'on vous en a faite, ne vous trouble point, parce qu'il saura bien apaiser l'orage excité contre vous, quand il en sera temps. »

Ce pronostic se trouva juste. Le directeur à qui Boudon donnait en même temps des avis très-sages pour éviter tout ce qui aurait pu sentir l'éclat et la désobéissance, se comporta avec tant de ménagements, que les supérieurs, après avoir dissimulé un temps, se virent forcés d'applaudir. Le succès et les bénédictions de Dieu justifièrent tout ce qui s'était passé : des personnes, qui semblaient être sur le bord de l'enfer, en évitèrent les pièges; et rendues peu à peu à elles-mêmes, elles firent des progrès admirables dans la vertu.

Au reste, de pareils exemples ne doivent tirer à conséquence, que dans des cas extraordinairement rares. La règle générale est d'obéir à ceux qui sont en place. Si quelquefois on peut s'y soustraire, ce ne sera jamais que sur l'avis d'un Boudon, et il y en a peu sur la terre. Je crois même que si ie supérieur s'obstinait à défendre ce que le dernier trouverait bon, il faudrait dans cette supposition, qui bien examinée n'est pas trop possible, sacrifier à l'obéissance et ses lu.mières, et celles des personnes les plus éclairées.

L'arcbidiacre n'était pas moins prudent, lorsqu'il s'agissait d'empêcher le mal, que lorsqu'il était question de faire le bien. Ayant un jour rencontré dans la rue un soldat qui jurait le saint nom de Dieu, il lui dit avec beaucoup de tendresse : « Ah! mon cher ami, que vous a fait notre bon Dieu, pour l'offenser? » Ces paroles redoublèrent la fureur d'un homme, qui en était déjà plein. Il s'élança sur le saint prêtre, et lui donna un soufflet si violent, qu'il le jeta sur le pavé. Le peuple justement indigné accourt de toutes parts. On se saisit de ce malheureux; on se met en devoir de le traîner en prison. Le serviteur de Dieu avait occasionné l'orage, il le dissipa par ce peu de paroles, où l'humilité règne avec la sagesse. « Laissez-le aller, » leur dit-il, « il y a ici plus de ma faute que de la sienne ; car je devais attendre que sa colère fût passée, pour le corriger utilement. » Une réponse si peu attendue désarma la multitude. Elle laissa aller le coupable, et donna mille bénédictions à l'homme de Dieu.

Une des occasions, où la prudence de notre vertueux prêtre a le plus souvent éclaté, lui était fournie par les éloges que la justice et la probité ne pouvaient s'empèclier de faire de lui en sa présence. Il savait si bien les écarter, soit par un morne silence, qui déroutait l'orateur sans qu'il pût s'en plain-

dre, soit en tournant la conversation ailleurs, que si de peur de l'offenser une seconde fois, on ne pouvait louer son adresse, on pouvait encore moins s'abstenir de l'admirer. Celte dernière observation insinue déjà, que l'archidiacre fut parfaitement humble; c'est de quoi des faits sûrs, des témoignages authentiques ne nous permettront pas de douter.

§ XVI. — Son humilité.

« M. Boudon , dit un homme qui l'avait étudié pendant plus de quarante ans, m'a écrit plusieurs lettres, mais une entre autres qui était très-longue, et dans laquelle il me disait sans détour, qu'il n'y avait rien de bon en lui ; qu'il n'y voyait qu'abomination, que matière à la colère de Dieu; et que, si Notre-Seigneur par un effet extraordinaire de sa clémence sur lui, ne retenait les carreaux de sa justice, pour ne le pas punir avec autant de rigueur qu'il le méritait, il y aurait longtemps qu'il serait au fond des enfers, à cause du vide étrange de toutes les vertus, qui était en lui. »

Ce n'est pas qu'il ignorât absolument les grâces que Dieu lui avait faites. 11 en parlait même quelquefois à ses bons amis, pour les engagera bénir et à remercier avec lui la divine miséricorde : Magnificate Dominum metum, et exaltemus nomen ejus in idipsum.(Psal. xxxiii, 4.) Mais ces grâces mêmes, dont il se reconnaissait indigne, devenaient pour lui un sujet perpétuel d'humiliation et de frayeur. Il tremblait, il était saisi à la vue du compte qu'il en devait rendre un jour au redoutable tribunal du Seigneur. « O mon âme, » s'écriait-il dans la crainte de sa réprobation, « nous allons bientôt entrer dans cette éternité, dont la profondeur n'a point de fin. Mais sera-ce dans l'éternité bienheureuse ? Sera-ce dans l'éternité malheureuse? O incertitude épouvantable ! O pensée terrible, pour un pécheur comme moi ! »

Ces idées si humiliantes, Boudon ne se contentait pas de les nourrir dans son cœur, il s'efforçait de les inspirer à ceux qui le connaissaient et à ceux qui ne le connaissaient pas. Il aurait voulu que tout l'univers portât de lui le jugement qu'il en portait luimême. Ses écrits qui ont couru toute l'Europe, sont remplis des sentiments qu'il avait de sa prétendue indignité. « Je ne suis, » y dit-il, « je ne suis qu'un misérable aveugle, qu'un très-grand pécheur et le dernier de tous les pécheurs. Je le reconnais en votre présence, ô mou charitable gardien; je le veux dire devant tous les hommes. Je veux que toute la terre sache, que je me vois mériter non-seulement la dernière place du monde, mais encore la dernière place de l'enfer. Je nie vois au-dessous de tous les démons. »

Celte grande humilité était le principe de la tendresse infinie qu'il eut toujours pour les pauvres, et du plaisir qu'il prenait avec ceux qui étaient le rebut et comme la balayure de la terre. On voyait cet homme vénérable par sa dignité et par ses cheveux

blancs, tantôt instruire à la porte de sa chambre un pauvre soldat, et lui donner ensuite tout ce qu'il pouvait ; tantôt dans une rue caresser un enfant, pour lui apprendre les principes de la religion; tantôt s'asseoir au chevet du lit d'un pauvre moribond, afin de le disposer à bien mourir. 11 était là comme dans son centre; et la chaumière du plus pauvre paysan le ilattait plus que le palais du plus grand des rois.

Il avait eu l'honneur d'avoir pour marraine Henriette-Marie de Bourbon, sœur de Louis XIII et reine d'Angleterre. Il eût pu , il eût môme, ce semble, dû lui rendre ses devoirs pendant qu'elle était à Paris et qu'il y était aussi. Jamais il ne voulut ni la voir, ni se faire connaître à elle : le titre de filleul d'une auguste princesse lui aurait donné du relief; il n'avait de goût que pour les opprobres et pour la confusion. Publier ses défauts, quand l'occasion s'en présentait, raconter quelques histoires de sa vie, où il avait été bien humilié ; chercher quelque moyen sûr de l'être encore; rendre à Dieu des actions de grâces, quand il l'avait été, voilà son étude et son occupation. « Je sais, dit un magistrat d'Andely , qu'ayant ouvert dans la boutique d'un libraire un livre, qui était la calomnieuse histoire de sa vie, et étant tombé sur ces paroles : « Les crimes « ci-dessus ne sont rien en comparaison de « ceux que ledit sieur Boudon a commis. » Il en fut si transporté de joie, qu'il s'en alla de ce pas célébrer la sainte messe, afin d'en remercier la divine bonté. »

Sur la fin de ses jours , c'est-à-dire dans un temps où il était honoré de son évoque, considéré d'un grand nombre de prélats, consulté de toutes les parties du royaume, célèbre jusque chez les nations étrangères, regardé constamment comme l'homme du siècle, qui était le plus versé dans la science si rare des voies intérieures : en un mot, dans un temps, où quelque étincelle d'orgueil aurait pu s'insinuer chez lui , il se regardait, je ne dis pas, comme un serviteur inutile, mais comme un coupable à qui Dieu ne prolonge ses jours, que pour lui donner lieu de faire pénitence, et de pleurer ses péchés. Forcé par une personne qualifiée, de donner encore un discours aux filles de la Croix (57) 3u'il estimait beaucoup. « J'avais résolu, écrivit-il à un ami, de ne plus parler du tout en public : persuadé, comme je le suis, qu'il est temps de me prêcher moi-même, et de me prêcher fortement et très-fortement, afin de m'humilier et de me confondre du peu d'usage que j'ai fait des vérités que j'ai si souvent répétées aux autres, de les méditer dans un profond silence, de passer le peu de temps qui me reste, à gémir de mes misères, et de crier miséricorde à Jésus le père des miséricordes. »

Plus ses derniers moments s'avançaient,

(57) Ce sont celles qui demeurent auprès de la "lace Royale.

£58j Ce récit est du célèbre M. Boscquérard, curé

plus il s'abifflait dans son néant. Il employait le crédit qu'avait auprès de Dieu les gens de bien, pour lui obtenir la rémission de ses fautes, et la grâce de ne plus vivre que de la vie de Jésus-Christ. « J'entre vendredi prochain dans la soixante-dix-huitième année de mon âge, écrivait-il à un ecclésiastique, je le dis avec des torrents de larmes; car le Sauveur a dû vivre en moi dès le premier moment de ma naissance; puisque son aimable Providence m'a fait renaître en lui le même jour par le saint baptême. Que d'amour de son côté, que d'ingratitude du mien! » C'est ainsi que pensait et que parlait de soi le grand archidiacre d'Evreux. Qui sera à l'abri de l'imputation de l'orgueil, s'il est permis de l'en soupçonner ?

§ XVII. — Sa pureté angélique.

Nous n'opposerons aux calomnies que l'impudence a débitées contre ce digne ministre de Jésus-Christ, qu'une simple exposition de sa conduite, de ses sentiments et de ses paroles. Nous serons même forcé d'affaiblir nos preuves , parce qu'un plus grand jour pourrait fatiguer l'imagination. La pureté est une vertu qu'on ne peut guère louer en détail, sans y donner quelque atteinte.

La dévotion envers la sainte "S îerge, que le jeune Boudon parut avoir sucée avec le lait, lui donna dès son enfance une si grande inclinaison pour la pureté, que, comme nous l'avons dit dans le premier livre de cet ouvrage, il fit à l'âge de neuf ans le vœu d'une perpétuelle virginité. Depuis ce temps jusqu'à sa mort il n'a jamais rien fait qui ne servit à l'y rendre fidèle. C'est peu de chose pour un homme de se laisser toucher la main par un autre homme, Boudon ne l'a jamais souffert. 11 ne fixa jamais aucune personne d'un sexe différent. Pour dérober en ce point l'austérité de sa modestie, il portait à droite et à gauche la vue sur des objets indifférents, jamais sur la personne avec qui il était obligé de s'entretenir. La vue d'une nudité lui eût plus fait de peine que celle d'un démon. Il fut un temps considérable en grande relation avec une abbesse, dont il instruisait les religieuses? il eut avec elle, et souvent, de longues conférences. Quelqu'un lui demanda un jour s'il était vrai qu'elle fût aussi belle, qu'on la disait dans le public : Tout ce que je sais, reprit-il avec son aimable ingénuité, c'est que je nen sais rien, je ne l'ai jamais regardée (58).

Son amour pour cette précieuse vertu éclatait au dehors par un extérieur si sagement composé, qu'il était difficile de s'y méprendre. A parler en général, dès que le saint prêtre paraissait dans une compagnie, il y inspirait un respect , une précaution capables d'arrêter les langues les ulus indis-

de Saint-Nicolas de Rouen, qui avai! connu mieux que personne le grand archidiacre.

VIE DE BOUDOiN. — L1V. III.

crêtes. Si dans les voitures publiques, où il se trouvait souvent, quelqu'un osait s'échapper, il le reprenait avec une gravité qui commandait le silence; mais en même temps avec une douceur qui lui gagnait les cœurs. 11 était plus vif à l'.égard de ces femmes antichrétiennes, qui font trophée de leur scandaleuse nudité. Il leur faisait une correction si animée, que, malgré leur secret et impuissant dépit, elles s'observaient au moins pendant le reste du voyage.

Dans ses prédications il tombait avec une sainte fureur sur ces infâmes mondanités, qui avaient presque commencé de son temps, et qui du nôtre sont montées jusqu'à l'excès. « O horreurs des horreurs, s'écriait-il dans l'amertume de sa douleur, que pensent les esprits célestes, ces intelligences si pures, quand ils voient les zélatrices de Satan entrer dans nos temples, assister à nos discours pour disputer à la parole de Dieu la conversion des cœurs, et servir au diable souvent avec bien plus de succès, que le prédicateur ne sert à Dieu avec tout son zèle. — C'est là, Mesdames, « continuaitil, » ce qui vcusa rendues l'objet de l'horreur des saints, qui vous ont prodigué les noms les plus terribles et les plus funestes. Mais je vous avertis que vous passerez bientôt au tribunal du souverain juge ; que vous y passerez avec le monde à qui vous voulez plaire , et que les admirateurs de votre beauté n'iront point à votre secours. Dans ce jour redoutable des vengeances du Seigneur, nous vous entendrons, et ce sera sans compassion que nous vous entendrons crierrMontignes, écrasez-nous (Luc. xxin, 30) : cachez, ensevelissez sous vos ruines de misérables créatures qui n'ont péri que parce qu'elles ont désiré de plaire et d'être vues. C'est là que les mères feront retentir les airs de leurs cris, en voyant que leurs mauvais exemples auront perpétué longtemps après Ja mort leurs désordres dans l'âme de leurs filles. Il en sera ainsi de tant d'autres femmes, qui sont des sources publiques d'iniquités dans les villes , où par leurs modes nouvelles et leurs ajustements diaboliques, elles apprennent à quantité de jeunes personnes à les imiter. Mais malheur aux filles qui suivent ces modes. Malheur aux pères et aux mères qui les souffrent. Malheur aux confesseurs, qui ne font pas les derniers efforts pour arrêter ces scandales. O mon Dieu, quelle différence y a-t-il en cette vie entre les personnes mues de l'Esprit-Saint, et celles qui sont animées de l'esprit de la nature corrompue 1 Mais aussi quelle différence y aura-t-il dans l'autre vie 1 Misérables mondaines I vous le saurez bientôt; mais vous le saurez trop tard pour vous. Vos plaisirs trompeurs ne tarderont pas à finir, et les tourments qui vous attendent, ne finiront jamais. »

Ce morceau, que nous avons transcrit exprès comme bien d'autres, ne servira pas de modèle aux orateurs du temps : ce n'est pas à moi à leur en faire un crime ; ce que je sais, c'est que Boudon touchait, qu'il

convertissait, et que plus d'une fois il fit et assura à la pureté de glorieuses conquêtes.

Ce n'était pas seulement en chaire qu'il s'armait contre le vice qui lui est contraire ; il le poursuivait partout. Dans ses visites il s'informait avec une sage exactitude de tout ce qui avait rapport à ce genre de désordre : il cherchait, et il saisissait les moyens les plus prompts pour l'arrêter. Il faisait réhabiliter les mariages nuls; il ôtait le scandale et les débauches qni en sont le principe. Il prenait son temps pour enlever de Ja maison des grands les portraits ou les tableaux indécents, ou du moins pour les faire mettre dans l'état où la modestie voulait qu'ils fussent. Il en faisait autant, lorsqu'il trouvait dans les églises des images ou des figures qui n'étaient pas dans la règle. Il n'eût fait grâce ni à Rubens , ni à Michel -Ange:

« Quel désordre plus insupportable,» disait-il avec une juste indignation, « quoi de plus injurieux aux saints, que de les peindre avec des attitudes qu'ils ont eues horreur, ou de donner à leurs images des ornements qu'ils ont foulés aux pieds? N'est-ce pas là mettre l'abomination de la désolation dans la maison de Dieu? »

Exact et sagement timide dans le sacré tribunal, il perçait l'ulcère d'une main ferme, mais précautionnée. Il inspirait de la confiance au malade, il guérissait sa plaie sans l'accabler de reproches. S'il lui faisait verser des larmes, c'était de celles que Je saint amour commande. D'autres rebutent , et ils ne convertissent pas ; il ne rebutait jamais, et il rappelait à Dieu.

Il ne se bornait pas à détruire le mal , il s'apDliquait , ou à planter la vertu sur ses débris , ou à la fortifier , soit contre la coupable séduction, soit contre les leçons moins parfaites de la chair et du monde. Mais en portant à l'embrasser, il ne dissimulait pas que pour en venir là , il y a des efforts à faire et des combats à livrer. Si, à l'exemple de saint Ambroise , il donna toujours à la pureté les éloges qui lui sont dus, il n'affaiblit jamais les pénibles mesures , dont le concours est nécessaire pour la garder.

Ce fut dans cet esprit de vigilance et de précaution , qu'écrivant à une jeune personne, il. lui dit : « Continuez encore pour une année le saint vœu de chasteté; mais rendez vous fidèJe, non-seulement à éviter les plus légères occasions qui pourraient le moins du monde ternir l'incomparable blancheur d'une vertu si aimée de Notre-Seigneur et de sa très-pure Mère, mais encore à fuir celles qui pourraient faire la moindre peine aux autres à votre sujet; tâchant , autant que vous le pourrez, d'être en toutes choses, et particulièrement en celle-ci , la bonne odeur de Jésus-Christ.

Ce que le saint homme inspirait aux autres, il l'observait avec la plus scrupuleuse exactitude. Dans ses missions, qui l'ont si saintement et si longtemps occupé, il ne logeait ni chez des dames d'une piété distinguée, ni même chez des religieuses, que lorsqu'il lui était absolument impossible de

se placer ailleurs ; et alors iî y vivait avec tant de retenue, tant de vigilance sur soimême, tant de précaution à l'égard du prochain, que sa moindre vertu était de ne .point donner de prise à l'ennemi.

L'oraison, les mortilications du corps, la dévotion envers la Reine des vierges, furent les grands moyens dont il se servit pour conserver son "innocence , et l'on est sûr que ceux qui en feront l'essai ne tarderont pas à en sentir l'efficacité.

Il savait que la continence est un présent du ciel; que c'est dans cette matière si pénible à la nature corrompue, qu'échouent les stériles efforts du philosophe et la présomptueuse confiance du pélagien; que ce ne fut pas dans ses beaux jours , mais sur le déclin de ses ans que tomba Saloruon. De là quelle source de réflexions pour un homme si accoutumé à en faire ! Et combien de fois s'écria^t-il : « Donnez-moi, Seigneur, ce cœur pur, dont ,a façon est entre vos mains, et que je ne puis attendre que de vos miséricordes. »

Mais il fallait se prêter à l'opération de la grâce, et Boudon le fit par toutes les bonnes œuvres dont elle est le principe , et surtout par une longue chaîne de pénitences, qui se remplaçaient coup sur coup et sans interruption. Outre le continuel et laborieux exercice de ses voyages, de ses missions, de ses conférences, de ses visites d'archidiacre, de son assiduité au confessionnal, de ses lettres actives et passives, jamais curieuses, toujours intéressantes, et dès là toujours appliquantes; cet homme, né pour traiter son corps en ennemi rebelle, jeûnait presque toute l'année , et après avoir passé une partie de la nuit en oraison, il se couchait sur des planches. Ce n'était là qu'une partie de ses austérités, et les instruments de sa pénitence , qui subsistent encore, en annoncent bien d'autres. Mais il en est, et il y a toute apparence que ce ne sont pas les moindres, dont Je secret n'a point transpiré. Un de ses amis l'ayant une fois surpris, lorsqu'il en faisait une très-rude, il lui fit promettre qu'il n'en parlerait jamais ; et celui-ci a si bien gardé sa parole que, même après la mort de l'archidiacre, il n'a pas été possible de lui faire dire ce dont il s'agissait : « C'est, » répondait-il pour justifier son silence^ « que je crains d'encourir l'indignation d'un homme qui est si bien auprès de Dieu. » Combien de semblables traits son humilité ne nous a-t-elle pas dérobés!

liv. ni.

Pour ce qui est de la dévotion à la sainte Vierge, Boudon la regarda toujours comme un des plus forts remparts qu'on pût opposer aux insultes de l'ennemi, c'est-à-dire aux tentations du monde, de la chair et du démon. « Chacun peut savoir,» disait-il, «combien les combats sont fréquents dans cette périlleuse carrière, et combien il y a de personnes qui y sont vaincues. Hélas! le monde presque tout entier y succombe ; et c'est le commun sentiment des saints docteurs, que la plupart de ceux qui se damnent ne se damnent que par ce crime. Nous

OEUVRES COMPL DE BOUDON. I

avons donc besoin d'une puissante protection, de la protection de la Vierge des vierges, pour ne pas tomber dans un malheur si commun. Demandons donc, avec saint Ildefonse, qu'elle nous fasse aimer la gloire de sa virginité. Dieu tout bon, tout miséricordieux, ne manquera pas de favoriser de grâces particulières le zèle de ceux qui vengeront la virginité de Marie , et qui estimeront comme il faut la vertu par laquelle elle s'est rendue si agréable aux yeux de son Fils. Que les personnes qui y sont appelées conserveut tendrement ce don de Dieu, quoi qu'il puisse leur en coûter. Que les pasleurs, les prédicateurs invitent à sa pratique, selon le conseil de Jésus-Christ, et que les pères et les mères ne soient pas assez malheureux pour en détourner leurs enfants, en y faisant naître, des obstacles. » C'est ainsi que pensait et que parlait M. Boudon; mais c'est ainsi qu'il unissait la pratique aux paroles et aux sentiments.

§ XVIII. — Son amour pour la pauvreté el pour les pauvies.

La pauvreté évangélique n'est pas une de ces vertus que la nature pratique par attrait et par inclination. Malgré le grand exemple du Fils de Dieu , qui étant riche s'est réduit pour nous à un état d'indigence; malgré î'anathème qu'il a lancé contre les riches et contre leurs richesses, il y a dans le fond du cœur de l'homme une espèce d'horreur de tout ce qui ressent la misère et l'humiliation qui s'y trouve attachée. Et s'il est encore des chrétiens qui disent sérieusement avec le Sage : « Seigneur , préservez - moi d'une grande fortune. » il en est peu qui n'ajoutent au moins secrètement : « Mais préservez-moi encore davantage d'une affligeante mendicité. » (Sap. xxx, 8.)

Disciple fidèle d'un Dieu pauvre, Boudon se fit un précepte rigoureux de ce qui n'était qu'un conseil. Né pour avoir autant de bien qu'il en faut pour vivre dans une médiocrité commode, il regarda , depuis sa plus tendre jeunesse jusqu'au dernier soupir de sa vie , la désappropriation et le dénûment comme son plus riche trésor. Le rebut, la confusion, le mépris, injuste, mais trop commun apanage de la disette , loin de Je faire rougir, tirent le sujet de sa gloire. « 11 en parlait, » dit un de ses historiens, « avec une jubilation de cœur et un épanouissement de visage qui marquaient bien qu'il s'estimait heureux d'avoir quelque part à la pauvreté de Jésus-Christ. » 11 rappelait ses vieilles histoires de Paris avec plus de plaisir qu'un consul romain n'aurait rappelé les circonstances de son triomphe; il en apprenait le détail à ceux qui l'ignoraient ; en un mot il s'en faisait honneur, non par bassesse de sentiment, mais par un vrai et solide principe de christianisme. « Je ne rougis point, » écrivait-il à un ami, « et c'est par une miséricorde infinie que je ne rougis point de dire mes besoins. Notre bon Sauveur m'a fait la grâce, lorsque j'étais encore laïque, d'être obligé plusieurs fois de de-

VIE DE BOUDON. — LIV. Ilf.

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mander l'aumône aux portes des églises et îles maisons séculières, exposé aux yeux de tous les passants. C'est que la divine Providence veut qu'on demande en toute humilité son nécessaire, et que Ton fasse comme les oiseaux que le Sauveur nous a proposés pour modèles , et que sa Providence oblige de voler tantôt dans un endroit et tantôt dans un autre, pour y trouver leur nourriture. »

C'était sur cette aimable Providence que l'homme de Dieu s'appuyait, et il ne voulait s'appuyer que sur elle. Les évêques d'Evreux lui ont voulu donner des bénéfices ; mais il les a constamment refusés. Cependant le sien , loin de lui fournir quelque partie du nécessaire, lui était onéreux. « Il n'y a" pas de quoi vivre dans le bénéfice dont je suis pourvu, disait-il à une personne de confiance, et c'est de quoi je bénis Dieu ; car autrement je sortirais de mon état de pauvreté, que j'estime plus que toutes les richesses du monde. Je ne sais si l'année qui vient j'aurai plus de cinquante francs de revenu en tout, et il me faudra payer trois fois plus de décimes. Ainsi ce n'est pas le bénéfice qui me fait vivre; j'en ai un autre, bien plus riche, et qui est inépuisable : c'est le trésor infini de la Providence. Elle m'est si bonne, qu'elle me fournit encore de quoi donner aux pauvres. »

Il comptait si fort sur cette bonté singulière de la Providence, qu'il ne voulut jamais cesser d'en dépendre. Après la mort d'une personne qui lui fournissait du linge, car il n'avait pas une serviette qui fût à lui, un de ses amis lui écrivit qu'il voulait lui envoyer de l'argent, afin qu'il en achetât. Mais le pauvre de Jésus-Christ se donna bien de garde d'accepter ses offres. Il le pria de le laisser vivre et mourir dans l'exercice de )a sainte pauvreté, l'assurant que, sans ce moyen qui le rendrait propriétaire, la main de Dieu saurait bien pourvoir à ses besoins.

Il ne regardait que comme une aumône tout ce qu'on voulait bien lui donner. Mais comme il recevait humblement, il recevait sans façon, lorsqu'il avait besoin. Une dame s'étant aperçue que son manteau long avait fait son temps et quelque chose de plus, le fit prier par une personne de confiance d'en accepter un autre. Il y consentit avec actions de grâces, mais à condition qu'on n'y emploierait qu'une etotl'e des plus communes. Ainsi, s'il sut être propre , parce qu'il ne voulait pas qu'un prêtre rebutât par son extérieur; il sut pour le moins aussi bien être toujours véritablement pauvre. C'est dans ces sentiments que , pour encourager une dame à souffrir en paix la décadence de sa fortune et l'excès de ses misères, il lui écrivait en ces termes, qui ne pouvaient sortir que de la plénitude de son cœur : «Je

(59) Famé torquebalur aliéna Exuperius. Ce sailli évoque de Toulouse, à qui saint Jérôme a dédié son Commentaire sur Zacharie, mourut vers Tan 447. iiu sait qu'après avoir vendu tous ses biens, il vea-

m'estimerais heureux d'aller toutes les semaines chercher l'aumône , et il me sembio que c'est pour une âme un mets bien exquis , puisque par là elle est purgée des méchantes humeurs de la nature corrompue, et particulièrement de la superbe. Il faut bien ménager toutes ces actions d'humilité : il n'y en a pas une qui ne vaille un million d'or, et les rebuts qu'on y trouve sont grâces sur grâces , et une miséricorde de notre Seigneur et de sa sainte Mère. »

De ce grand amour pour la pauvreté naissait en ce saint prêtre un amour singulier pour les pauvres. 11 allait jusqu'à se découvrir quand il passait devant leurs maisons. 11 se mêlait volontiers avec eux , pour leur apprendre à sanctifier leur état. Il catéchisait ceux qu'il trouvait sur les grands chemins. C'était pour lui un plaisir de passer la nuit sous le toit rustique d'un malheureux villageois, parce qu'il y avait de quoi exercer son zèle et sa charité. Il était plus sensible à la plus légère de leurs peines, qu'il ne l'était à la plus grande des siennes. Leur faim déchirait ses entrailles, comme autrefois celles de saint Exupère (59). 11 tonnait contre la dureté de ces riches qui ne payent qu'avec peine un pauvre ouvrier. Il disait que c'était boire le sang et la sueur d'un mercenaire et de sa famille.

« 11 faisait à lui seul , à l'aide de la Providence , plus d'aumônes que n'en font plusieurs maisons régulières des mieux reniées. » La compassion était née avec lui, et elle ne fit qu'y croître. 11 était encore enfant* lorsqu'il commença à donner ses propres habits à ceux qui n'en avaient point. Il aurait fait la même chose sur la fin de ses jours, si toute autre ressource lui eût manqué. Mais sans avoir le nécessaire pour lui, il sut avoir du superflu pour les autres ,* et ces autres, il les déterrait partout, en sorte qu'à Laval , c'est-à-dire à l'extrémité du Maine , il assista pendant plusieurs années une douzaine de personnes, riches en vertus, mais très-pauvres du côté de la fortune. Il ne les oublia pas à sa mort : il engagea un vertueux prêtre, qui avait été le dépositaire de ses aumônes , à les prendre sous sa protection.

Ce qui l'affligeait, et ce qui a toujours affligé les vrais chrétiens, c'est que les pauvres ne connaissent point assez le bonheur de leur condition. «. O vous, qui vivez dans l'indigence, » leur disait-il , « où est votre christianisme ? Est-il possible que vous croyiez que vous êtes les héritiers du royaume de Dieu ? Si au milieu de vos misères vous appreniez qu'on va très-sûrement vous mettre en possession d'un royaume temporel , n'est-il pas vrai que cette nouvelle vous charmerait, vous et votre famille? D'où vient donc que vous êtes si peu touchés du royaume du ciel qui vous

dit encore les vases sacrés pour soulager les pauvres, et qu'il fut réduit à porter le corps de Jésus- Christ dans un panier d'osier, et son sang dans uu calice de verre.

appartient ? Ce qui est sûr, néanmoins, et ce qu'il y a de plus consolant, c'est que ceux qui sont le plus dénués des commodités de la vie , et plus abjects selon le monde , y ont un droit particulier, quand ils savent bien user de leur état. Vous êtes bienheureux, ô pauvres , dit le Fils de Dieu , parce que le royaume des cieux est votre héritage. C'est donc une grande vérité qu'un pauvre vigneron , un chétif artisan , une servante et autres semblables, qui sont l'opprobre du monde , sont autant de rois et de reines , s'ils sont véritablement chrétiens. »

L'excessive dureté des riches, qui ne redouble jamais le malheur temporel du pauvre, sans être pour lui une source de misères spirituelles, mettait aux plus vives épreuves la patience de notre vertueux prêtre. Mais quand il trouvait cette dureté dans les ecclésiastiques, et surtout dans de gros bénéficiers, il demandait avec Jérémie de l'eau pour sa tête, et pour ses yeux une fontaine de larmes, aiin de pleurer nuit et jour un scandale qui ne le peut être assez. [Jer. ix, 1.) «Quoi! s'écriait-il dans le transport de sa douleur, nos pères ont vendu les vases sacrés dans des nécessités pressantes, et ceux qui les remplacent aujourd'hui pourraient garder une foule de meubles superflus , entasser l'argent dans leurs coffres , amasser des trésors , qui , comme parlent les saints canons , sont le prix des péchés et le patrimoine de l'indigence ! 0 aveuglement ! ô prodige inconcevable ! Cependant nous en avons vu qui, en mourant, ont laissé à de riches héritiers des revenus considérables et de grandes sommes d'argent. Quelle mort d'un côté, et quel compte de l'autre pour ceux qui les ont confessés dans ces derniers moments 1 »

Boudon prenait toutes les mesures possibles pour l'éviter, ce compte formidable. Je ne vois guère dans l'histoire des derniers temps que la chambre de saint Vincent de Paul qu'on puisse comparer à la sienne. Après avoir logé pendant quelques années où il plut à Dieu, il choisit enfin une espèce de. taudis auprès de la rivière. L'entrée en était obscure, le degré très-étroit et à demirompu, la porte fort mauvaise. L'air est la chose du monde qui coûte le moins : l'archidiacre se l'était comme retranché, sa cellule n'en avait presque point. De vieilles nattes y tenaient lieu de glaces et de tapisseries ; encore avait-il fallu les y mettre, pendant qu'il était en visite , pour lui adoucir Ja rigueur du froid, auquel il était trèssensible, n'ayant presque plus que la peau et les os. Quelques chaises de paille, quelques vieux coffres qu'on lui avait prêtés pour serrer ses habits , faisaient tout son ameublement. Un lit aussi enfumé que le reste de la chambre couronnait l'ouvrage. Ces deux mots : Dieu seul, étaient, l'unique ornement de sa cheminée « Voilà, dit un de ses grands amis, le riche appartement où le grand archidiacre d'Evreux a passé olus

de trente années , et où il a rendu les derniers soupirs. »

Il est vrai qu'il s'était pratiqué un petit oratoire fort propre, et qu'on y voyait une dévote image de la sainte Vierge en relief, deux reliquaires, quelques petits tableaux, et entre autres ceux du cardinal de Bérulle, du P. de Condren, et de la mère Elisabeth de la Croix : mais outre que rien de tout cela n'était d'un grand prix, il n'y voyait qu'une espèce de bien sacré, dont il ne pouvait être que dépositaire. Ainsi il fut toujours et en tout sens un vrai pauvre de l'Evangile. O vous qui lisez ceci, disait dans une occasion assez semblable saint Jérôme, souvenez-vous devant Dieu de celui à qui vous en devez le récit, et obtenez-lui par vos prières de préférer la pauvreté de l'archidiacre Boudon avec ses mérites, à la pourpre des princes avec leurs royaumes, et les peines qui y sont attachées : Obsecro, quicunque hœc legis , ut Hieronymi peccatoris memineris; cui si Dominus optionem daret, mullo magis eligeret tunicam Pauli cum meritis ejus , quam regum purpuras cum pœnis et regnis suis.

(Hieron., Yita sancti Pauli , primi eremitœy t. IV, p. 74.)

§ XIX. — Son ardeur pour le mépris et pour les souffrances.

C'est ici le sceau et le caractère des élus. Il n'y a que l'onction de PEsprit-Saint qui puisse leur découvrir la beauté, la douceur, les richesses de la croix. Ce n'est qu'à sa grâce toute-puissante qu'il appartient de la faire aimer jusqu'aux transports d'une sage et sainte ivresse. Et cette parole de notre Maître : Un baptême de sang m'est préparé, et je soupire dans son attente (Luc. xn, 50), sera à jamais un chiffre impénétrable pour quiconque ne sera pas rempli de la plénitude de son esprit.

« Non,» disait notre vertueux prêtre, «quelque lecture que fassent les mondains, quelques sermons qu'ils entendent, ils ne conçoivent rien dans le mystère de la croix, parce qu'ils sont entièrement éloignés de l'esprit de mort et d'anéantissement qui dispose l'âme à l'intelligence de ce secret. C'est ce céleste secret que saint Pierre découvrait aux fidèles, lorsqu'il leur disait : Ne vous étonnez pas, mes chers frères, que Dieu vous éprouve par le feu des afflictions , comme si ce devait être quelque chose de bien extraordinaire pour vous. Réjouissezvous plutôt de ce que vous participez aux souffrances de Jésus-Christ pour être unjour comblés de joie dans la manifestation de sa gloire. (I Petr. iv, 13.) Si vous souffrez des injures, des affronts, des outrages pour son saint nom, vous êtes véritablement heureux; parce que l'honneur, la vertu et l'esprit de Dieu reposent sur vous. C'est ce mystère que saint Paul voulait uniquement savoir, qu'il prêchait partout, qu'il pratiquait encore mieux, et à la vue duquel il disait : A Dieu ne plaise que je me glorifie m autre chose qiï en la croix de Jésus-Christ. (Galat. iv,H.) C'est ce trésor, dont la découverte si désirée, si recherchée par

saint André, lui faisait dire : «0 Donne croix, avant que mon Sauveur se fût reposé sur vos bras, votre seule idée remplissait de frayeur; mais aujourd'hui que ses membres précieux, comme de riches perles, vous ont servi d'ornement, et que son divin corps vous a consacrée, vous n'avez plus que des attraits pour ceux quiconnaissentvotre vertu. Daignez donc me recevoir, rendez-moi à mon cher Maître , afin qu'à l'aide de votre ombre je puisse aller à celui qui m'a racheté par votre moyen. »

Ainsi parlait le grand archidiacre : mais on peut dire de lui, comme il le disait il n'y a qu'un moment de saint Paul, que la pratique allait chez lui bien au delà des expressions. 11 n'avait encore que douze ans, lorsqu'une lumière supérieure lui tît connaître que, dans cette vallée de larmes, il n'y a pour un chrétien de solide bonheur que celui des souffrances. Depuis ce moment jusqu'au dernier de sa vie il n'a cessé de soupirer après les crois,'et dedemanderàDieu des humiliations, des douleurs, des afflictions de toute espèce. Il a été très-amplement exaucé , et peut-être aurait-on de la peine à trouver dans les siècles passés un ministre de Jésus- Christ qui ait été plus persécuté que lui, plus profondément humilié, plus rassasié d'opprobres et d'infamies ; ajoutons, et qui ait tout souffert avec plus de constance, plus de paix, plus de reconnaissance, plus de satisfaction. C'est trop peu dire encore; et pour rendre le cœur de Boudon, il faudrait ou inventer de nouveaux termes, ou appliquer avec une juste précaution au disciple, ce que Tertullien a dit du maître, qu'il s'engraissa du plaisir des souffrances : Saginatus voluptate patiendi. Et que dire de moins d'un homme, qui aurait pu prendre le ciel à témoin, que le comble de sa joie eût été d'être abandonné de toute la terre, traîné sur la claie, et conduit à un gibet, pour y mourir dans le sang, dans les larmes et dans l'ignominie?

C'était donc sans effort, c'était de source qu'il écrivait à une personne, dont la patience- était rudement exercée : « Qu'il est bon, ma chère fille, qu'il est doux, qu'il est avantageux que les créatures nous quittent, qu'elles ne nous fassent aucun bien, qu'elles nous causent du mal, qu'elles ne nous donnent aucun repos extérieur, puisque tout cela nous fait arriver à Dieu seul, etc. »

C'est par ce sentier si dur, si raboteux, que le saint homme est arrivé à ce bienheureux terme. 11 a essuyé presque tous les genres d'épreuves qu'un homme de son caractère peut essuyer, et la Providence a réuni en lui seul, parce qu'elle connaissait ses forces, ce qu'elle a coutume de partager entre plusieurs, parce qu'elle connaît et qu'elle ménage leur faiblesse.

Il a souffert du côté des biens de la fortune ; et dans sa jeunesse où, privé de sa légitime, il se vit souvent réduit à une honteuse mendicité; etdans un âge plus avancé, où il manqua de pain plus d'une fois, lorsque,

surpris par l'infirmité, il était obligé de garder la chambre; et dans ses grandes maladies, où il ne voulait ni douceurs pendant le jour, ni personne qui le veillât pendant la nuit, sous prétexte qu'il était pauvre, et que les pauvres n'ont ni gardes, ni douceurs.

Il a souffert dans sa réputation. On n'a pas oublié que, pendant une longue suite d'années, il fut l'opprobre du monde, le jouet de la plus vile populace, l'objet du mépris de ceux mêmes qui faisaient profession de vertu. Quelle plus horrible situation que celle d'un prêtre, dont le nom seul est un scandale ; qui, traîne l'ignominie de ville en ville ; qui à Angers, où il avait eu beaucoup d'amis, ne trouve qu'avec bien de la peine une maison où l'on daigne le recevoir; qui, à Paris, n'a pour retraite, dans l'accès d'une fièvre violente, que le dernier étage d'un pauvre ouvrier; et qui, semblable en quelque sorte à la colombe au sortir de l'arche, ne trouve pas sur la terre un lieu où il puisse mettre le pied!

Il a souffert de la part de ses amis, qui, au fort de sa persécution, l'abandonnèrent presque tous, les uns par crédulité, les autres par politique, plusieurs par une timidité déplacée. Mais ce qui dut le toucher infiniment, eu fut la conduite d'un homme avec qui il avait eu les plus intimes liaisons de grâce et de salut. Il était au fait de la vie du saint prêtre. 11 avait en main de quoi déconcerter ses calomniateurs. Un mot de sa part eût jeté la terreur parmi ces ouvriers d'iniquité, qui ne craignaient rien plus que de le voir arriver à Evreux. Il y parut enfin : mais, trompé par une dévote à révélations prétendues, il crut qu'il valait mieux abandonner tout au jugement de Dieu, que de venger la cause de l'innocent persécuté. Dans la suite il reconnut son erreur et l'hypocrisie de sa pénitente. Mais le feu qu'il eût pu facilement éteindre dans sa naissance , était alors trop vivement allumé. Ses efforts faibles et hors de saison firent moins de bien que son silence n'avait fait de mal : la calomnie déjà accréditée se répandit partout, et fit ces prodigieux ravages dont le détail nous a si souvent affligés.

Si celte conduite toucha l'archidiacre, ce ne fut que parce qu'elle offensait Dieu en blessant la justice. Pour lui, il y trouvait son compte, parce qu'il y trouvait de quoi souffrir ; et ce fut dans cette occasion qu'il s'écria: « Heureuse et mille fois heureuse l'âme à qui Dieu seul suffit: car pour peu que la créature ait d'entrée dans notre cœur, nous ne sommes jamais en repos ; et ce repos, toutes les adversités du monde ne peuvent le troubler dans un cœur qui ne veut que Dieu seul. Hélas 1 ce pauvre, ce misérable cœur est-il trop grand pour un Dieu, pour le partager encore avec les créatures?.. C'est donc une grâce inestimable que nous fait le Seigneur, lorsqu'il nous donne des occasions de lui marquer que nous ne voulons que lui. Ah! pour lui rendre ce grand et

parfait témoignage, il faut nous détacher des Lons comme des autres. »

Il a souffert dans son âme des douleurs dont le sentiment n'appartient qu'aux justes',

et qui, comme le Sauveur, le faisaient entrer en agonie à la vue des scandales dont le torrent inonde la terre. Uniquement épris de l'amour de son Dieu, toujours prêt a sacrifier mille vies pour la gloire de celui qui a sacrifié la sienne pour notre salut, il ne voyait qu'en frémissant le sang adorable do Jésus-Christ couler en pure perte, réellement sur le Calvaire, mystiquement sur nos autels. Ces pleurs, dans le torrent desquels on l'a surpris, c'était la stupidité, l'ingratitude, l'aveuglement des hommes qui les lui faisaient répandre. « Hé ! comment, » disaitjl, « comment méditer tant de charité d'une part, et tant d'insensibilité de l'autre, sans être accablé de douleur? Une seule âme vaut mieux que toutes les couronnes de la terre: elle mérite plus de soins, plus de travaux, que tout ce qui est l'objet de nos plus grands travaux et de nos plus grands soins : cependant combien s'en perd-il tous les jours? Jamais sujet ne mérita plus de larmes que les tourments et la mort de l'Homme-Dieu ; néanmoins il défend qu'on pleure sur lui, parce qu'il comparait sa mort et ses douleurs ignominieuses à la perte des âmes ; et qu'il regardait celle-ci comme le plus déplorable objet de nos soupirs. Comment donc cette perte ne tirerait-elle pas de nos yeux des ruisseaux abondants, pendant que, pour l'empêcher, le Fils de Dieu verse de tout son corps des torrents de sang?

Quelquefois, emporté par une ardeur qui tenait de celle des enfants du tonnerre, il semblait vouloir hâter la tardive vengeance du ciel : mais bientôt l'excès de sa douleur cédait à l'excès de sa tendresse ; et, après avoircommencé par des reproches comme le premier martyr, il finissait comme lui par des vœux et par des désirs entlammés. « Levez-vous, Seigneur, » disait-il, « prenez votre cause en main, défendez vos intérêts. Il est lemps que l'homme connaisse l'énormité des outrages qu'il vous fait, et qu'il sache qu'il y a un Dieu en Israël. Mais plutôt, ô mon Sauveur, appr.enez-lui par les larmes que vous avez données à son âme, à pleurer sa perte avec des regrets inconsolables. »

EnfinBoudona souffert dans son corps.

De longues maladies, des douleurs cuisantes , des maux compliqués l'ont cent fois fait mourir, [tendant qu'il vivait encore. Mais cette mort qui affligeait la victime tout entière, et ne l'enlevait que par parties, était selon lui une dernière bénédiction que Dieu ajoutait à cellesdont il l'avait jusque là comblé. A la vue de ce bois sacré qui est le glorieux étendard au pied duquel Jésus- Christ réunit tous ses soldats, l'homme de Dieu, toujours plus fort à mesure qu'il s'affaiblissait davantage, s'écriait avec autant d'amour que de constance: « 11 ne faut pas nous contenter de dire et d'écrire Dieu seul, il faut qu'il nous en coûte encore : il faut tout souffrir, tout donner, tout abandonner,

VIE DE BOIDON. - L1Y. M. *»*

afin que Dieu règne en nous... Je souffre, il est vrai, et la nature pâtit : mais qui dit tout n'excepte rien. Et comment être uni à Notre- Scigneur sans souffrir, puisqu'il a toujours souffert pendant sa très-sainte vie, et que c'est pour cela qu'il a été appelé l'homme de douleurs? (Isa. un, 3.) Il fautdonc nécessairement souffrir, et de la manière qu'il lui plaît. C'est là porter sa croix comme il nous J'ordonne ; c'est-à-dire la croix qu'il nous a préparée et celle qu'il veut que nous portions. » Toutes ses lettres, toutes ses paroles portaient l'empreinte de la reconnaissance, de la joie même avec laquelle il souffrait. « Votre charité vous presse,» écrivait-il à un ami, « de savoir l'état où la divine Providence me met. 11 est toujours plein d'incommodités qui augmentent. Les saints dormaient peu, veillaient beaucoup, pratiquaient de grandes mortifications. Il y a apparence que, dans l'âge avancé où je suis, on ne m'aurait pas conseillé de suivre cet exemple. La Providence y a pourvu : Je veille, je souffre, jo passe les nuits comme les jours, presque sans dormir. Je ne puis presque manger ni viande, ni poisson, et quelquefois je suis jusqu'à quatre heures après midi sans avoir pris aucune nourriture. Mais je ne vous parle de mes maux que pour vous parler de mes biens, car c'est de la sorte que je considère mes peines: oui, ce sont de très-grands biens que la Providence me fait endurer par une miséricorde singulière... Ah 1 qu'ai-je fait à mon Dieu, à mon Rédempteur, pomme gratifier avec tant d'abondance ? »

Mais dussions-nous ennuyer ceux que lo seul nom de souffrances effraye, il faut que nous l'entendions encore une fois discourir au long sur cette matière. Quand nous na saurions pas du célèbre M. de Le vis, archidiacre de Chartres, que c'est son propre tableau que l'homme de Dieu a crayonné, les circonstances du temps ou il écrivait, et les rapports connus de ses paroles avec son histoire nous l'apprendraient assez. Voici donc ses sentiments : je ne me lasserai jamais de demandersi un parfait chrétien peut en avoir de plus généreux.

« Parmi les consolations et les douceurs que le ciel communique quelquefois avec abondance, on peut bien dire avec le divin Xavier : « C'est assez, Seigneur, c'est assez ; » puisqu'il est vrai que la vie présente n'est pas le lieu où l'on doive jouir des plaisirs célestes. Mais il est bien juste de dire avec le même saint, quelque accablement de peines qu'on puisse porter : « Encore plus, Seigneur, encore plus. » Cela est bien difficile à concevoir aux mondains et aux âmes lâches. Cependant il est vrai que l'union avec notre Seigneur donne une soif si ardente des croix, que tous les tourments du monde ne peuvent désaltérer une âme qui en est pressée. Si elle uorte la croix de la pauvreté, elle la recherche toujours de plus en plus avec des désirs inexprimables : et si elle se plaint, c'est toujours de n'être pas assez pauvre. L'on disait des injures à un serviteur de Dieu, son pauvre cœur en était tout cou-

soie; mais il priait les personnes qui le traitaient ainsi de lui faire tous ces reproches honteux dans une place publique et devant tout le monde. L'esprit de souffrances bannit toutes les exceptions que l'on veut faire de certaines croix. Le cœur véritablement chrétien est prêt à tout; à souffrir des méchants, à souffrir des gens de bien; à être persécuté des libertins, et même des personnes de vertu ; à être rebuté des étrangers, à être délaissé de ses plus proches et deses meilleurs amis. H souffre volontiers dans ses biens; il est bien aise de souffrir en son honneur. Il embrasse les peines du corps et de l'esprit ; il est content d'être crucifié par les hommes et par les démons ; d'être affligé du côté du ciel, aussi bien que du côté de la terre. Toutes sortes d'humiliations sont bien venues: elles sont toutes reçues avec honneur ; l'on va même au devant par respect. Si l'on endure une médisance qui se fait parmi quelques particuliers, on en reçoit de la consolation ; mais si l'on est diffamé par quelques libelles qui se répandent dans le public, l'on en a une joie toute particulière. Il n'y a point d'ignominie, telle qu'elle puisse être, que l'on n'accepte d'un bon cœur. On est ravi de pouvoir dire avec l'Apôtre: Nous avons été par toutes sortes de misères un spectacle au monde, aux hommes et aux anges. [I Cor. iv, 9.) Disons encore qu'il n'y a pas de joie pareille à celle de devenir la fable du monde, l'opprobre des hommes et l'abjection du peuple ; à servir de jouet dans les compagnies ; à être le sujet de la raillerie des villes entières ; à être cruellement déchiré parles plus outrageantes calomnies dans les provinces, dans les royaumes ; à être maltraité de tous les côtés. Mais après tout il faut avouer que le comble de la joie serait d'être emprisonné, chargé de fers, faussement accusé des plus grands crimes, ensuite condamné à la mort, et de perdre la vie sur un échafaud, dans une place publique, au milieu d'une grande ville. Je sais bien, » continue ce grand serviteur de Dieu, et nous avons déjà rapporté ces paroles, » je sais que peu de personnes goûteront ce genre de mort; mais je sais aussi que Jésus-Christ, mon Dieu et mon Maître, l'a goûté, et je sais de plus qu'il ne peut se tromper dans le goût des choses, le sais que ce qu'il trouve bon est bon, quoi qu'en pensent les créatures dont le goût est dépravé par la corruption du péché, etc. »

Tels furent les sentiments, les paroles, les actions, les admirables vertus du grand archidiacre d'Evreux. Ainsi vécut cet homme inimitable, que le monde n'était pas digne de posséder, et qu'il a si cruellement et si injustement outragé. Ses vertus, presque portées à l'excès, feront son apologie dans tous les siècles; et l'équitable postérité, en bénissant son nom, lui rendra une justice que ses ennemis lui ont constamment refusée. Le ciel même a déjà pris sa cause en main ; et sans vouloir prévenir le jugement de l'Eglise, à qui 5eule il appartient d'en

connaître, on peut dire que depuis longtemps il glorifie le tombeau de son saint par des événements qui semblent tenir du prodige. TNous en dirons un mot avant que de finir cet ouvrage ; après avoir protesté, conformément au décret d'Urbain VIII , que nous sommes bien éloigné de vouloir prévenir le jugement du Saint-Siège apostolique; et que le nom de saint, que nous avons si souvent donné, et que nous donnerons peutêtre encore à Henri-Marie Boudon, ne se prend chez nous que dans le sens selon le* quel le grand Apôtre l'a si souvent attribué aux premiers fidèles.

§ XX. — Ses niirac.es.

Quoique les miracles ne soient pas essentiels à la sainteté, qui est elle-même le plus grand des miracles, il arrive néanmoins assez souvent que Dieu distingue par ces traits frappants de prédilection ceux qui se sont distingués du commun des fidèles par une vie éminemment chrétienne. Obscurs, inconnus, souvent persécutés pendant qu'ils étaient sur la terre, il est de l'ordre que la souveraine justice tire le voile qui les a fait méconnaître ; que tandis qu'on foule aux pieds les cendres viles de ceux qui les ont méprisés, les sépulcres glorieux de ces amis de Dieu prennent le dessus; et que les enfants humblement prosternés y réparent par leurs soupirs, le travers et l'injustice de leurs pères. L'histoire ecclésiastique est pleine de monuments qui démontrent cette conduite de la Providence. L'histoire du grand archidiacre d'Evreux a aussi les siens ; et quelle consolation pour nous, si une main attentive et fidèle se fût chargée de les transmettre tous 1 Nous ne suppléerons à ce vide, ni en recourant au faux, ni en exagérant le vrai. Un récit simple de quelques événements, où Je doigt de Dieu semble s'être empreint, nous suffira. Le grand Maître que Boudon a si fidèlement servi ;>aura bien un jour sortir de son secret; et que ne fera pas sa magnificence pour un homme qui a tant fait pour lui ? Mais il est temps d'entrer en matière ; nous Talions faire sur les pas d'un guide qui jusqu'ici ne nous a point trompé.

On a remarqué plus d'une fois dans la vie de l'homme de Dieu seul, qu'un de ses principaux talents fut celui de guérir les peines intérieures de la conscience : mais on a pu remarquer en même temps qu'il le faisait très-souvent avec une facilité qui n'est donnée qu'aux saints. Aux exemples que nous en avons rapportés en différents endroits, on peut joindre celui d'une demoiselle de Limoges, que la Providence avait mise dans cet état de trouble et de perplexité, où il n'y a pour une âme affligée ni repos, ni consolation. Elle lut le livre que Boudon a composé à l'honneur des saints anges ; et bientôt, je ne sais quel pressentiment lui fit juger qu'il n'y avait que l'auteur de cet ouvrage qui pût adoucir ses peines et calmer ses inquiétudes. Elle l'en conjura par lettres. L'aichidiacre, à qui rien ne coûtait dès

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qu'il était question du salut d'une âme, vola à son secours. 11 rendit la paix à ce cœur si longtemps et si cruellement agité. 11 continua, par des lettres pleines de lumières et d'onction, ce que la distance des lieux ne lui permettait pas de laire de vive voix : et on ne tarda pas à voir cette plante que les vents avaient presque déracinée, produire des fruits admirables de sainteté et de justice.

Ce n'est pas le seul bien de ce genre que ce petit livre ait entante. Les carmélites d'Anvers, qui le firent lire au réfectoire, écrivirent au saint prêtre que Dieu y avait attaché une si grande bénédiction, qu'un bon nombre de religieuses s'étaient fortifiées dans la vertu, et que les autres avaient été délivrées de leurs peines.

Mais si cet ouvrage soulagea les peines de l'âme, il guérit quelquefois celles du corps. La supérieure des nouvelles catholiques d'Angers étant dangereusement malade d'une fluxion de poitrine accompagnée d'une fièvre violente, son directeur lui conseilla de mettre sur son cœur le livre de la dévotion aux neuf chœurs des anges; elle obéit, et s'en trouva bien. Au moment même elle fut soulagée, et peu après entièrement guérie. Ce fut elle-même qui le manda au serviteur de Dieu, et celui-ci ne manqua pas d'en rendre et d'en faire rendre ia gloire a l'auteur de tout bien.

L'enfer même toujours désespéré, toujours en fureur contre les saints anges, a plus d'une fois rendu hommage au livre que Boudon a consacré à la gloire de ces bienheureux esprits : et l'on sait par des voies assez sûres, qu'en le mettant entre les mains de gens chez qui le prince des ténèbres faisait sa demeure, on a tout à coup arrêté leurs plus violentes agitations.

Mais il serait difficile de voir rien de plus étonnant en ce genre, que le fait que nous allons raconter d'après un docteur en l'un et l'autre droit, et qui était encore plus recommandable par son insigne piété que par l'étendue de ses connaissances. Comme il s'agit d'une- chose qui s'est passée sous ses yeux, il n'y a que l'incrédulité qui puisse se refuser à son témoignage. H dit en substance qu'un prêtre qui, par la permission de son évêque, exorcisait une fille possédée, lui présenta successivement deux lettres qu'elle n'avait jamais ni lues, ni vues, et dont l'une venait d'une supérieure dont les mœurs étaient assez déréglées, l'autre de M. Boudon qui vivait encore. A l'application de la première, application que je ne voudrais ni justifier, ni imiter, le démon témoigna sa joie, et dit tout haut en présence de plusieurs personnes de considération et d'une probité reconnue, que cette lettre venait d'une personne dont la manière de vivre réjouissait bien l'enfer, et qui y aurait bientôt une place distinguée, si elle ne se convertissait pas. La seconde lettre, qui était celle du grand archidiacre d'Evreux, produisit un elfet bien différent. Dès qu'on l'eut appliquée à l'énergumène, le démon entra eu

furie ; il exhala sa douleur par des cris terribles et des hurlements affreux : « Cette lettre, » dit-il en la mettant en pièces, a vient de l'un de nos plus grands ennemis, d'un homme qui nous fait enrager. » L'assemblée voulut savoir ce que c'était que cet homme si formidable au royaume de Satan; car personne n'en avait eu connaissance-, l'exorciste ayant déclaré que c'était le grand archidiacre d'Evreux, chacun en fut très-édifié. Le contraste était trop sensible, il eût été difficile de ne le [>as remarquer.

Un ecclésiastique, qui, comme celui dont nous venons de parler, avait été chargé par son prélat de soulager une autre fille possédée, ne lui eut pas plutôt nommé Henri- Marie Boudon, qui n'était mort que depuis peu de temps, que le démon témoigna et par ses cris, et par les étranges postures qu'il fit prendre à celte personne affligée, combien ce misérable boiteux, c'est à peu près le nom qu'il donna au saint prêtre, le tourmentait. «Ah ! » s'écria-t-il, « nous t'avons cruellement vexé, mais à prétérit tu nous rends bien le change. 0 vie cachée, ô vie pauvre, ô vie crucifiée, que tu nous es insupportable ! » Et sur ce que l'exorciste lui demanda s'il s'était trouvé à la mort de l'homme de Dieu : « Oui, » répliqua-t-il en jurant, « mais ce n'est qu'à notre confusion que nous nous y sommes trouvés ; et nous ferons bien tout notre possible pour obscurcir sa mémoire, et pour qu'on l'oublie : car il est un avocat bien puissant auprès de votre Dieu pour tous ceux qui ont recours à son intercession. Ceux qui l'ont si injustement persécuté ont bien mal fait; et il y en a déjà quelques-uns qui s'en sentent dans l'autre vie : mais quel bonheur pour lui d'avoir passé par de si rudes épreuves! C'est le patron des âmes travaillées des peines intérieures. » Ici l'on pouvait encore dire : Etiamsi sis pater mendacii, verum dixisti.

En effet, c'est surtout en rendant la paix aux consciences les plus troublées que notre vertueux prêtre a manifesté le crédit qu'il a auprès du Seigneur. Une tille dont on a sagement supprimé le nom, l'éprouva l'année même qu'il plut à Dieu d'appeler à lui son serviteur. Tentée du plus affreux désespoir qu'on puisse imaginer, elle avait résolu de se donner la mort. Déjà après s'être passé au cou un cordeau qu'elle avait attaché au plancher de sa chambre, elie avait un pied en l'air et se disposait à renverser de l'autre la chaise sur laquelle elle était montée, lorsque, par une secrète disposition de la Providence, ses yeux égarés tombèrent sur une image de M. Boudon que son confesseur lui avait donnée. Ce salutaire regard joint à ces paroles, intérieurement, mais distinctement entendues : Malheureuse, que vas-tu faire? ce regard, dis-je, fut pour ello ce qu'avait été aux Israélites dans le désert l'aspect du serpent d'airain. Rendue a elle-même, elle prit de meilleurs sentiments, et son directeur, à qui elle eut la sagesse et le courage de découvrir sur-le-champ

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sa tragique histoire, la consola et lui rendit la paix.

Quelque envie que j'aie de finir, je ne puis me dispenser d'indiquer au moins certains faits, qui prouvent que le saint prêtre est encore aujourd'hui l'asile de ceux qui souffrent et qui réclament sa protection. Ce fut pour l'avoir fait avec confiance, que Julite Leroi, qui ne pouvait, sans de vives douleurs, appuyer à terre un pied qu'elle s'était blessé, fut guérie après l'avoir enveloppé pendant neuf jours d'un morceau de linge qui avait été trempé dans le sang de M. Boudon après sa mort. Ce fut encore par la même opération que la demoiselle Marguerite Dufour fut, en 1703, délivrée d'un horrible crachement de sang, dont elle fut surprise étant sur le point d'aller de Paris à Evreux pour honorer le tombeau du vertueux archidiacre. Mais ce qui arriva à Villejuif a quelque chose de plus frappant. Une tille, âgée de trente ans, ou environ, était si mal, qu'elle avait reçu les derniers sacrements. Son. confesseur, qui la voyait de temps à autre pour la fortifier dans ces derniers moments, l'engagea, par une inspiration subite, à invoquer le grand archidiacre, et à faire vœu de rendre grâces à la divine Majesté des bénédictions dont elle a comblé ce saint prêtre. La malade, qui était pleine de vertu, y consentit. Sa confiance fixa, sur ses lèvres mourantes, son âme prête à s'envoler. Dès que, par les ordres de son directeur, on lui eut appliqué un linge trempé du sang de M. Boudon, elle se trouva soulagée, et peu après entièrement guérie. C'est, dit un des historiens du saint prêtre, c'est ce même confesseur qui nous a lui-même appris ce fait, où il est difficile de méconnaître l'opération de Dieu.

Mais on peut dire qu'elle s'est peinte d'une manière plus sensible en la personne de la comUsse de Persi. Cette dame était depuis trois mois accablée d'une complication de maux. Une insomnie perpétuelle, un vomissement qui chaque jour durait des cinq à six heures, une impuissance aux fonctions naturelles qui était causée par l'interposition d'un corps étranger, les douleurs mortelles qu'un état si violent traîne après soi, les hauts cris que ces douleurs arra-

chent à la plus intrépide patience ; voilà en substance la triste position de cette femme affligée. Ce n'était même là qu'une partie de ses souffrances, et il y avait trois ans que, ne pouvant se confesser à l'église, il fallait que son directeur, avec l'agrément d'un grand vicaire, la réconciliât dans son appartement. Le bénéfice du temps, qui fait tant de choses, n'adoucit guère des maux si multipliés. La comtesse en fit la triste épreuve. Le jour de Noël 1703, elle se trouva si mal, que ses deux femmes de chambre eurent à peine le loisir d'entendre une messe basse. Ce fut encore pis le dernier jour de l'an. Mais on peut dire que le redoublement de ses maux fut comme le principe de sa guérison. Livrée à ses réflexions, la malade se souvint, sur les trois heures du matin, qu'elle avait reçu d'une de ses amies un morceau de linge* qui avait touche le corps de M. Boudon. Elle aurait pu se reprocher d'en avoir fait assez peu de cas, et de l'avoir rais dans un tiroir avec quantié de choses d'une trèspetite conséquence ; mais enfin, devenue sage à ses dépens, elle sut estimer et respecter les dépouilles des saints. Elle s'appliqua ce précieux lambeau; et dès ce jour, dès ce moment, dit-elle dans la lettrequ'elle écrivit à l'historien de notre archidiacre, par ordre de son confesseur : « J'ai cessé de vomir, j'ai passé les nuits tranquille et dormant bien, ce qui ne m'était point arrivé depuis trois mois ; l'empêchement des fonctions ordinaires ne subsiste plus, et j'ai la liberté de me confesser à l'église, comme les autres. Tous ceux qui me connaissent sont dans l'étonnement. Les uns me demandent quel remède j'ai fait; les autres disent: Mais voilà un miracle. Pour moi, je pense comme ces derniers , et il n'est pas possible de s'y méprendre. »

Au reste, ce saint prêtre, qui, à l'exemple du Sauveur, parcourut pendant sa vie tant de pays différents pour y faire du bien ; continue après sa mort à en faire dans un grand nombre de provinces plus ou moins éloignées. Et que ne fera point dans la suite un homme si tendre, si compatissant, pourvu que la foi, la confiance, l'imitation de ses vertus secondent ses bonnes intentions et son crédit auprès de Dieu?

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