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CHAPITRE Y

La mémoire se trouve purifiée dans la pratique de Voraison mentale.

11 y a un excès de mémoire dans le souvenir des choses inutiles, ou des choses bonnes qui ne nous regardent pas, ou si elles nous touchent, il n'est pas temps pour lors d'y penser. Un autre excès de la mémoire est de se souvenir des fautes du prochain, en quoi pécha le pharisien qui reprochait à la Madeleine les fautes passées. 11 y a un autre excès, dit l'illustre évêque de Bellay, communément loué, et qui est néanmoins nuisible et blâmable. Il est de ceux qui sont âpres à se mêler des sciences , qui passent Jes jours et les nuits sur les livres, n'arrivant jamais au but où ils prétendent, qui est d assouvir leur désir, parce que leur esprit s'ouvrant et s'étendant à mesure qu'il se remplit, sa capacité se trouve toujours plus grande que ce que l'on y verse, et ainsi, au milieu de l'abondance qui suffoque et leurs mémoires et leurs entendements, ils demeurent froids et secs à la volonté. Or, l'excès de la mémoire dans son souvenir vient de l'excès de l'amour, ou de la crainte des choses.

Quand une fois lame par la grâce de l'oraison vient à se détacher des objets créés, et qu'elle ne désire et ne craint plus rien que Dieu, elle entre dans l'oubli du passé, ^t du soin de l'avenir, de parents, amis, affaires, je veux dire qu'elle ne se souvient de ces choses que le temps où Dieu demande d'elle qu'elle y pense; ce qu'elle fait mieux que jamais quand il est nécessaire, ne s'en occupant pas hors de temps, aussi bien cela ne servirait qu'à la troubler. Ceci se doit entendre de I occupation et souvenir volontaire, ce qui arrive contre la volonté, n'empêchant pas l'union de l'âme avec Dieu.

Mais il y a un état surnaturel, où la mémoire, dit ie bienheureux P. Jean de la Croix, d'autant plus qu'elle va s'unissant avec Dieu, elle va d'autant plus perdant les notices distinctes, jusqu'à Jes perdre, c'est-à-dire oublier du tout, qui est lorsque l'âme arrive en perfection à l'état d'union ; et partant au commencement lorsque cela se fait, l'âme ne peut qu'elle n'ait un grand oubli des choses, puisqu'elle va perdant les formes et notices; mais lorsqu'elle est déjà parvenue à l'habitude d'union, elle n'a plus ces oubliances de cetle façon en ce qui est de la raison morale et naturelle, au contraire, dans les opérations convenables, elle est bien plus parfaite , encore qu'elle les opère par le moyen des formes et notices de la mémoire excitée de Dieu d'une façon spéciale, parce qu'ayant l'habitude d'union, qui est un étal surnaturel, la mémoire dé-

faut, et les autres puissances en leurs opérations ordinaires , ainsi la mémoire étant transformée en Dieu, on ne lui imprime point de formes, ni de notices permanentes. Sainte Catherine de Gênes disait que, quant à la mémoire, elle ne pouvait y retenir aucune chose qui l'occupât, sinon autant que durait l'instant ou le moment auquel elle se ressouvint, et eWe ne pouvait prier pour d'autres personnes que celles dont Dieu lui donnait le souvenir. H faut prendre garde à ne pas se mettre dans cet état par imagination et croire que l'impuissance qui nous arrive quelquefois de penser aux personnes vienne de cet état. Or, quand il est véritable, le souverain roi, dit sainte Thérèse, a soin de tout ce que l'âme a à faire, et lui inspire les pensées et souvenir nécessaires de chaque chose en son temps.

CAAPITRE VI.

Voraison mentale unit divinement la volonté à Dieu.

La partie supérieure de l'âme a trois facultés, l'entendement, la mémoire intellectuelle, et la volonté ou l'appétit raisonnable; mais comme c'est la volonté qui rend les actions bonnes ou mauvaises, c'est du règlement de cette puissance que dépend le bonheur ou malheur de l'âme; et de là vient l'importance de la bien régler, ce qui se peut faire avec le secours divin en plusieurs manières. Premièrement, l'occupant de l'amour de Dieu, et la désoccupant de l'amour de la créature; car quand on aime Dieu généreusement, dit sainte Thérèse, on ne peut aimer les créatures, quand elles auraient pour nous tout l'amour imaginable. Ces âmes généreuses et royales, dit encore la sainte, auraient honte d'aimer quelque créature pour belle qu'elle soit, car il leur semblerait qu'elles aimeraient une chose de néant et qu'elles chériraient une ombre. C'est comme elle parle au chap. C du Chemin de perfection. La volonté doit être toute dans l'amour de Dieu; et si elle aime quelque autre chose, c'est parce que l'amour de Dieu l'y oblige, Dieu le voulant de la sorte. Ce n'est donc pas pour l'utilité, l'honneur ou la satisfaction que l'on aime le prochain, c'est pour Dieu; ainsi, l'on aime ses ennemis et ses amis dans l'abjection, et quand Dieu les éprouve, aussi bien que lorsqu'ils sont dans l'applaudissement et l'estime, le prochain, quand il cesse de nous bien faire, et qu'il nous déplaît, aussi bien que lorsque nous le goûtons, et qu'il nous est utile, on ne craint plus que la personne aimée en aime d'autres davantage, on n'y pense plus avec empressement, si l'on s'en souvient devant Dieu, c'est en paix, et sans que cela empêche en rien la divine présence, l'amour que l'on a ne fait aucune partialité dans les communautés. 11 n'y a rien que de déréglé, puisque c'est un amour de grâce et divin. Mais quelle grâce que Dieu nous permette de l'aimer! Xotre-Seigneur dit à sainte Thérèse ip. 'elle estimât beaucoup qu'il voulût

bien que sa volonté qui avait été employée à son amour. Or,on peut aimer plusieurs choses pour Dieu, ce qui suppose amour de la créature, mais rapportée sa lin, et cet amour est bon et saint; mais heureuse est l'âme qui n'aime que Dieu seul en toutes choses, amour qui en sa pureté imite celui des bienheureux du paradis, dans lequel, selon le témoignage de la divine parole, Dieu sera toutes choses en tous.

Secondement, on peut régler la volonté par la conformité et la soumission à la volonté divine dans tout le bien et le mal qui nous arrive, et il est bien juste ; ce n'est pas à Notre-Seigneur de s'accommoder à nous, mais bien à nous de nous assujettir à ses ordres. En toutes choses la volonté humaine doit obéir à la volonté divine, il faut même unir notre volonté à celle de Dieu en la permission des péchés, ne nous inquiétant pas pour les {léchés que nous voyons commettre, quand bien les personnes qui tombent nous seraient très-proches ; le trouble et l'inquiétude viennent de la nature et du démon. Il faut faire ce que l'on peut par prières et travaux pour empêcher les désordres, ensuite il faut se tenir en paix. Nous devons ;dorer, louer, aimer la justice divine, aussi bien que la miséricorde. C'est Dieu qui est juste et miséricordieux.

En troisième lieu il faut pour le règlement de la volonté prendre garde à ne fias tomber dans un méchant abus de plusieurs,

3ui regardent bien la volonté de Dieu, en e certaines choses, mais non pas en toutes; iis la regardent en des choses notables, ils ne la voient pas dans les moindres. Mais une des vérités de notre foi, est qu'une feuille d'arbre, ni un cheveu, ne tombe pas sans sa conduite. (Luc. xii, 7.) Notre maître et notre Dieu qui nous en a assurés, pouvaitil nous parler plus clairement sur ce sujet. Après cela pourra-t-on apporter quelque exception? Hélas combien de feuilles d'arbres tombent dans les forêts en l'automne, et de qu'elle importance est-il à votre avis qu'une de ces fouihes tombe? se peut-on figurer quelque chose de moindre considération? cependant cela ne se l'ait pas sans ordre de la volonté de Dieu. Jetons donc les yeux sur tout ce qui peut arriver en la vie, et voyons s'il y a rien qui ne soit conduit par là divine Providence.

Mais ce n'est pas assez, dit saint François de Sales, que la volonté soit assujettie, et suive celle de Dieu, comme les serviteurs suivent leurs maîtres; car la volonté qui est morte à soi-même, pour vivre en celle de Dieu, est sans aucun vouloir particulier, demeurant non-seulement conforme et sujette, mais tout anéantie en eJia-même, et convertie en celle de Dieu. Ce grand évêque veut dire que la volonté périt, non pas en soi, mais quant à son acte, qui est vouloir, cédant tout à fait la place au vouloir divin. Pour lors on se laisse entre les mains de Dieu pour être tout ce qu'il lui plaira, et n'est rien de ce qu'il ne lui plaira pas. On perd tous les désirs, on ne souhaite plus les

choses, on les laisse vouloir à Dieu. On ne dit plus, par exemple, je voudrais bien être guéri dans une maladie si Dieu le voulait, car en cela on veut, quoique avec soumission; mais on ne désire ni santé, ni maladie, l'on se tient dans une entière indifférence ; même dit ce saint, pour ce qui regarde les moyens de notre avancement en la vertu, on ne s'attache à aucun événement, Dieu inspire des desseins dont il ne veut pas l'accomplissement. On demeure en la suprême partie de l'âme dans une paix inaltérable pour tout ce qui arrive, y voyant la volonté de Dieu, soit pour le public, soit pour le particulier, soit pour les plus proches, soit pour les personnes qui ne nous touchent pas, prenant garde de ne se pas retirer de cette vue, sous prétexte que ce sont des maux causés par le péché, car encore que Dieu ne veuille pas le péché, il en veut toutes les peines, que non seulement il permet mais qu'il veut véritablement. Dans cet état d'indifférence, dit le saint évêque de Genève, il semble que l'âme n'acquiesce pas, ni accepte, ni permet, mais l'on doit dire que sa volonté est dans une simple et générale attente, d'autant qu'attendre ce n'est pas faire ou agir ; ainsi demeurer exposé à quelque événement, et lorsque les événements sont arrivés, l'attente se convertit en acquiescement ou consentement.

Or cet état est une participation de la félicité des bienheureux. Qui goûterait, s'écrie la divine Catherine de Gênes, le repos de l'union à la volonté de Dieu, il lui semblerait dès cette vie présente être en paradis. O anéantissement de volonté, toi, reine du ciel et de la terre, et n'es sujet à aucune chose, et ainsi tu ne trouves rien qui te puissedonner peine. Ohlsi je pouvais dire ce que je connais et sens de cet anéantissement de la propre volonté, je suis certaine que chacun abhorrerait autant la sienne que si c'était un diable, qu'on ne soutiendrait jamais son opinion, 'qu'on ne s'excuserait jamais, qu'on ne voudrait jamais aucune chose de propre, et qu'on ne dirait jamais cette chose est mienne. Un entendement humilié, voit, goûte et entend ce secret. Cela est bien dit, car ce secret ne sera jamais manifesté aux esprits suffisants. Cette sainte était tellement morte à elle-même, qu'en quelque temps qu'on lui eût dit que voudriez-vous au ciel, ou en terre, jamais elle n'eût dit autre chose, sinon , ce que je me trouve à l'heure présente, et en ce moment ici, parce qu'elle était assurée qu'à tout moment la bonté divine régit, gouverne et dispose de toutes choses et nous conduit toujours par la voie la plus sûre; et elle disait: nous ne devons jamais vouloir autre chose que ce qui nous conduit de moment en moment, s'e-xerçant néanmoinstoujours au bien ; car qui ne voudrait pas s'exercer au bien, et attendre ce que Dieu nous envoie , ce serait tenter Dieu. Ayant ressenti quelque désir de mourir, quoique la volonté ni consentît point, elle en eut du remords; ainsi elle connaissait que tout désir est un manque de perfection,

ŒUVRES COMPLETES DE BOUDON

car l'âme parfaitement unie à Dieu trouve tout en lui. Ce qui se doit entendre comme l'enseigne sainte Thérèse quand le désir vient de nous, car jiour lors, dit cette sainte, il y a toujours quelque manquement. Mais il y a de certains états où l'esprit de Dieu inspire quelques désirs, et comme l'âme doit suivre fidèlement le mouvement de Dieu, elle doit être abandonnée à tout ce qu'il inspire, et désirer quand il veut que l'on désire, prenant garde de prendre ie mouvement de la nature, pour le mouvement delà grâce, ce qui arrive fort ordinairement.

Or, comme c'est le propre de l'oraison de faire mourir l'esprit à ses propres lumières par les lumières infuses, de même elle fait mourir la volonté à ses actes et mouvements par les motions divines qu'elle obtient de la miséricordieuse bonté du Père des miséricordes, et du Dieu de toute consolation. Approchez-vous de Dieu, est-il écrit, et soyez éclairés (Jac. iv, 8) ; mais il est encore écrit, je serai sanctifié en ceux qui approchent de moi. [Levit. x, 3.)

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