‹ Œuvres complétesChapitre 193 sur 397 · SS · texte numérisé non relu

SS

sonne île la séraphique Thérèse, dont l'oraison lui avait obtenu des lumières si pures qu'elle découvrait pleinement que les sentiments du monde étaient une véritable illusion; et son esprit en était si divinement convaincu qu'elle avait de la peine même à dire qu'il y eût quelque honneur» quelque bien ou plaisir en ce monde ; et si, pour se faire entendre, elle se servait de ces mots usités, à même temps elle se reprenait, voyant que tout cela n'était qu'une pure tromperie. Ecoutons comme elle parle. Au chap. 36 du Chemin de perfection : Prenezgarde que quelque âme ne se perde pas dans ces misérables points d'honneur, n'entendant pas en quoi consiste cet honneur. Au ch. 20 de sa fie. L'âme éclairée par l'oraison s'afflige du ternps auquel ! elle a prisgarde au point d'honneur et de l'abus où elle a été de qualifier de ce nom ce que le monde appelle honneur. Elle voit que c'est un mensonge insupportable et que nous sommes tous complices de cette imposture. Remarquez comme elle appelle l'honneur du monde un mensonge insupportable, et comme elle dit que c'est un abus de le qualifier de ce nom; mais considérez ce qu'elle assure, que nous sommes tous complices de cette imposture. Plusieurs prédicateurs, religieux, ecclésiastiques, entretenant les personnes dans ce mensonge par leurs pratiques et discours. Au chap. 26 du Chemin de perfection. Nous avons tellement accoutumé l'âme à marcher suivant son plaisir, ou pourmieux dire son tourment. Elle qualifie le plaisir au tourment. Au chap. 20, cité ci-dessus. On se rit de soi-même d'avoir fait son état de l'argent. Oh! que si tout le monde convenait en ceci que de tenir l'argent comme une terre inutile, quel ordre on verrait dans le monde, avec quelle amitié converserait-on ensemble ! Je tiens pour moi que ce serait un remède à. toutes sortes de maux. Au chap. 30 du Chemin de perfection. Ne croyez pas, mes sœurs, que la volonté de Notre -Seigneur soit de vous donner des richesses, il ne vous aime pss si peu. Elle dit en sa Vie que par les richesses souvent on achète un feu et une peine sans tin. Au chap. 6 du Chemin de perfection: Je pense quelquefois quel grand aveuglement c'est que de vouloir être aimé. Les grandes âmes se rient d'ellesmêmes de la peine qu'elles ont eue autrefois, pensant si leur affection était payée d'une affection réciproque : et ce payement étant fait, nous voyons que ce n'est que du vent, des atomes et de la paille. Elles savent bien de quelle valeur sont les choses créées, et on ne les abusera pas de ce côté-là. Au chap. 40 du même livre, parlant de cet amour de la créature, elle dit : Il ne mérite pas le nom d'amour, étant fondé sur le rien. et même j'ai une horreur d'y faire comparaison quand je parle du divin. 0 mon Seigneur ! faites que je n'attribue point ce nom d'amour à aucune personne ou chose que ce soit, vu que tout est faux, et le fondement n'est pas véritable.

Tout ce qu'elle voyait des yeux du corps

lui semblait une moquerie. C'est pourquoi étant logée chez une grande dame et y étant malade, cette dame lui montrant quantité de pierreries, pensant que cela la réjouirait, cela la faisait rire en elle-même, voyant l'estime que les gens du monde font de ces choses-là, et elle dit : « Je pensais combien il était impossible encore que je le voulusse gagner sur moi de faire état de ces choses. » Elle dit en un autre lieu qu'elle avait une grande horreur du désir d'être dame, et elle prie Dieu qu'il la délivre du désordre que Ton voit dans ces maisons. Quand je vois, écrit-elle au chap. 40 de sa Lie, quelque belle chose comme les fleurs, l'eau, que j'entends des musiques, cela ne me semble que bassesse et ordure.

La lumière divine faisant connaître de la sorte la vanité de toutes les choses du monde, à même temps elle découvre la grandeur qui se rencontre dans les humiliations, les richesses de la pauvreté et la gloire de la croix. Que la religieuse, dit notre sainte, qui la croira la moins estimée de toutes, se tienne pour la plus heureuse, aussi, véritablement l'est-etle. Quelle femme honnête ne participe pa-. aux injures et mépris de son mari ? et nous sommes les épouses de Jésus- Christ. Au chap. 15 du Chemin de perfection, elle assure qu'elle voudrait que l'élude de la pénitence fût dans l'amour des mépris et calomnies, où l'on n'a pas besoin de forces corporelles. Est-il possible, ô mon Dieu! que je désire que l'on ait quelque bonne opinion de moi après que Ton ait dit tant de mal de vous? Elle ajoute que Ton arrive à à un état, dans lequel, lorsqu'on parle mal de nous, il semble que ce sont affaires d'autrui. C'est comme si nous voyons parler quelques personnes ensemble, qui ne nous parlassent pas, nous n'irons pas nous mettre à parler avec elles. Elle enseigne autre part que l'on ne nous fait jamais tort, quoiqu'on parle de la sorte et que l'on qualitie de tort le mal que nous recevons. Au chap. 32 du Chemin de perfection, elle écrit qu'il y a une humilité qui n'est pas acquise par l'entendement, mais par une lumière du ciel. C'était cette humilité qui faisait dire à saint Paul (Rom. m, 7), et à saint François d'Assise qu ils étaient les plus grands pécheurs du monde, et que Je raisonnement humain, ni l'effort de nos propres opérations ne peuvent donner. En cet état, on a beau donner des louanges, cela n'élève point, et à quelque perfection que l'on soit arrivé, l'on demeure toujours dans une très-basse estime de soi-même, on voit clairement que l'on n'est rien.

Depuis que Dieu s'est un peu manifesté à lame par les lumières infuses de l'oraison, elle ne peut plus voir les créatures que dans leur néant. Les choses du monde, assure notre sainte au chap. 40 de sa lie, re me semblent qu'un songe, et j'ai besoin d'une soigneuse application pour y penser. 11 ino semble que c'est une rêverie que d'y sentir les maux qui s'y rencontrent, que l'amour et la douleur des parents durent longtemps.

et en la 6* demeure du Château intérieur: Quelquefois Dieu montre en soi-même quelque vérité qui semble laisser toutes celles qui sont dans les créatures ternies, et l'on entend bien ce verset de David, que tout homme est menteur. Priant pour une personne que Ton voulait faire évoque, elle entendit que celui-là en était capable qui savait que la vraie domination était de ne rien posséder.

Dans ce sentiment, saint Bonaventurc enseigne, au sermon des Luminaires de l'Eglise, que la prudence de l'esprit purgé est, nonseulement en matière de choix, de préférer les choses divines, mais ne connaître qu'elles seules et ne regarder autre chose, comme s'il n'y avait rien hors d'icelles, et que cette prudence a été principalement en l'apôtre saint Paul et en saint François. Mais, dans la vérité, ne connaître que Jésus seul crucifié, et voir tout le reste continuellement comme un rien , est une chose très-rare, même parmi les personnes de dévotion ou religieuses. Il reste quelque peu d'estime ordinairement ou pour le point d'honneur, pour le bien ou les amitiés. Ce qui fait que Notre-Seigneur dit à sainte Thérèse : « Ah! ma fille, qu'il y en a peu qui m'aiment avec vérité, que s'ils m'aimaient, je ne leur cacherais pas mes secrets. Sais-tu ce que c'est que dem'aimeravec vérité, c'est entendre que tout ce qui ne m'est pas agréable est mensonge. » Il ajouta que tous les malheurs venaient de ce que l'on ne connaissait pas les vérités. De là il demeura à la sainte un désir de ne parler que de choses véritables, et elle avait de la peine à vivre en cette vie. Aussi, elle proteste qu'il n'y a plus moyen de vivre, voyant à l'œil les grandes tromperies et l'aveuglement où nous vivons, et que ce qui l'afflige le plus, est de ne trouver personne qui se plaigne avec elle de cetex.il où tout est mensonge. Il est très-vrai qu'à peine trouve-t-on des personnes avec lesquelles on [misse regretter l'illusion des hommes : car, non-seulement, il est rare de pratiquer un anéantissement continuel à l'égard de toutes les choses du monde ; mais c'est une chose extraordinaire de trouver des esprits entièrement purgés. On en sait plus qu'on ne fait, il est certain, mais avec cela la science de Jésus-Christ et de ses voies humiliantes, et la science du rien, sont choses plus rares que l'on ne pense. Plusieurs gens de bien même y sont de grandes oppositions, gens qui veulent bien Dieu, mais qui veulent encore autre chose avec lui; ils n'ont pas la prudence de l'esprit purgé, selon saint Bonaventure, qui faisait dire à saint François : « Mon Dieu et mon tout. » Cependant, dit notre sainte, au chap. 3i de sd Vie : Quelle plus grande perdition peuton trouver, quel plus grand aveuglement, quelle plus étrange misère (pie d'estimer beaucoup ce qui n'est rien? Que les spirituels remarquent la doctrine céleste de la sainte, qui qualifie l'estime des choses créées d'une grande perdition, d'un grand aveuglement et d'une étrange misère, et non-seu-

LIY. 111.

lement cela, mais elle demande, quelle plus grande perdition, plus grand aveuglement et plus étrange misère? Qu'ils remarquent ce que Notre-Seigneur lui dit, que tous les malheurs venaient de là. Oh! que s'il y avait bien des prédicateurs, des directeurs, qui fussent entièrement dans la science de Jésus seul, et du néant de tout le reste, et qui prêchassent fortement cette science et prissent soin de l'inculquer aux âmes. O mon Dieu! s'écrie notre sainte, si vous m'aviez mise en état de crier à haute voix ces choses! Oli! que bienheureuse est l'âme que Notre-Seigneur attire à la connaissance de la vérité. Que c'est grande pitié que les rois ne sont pas dans cet état, s'ils étaient dans la vérité, ils perdraient mille royaumes pour étendre la foi. Ce sont les paroles de la sainte. Il n'y a savoir, ni contentement dont je fasse aucune estime, dit-elle encore, et l'âme se rit quand elle voit des personnes graves faire encore cas de certains points d'honneur qu'elle a mis sous les pieds.

Les causes de ces illusions sont le diable et l'attache. Le diable, qui, comme remarque la sainte au chap. 25 de sa Vie, étant ami du mensonge , hait les vérités. L'attache, parce que la plus petite aveugle. Comme le moindre brin de poussière fait mal aux yeux du corps, qui ne peuvent souffrir quoi que ce soit, de môme la moindre petite attache offusque l'âme; de là vient le très-petit nombre d'âmes éclairées, parce qu'il y en a trèspeu de purgées de toute attache. Mais que cela se voit clairement en de certaines âmes, qui étant dans une grande lumière de Jésus-Christ et de ses voies, sitôt qu'elles se relâchent par quelques petits dérèglements, elles perdent insensiblement l'estime des voies humiliantes, commencent à faire cas des choses de la terre, et retombent malheureusement dans l'illusion dont la divine grâce les avait tirées.

Les âmes qui cheminent dans la pureté des lumières sont grandement crucifiées dans la conversation, où elles n'entendent faire cas que de biens, revenus, richesses, bénéfices, belles charges, crédit des créatures, honneur et amitié. Oh! mon Dieu! de tous côtés on ne voit que personnes qui s'aident à se perdre. C'est ce que Notrc-Seigneur manifesta à notre sainte, à qui il semblait, dans une vision , être dans un champ environnée entièrement de gens de différentes sortes, qui avaient les uns des épées, les autres des lances, les autres d'autres sortes d'armes pour l'offenser, en sorte qu'elle ne voyait pas de lieu d'échapper la mort, sans Notre-Seigneur qui lui tendait la main. La sainte déclare que c'est le monde qui est tout plein de gens qui contribuent à notre damnation. Achevons ce chapitre, parce qu'elle dit dans le Château intérieur, qu'il ne faut pas attendre à ouvrir les yeux de l'esprit, lorsque nous fermons ceux du corps. Oh '.qu'il sera bien tard et trop tard ! Que sert à ces misérables dont il est parlé dans l'Ecriture, de dire qu'ils étaient insensés pendant leur vie? [Sap. v, Y.) La science

ŒUVRES COMPLETES DE BOUDOX

de la vérité leur est mutile pour lors. Ouvrons les yeux aux lumières de l'oraison pour ne plus regarder que parla foi, et souvenons-nous de ce que nous apprend encore la sainte au chap. 13 un Chemin de perfection, qu'il faut voir par l'appétit des vérités du christianisme, quand l'âme commence à se bien porter.

Page 1