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CHAPITRE VIII

LCv.ne devient heureusement le glorieux règne de Dieu.

L'âme s'étant purifiée par la purgation active avec l'aide de la grâce, et l'adorable Jésus l'ayant délivrée par la purgation passive de certains défauts, dont elle ne serait jamais nettoyée avec la grâce ordinaire; ainsi nette de ses taches et ornée de vertus, elle est reçue en qualité d'épouse à l'union divine, non pas comme auparavant pour quelque peu de temps, mais pour toujours; l'union étant si étroite que c'est, dit sainte Thérèse, comme une eau qui tombe du ciel dans une rivière où tout se mêle, car on ne peut plus discerner celle du ciel avec celle de la terre. C'est encore, dit-elle au chap. 9 de sa lie, comme un phénix duquel il en sort un nouveau, car le feu de l'amour de Dieu ayant consumé les fautes , la lâcheté, les misères, le reste du vieil homme, l'âme demeure après toute autre avec des désirs différents, et force différente. Elle rapporte que Notre-Seigneur lui dit sur ce sujet : Tu as fait là une bonne comparaison, prends garde à ne la pas oublier.

L'âme entre donc dans une nouvelle vie, elle devient un désert intérieur, n'étant plus occupée de chose créée ni hors de soi-même, ni en soi-même, se servant cependant des créatures, mais par l'esprit de Dieu, et non plus par nature, laissant là tout l'être créé, elle n'a plus d'autres pensées que d'être et de vivre pour Dieu seul. Elle ne se souvient plus d'elle, elle ne se souvient point qu'il y doive avoir un ciel pour elle, c'est ici notre sainte qui parle, ni qu'il y ait une vie et de l'honneur, étant tout occupée à procurercelui de Dieu. Elle prend garde aux affaires de Notre-Seigneur, et Notre-Seigueur prend garde aux siennes; elle n'a aucun soin de tout ce qui lui peut arriver, mais au contraire un oubli merveilleux. 11 semble qu'elle n'est plus, elle a un désir de souffrir, mais non pas comme auparavant, encore que si elle n'en a pas d'occasion, cela ne la tourmente pas ; elle a une grande joie quand on la persécute, quand elle voit ses ennemis en peine, elle le ressent, elle voudrait perdre quelqu'une de ses grâces pour leur donner. Elle ne désire plus de mourir, mais d'aider à Notre-Seigneur crucifié. Elle ne souhaite plus de caresses, ayant le Seigneur. Elle ne parle et ne fait rien de soi, le souverain Roi ayant soin de tout ce

qu'elle doit faire. Les ravissements lui sont ôtés quand, à l'extérieur, les extases cessent, ou n'arrivent plus que rarement ; les puissances ne se perdent point, les motifs de dévotion ne causent plus d'efforts violents, soit que l'àme ayant trouvé son repos, ou qu'ayant vu tant de choses, elle ne s'étonne plus de rien, ou parce que Noire-Seigneur La dilatée et plus habilitée. L'âme demeure très-libre en ses opérations, et elle aime dans une très-grande tranquillité. Cet état est au-dessus des ravissements et extases, et a plus de rapport a l'état de Notre-Seigneur, et de sa très-sacrée Mère. Peu de personnes en connaissent l'excellence ; car comme au dehors on ne voit rien d'extraordinaire, l'on pense que cet état n'est pas ce qu'il est. Il faut y être pour en bien pénétrer la grandeur. Quelquefois l'on ne peut s'empêcher de dire, ô vie de ma vie , ô aliment qui me substante.

L'âme ne laisse pas d'être attaquée de quelque trouble, afin qu'elle se souvienne de ce qu'elle est, mais elle est soutenue d'une manière admirable, et bien qu'au dehors parfois dans la partie inférieure il y ait quelque mouvement, si est-ce que dans l'intime de l'âme le calme y persévère. La suprême partie de l'âme n'est jamais atteinte des langueurs, peines, tourments et altérations : Mais pour vivre de la vie divine, il n'est pas nécessaire de ne pas sentir des rébellions des sens et de la nature , comme il se voit manifestement en l'exemple du grand Apôtre. (Rom. vu, 23.) L'on tombe aussi encore en des péchés véniels, mais ce n'est que par surprise et inadvertance.

Cet état est le moyen excellent dont parle la bienheureuse Catherine de Gênes, qui est quand Dieu donne à la créature un esprit si occupé en lui, que ni au dedans ni au dehors, il ne peut penser qu'à Dieu même, et ne peut penser ni estimer autre chose de ce qui est en lui-même, ni les exercices et occupations qu'il a, sinon en temps qu'il est nécessaire pour l'amour de Dieu. Ainsi, cet esprit semble une chose morte au monde, parce qu'il ne se peut dilater en aucune chose , et ne sait ce qu'il veut au ciel et en la terre. L'âme connaît que toute volonté est peine, toute intelligence ennui, toute mémoire empêchement, et elle dit, ô amour de pauvreté, ô royaume de tranquillité 1 elle ne peut plus rien voir en la terre qui lui donne plaisir ou peine. Quand elle entend dire cette chose est belle ou bonne, elle ne comprend plus quelle beauté et bonté c'est, tous ses désirs sont éteints. Elle ne peut plus faire estime ni de la vie, ni de la mort, non plus que si la personne n'avait ni âme ni corps.

C'est le grand et divin effet de la prière de Notre-Seigneur, qui , priant pour ses apôtres (Joan. xvn, 11], dit sainte Thérèse, demanda qu'ils fussent une chose avec le Père et avec lui, comme le Père étant dans lui et qu'H était dans son Père, prière qu'il fit non-seulement pour eux , mais encore pour ceux qui croiraient en lui. Noire-Sei-

gneur, dit la sainte , montre assez par les paroles susdites l'union qu'il veut avoir avec nous, ses paroles ne manqueront jamais, c'est que la créature y manque. En vérité, l'union marquée par les paroles de notre divin Sauveur surpasse tout ce que les saints ont -pu dire sur ce sujet; car d'être une chose avec lui, et avec son Père, comme son Père est dans lui, et qu'il est dans son Père, tout cela est au-dessus de tout ce que l'on a jamais écrit, dit et pensé de l'union de l'âme avec Dieu ; mais n'estce pas pour cette fin que nous communions à la chair vivifiante, et au précieux sang d'un Dieu-Homme ?

Les personnes de cet état sont celles dont écrit saint Denis à saint Jean l'Evangéliste, le disciple bien-aimé, et dont il assure que vivant parmi les hommes, elles imitent la vie des anges en toute tranquillité d'esprit, et invocation du nom de Dieu. Or, c'est dans cet état angélique que le règne de Dieu arrive, c'est dans cet état que la volonté se fait en la terre, comme au ciel, ce que l'on dit, avec sainte Thérèse, et que l'on a coutume de dire, je ne sais plus ce que je suis devenue. O heureux travaux ,* aimables peines, adorables croix de quelque côté que vous puissiez venir, et telles que vous puissiez être qui nous élèvent à ce glorieux règne. O divin règne pour qui il faut donner sa vie, et mille vies, et mille mondes et toutes les créatures si tout cela était à nous. O mon Seigneur, que votre règne arrive, que voire règne arrive.

Oraison à la Vierge fidèle, très-digne épouse du Saint-Esprit.

Sainte etimmaculée virginité, Vierge des vierges, Reine de toutes les vierges, mère vierge d'un Fils vierge, très-pure épouse d'un époux vierge le Saint-Esprit, si l'union virginale que vousavez toujours eue avec cet époux céleste a été tout admirable en sa pureté sans tache, elle est incomparable en sa fidélité. C'est pourquoi s'il vous qualifie son innocente, son immaculée, il vous appelle sa très-uniquement unique. Aussi êles-vous la seule entre tous les enfants d'Adam qui avez été tout à lui au même instant que vous avez commencé d'être, qui même auparavant que de voir le jour qui nous éclaire, jouissant du plus beau jour de la grâce, avez arrêté tous vos regards, sur ce Dieu seul, votre époux sacré. Tous les jours de votre divine vie, ont été des jours pleins, tous les moments d'une plénitude surabondante ej; plus précieuse grâce. Les nuits mêmes n'ont eu pour vous que des clartés délicieuses, la recherche que vous avez faite du bien-aimé de votre âme a été continuellement durant les nuits aussi bien que les jours, le sommeil nécessaire que vous" avez donné à votre corps, n'a pas été capable d'en faire la moindre interruption ; il pouvait bien en fermer les yeux, mais non pas ceux de l'esprit qui étaient toujours ouverts aux plus pures et plus saintes lumières du paradis. Vous dormiez, et votre

LE REGNE DE DIEU EN L'ORAISON MENTALE — LïV. IV.

cœur veillait, voire sommeil, plus extatique que celui du premier homme, était la plus sublime contemplation qui fut jamais, et si c'est le propro de la parfaite oraison, de faire mener en terre la vie du ciel, on peut dire que votre vie a "été toute céleste, qui, dans l'excès des faveurs dont elle a été privilégiée d'une manière qui vous est uniquement propre , jetait l'élonnement dans toutes les troupes angéliques, qui dans la gloire même, comme le remarque votre dévot chapelain saint Bernard, ne découvraient

rien de semblable ; car à quelle autre créature que vous a-t-il été dit, vous êtes la mère de Dieu. O Epouse sacrée, ô Vierge fidèle, obtenez à votre chétif serviteur et très-indigne qu'écrivant des unions divines par la sainte oraison il ne puisse jamais être séparé du divin Epoux, qu'en sa vie et en sa mort il ait pour son pur amour une fidélité inviolable, inébranlable à tous les efforts de la terre et de l'enfer, afin que mon âme soit le règne de Dieu et de Jésus votre fils adorable. Ainsi soit-iî.

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