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CHAPITRE XVIII

Combien la sainteté de Vélat ecclésiastique doit faire craindre ceux qui y sont engagés.

Quand nous lisons que saint Paul ( / Cor. i\, 27) a eu peur, après avoir prêché aux autres, qu'il ne fût lui-môme réprouvé, et que pour ce sujet il traitait durement son corps et le réduisait eD servitude, il est bien difficile après cela de vivre sans crainte dans un état dans lequel la sainteté est si nécessaire et où souvent il y en a si peu. L'on a entendu de nos jours le fameux P. de Lingende, religieux de la Compagnie de Jésus, prêcher hautement dans les plus grandes églises de Paris la nécessité qu'ont les ecclésiastiques d'une vertu singulière, et particulièrement ceux qui sont élevés dans les premières dignités ; et il disait que sans une giande vertu, ils n'arriveront jamais à la béatitude éternelle. Mais l'antiquité a ouï l'un des plus zélés prédicateurs qui fût jamais, le grand saint Jean Chrysostome, qai assurait qu'il y avait peu de prêtres qui fussent sauvés, ce qu'il ne disait pas sans de bons fondements, comme il le déclare lui-même. De là vient que l'on a vu de trèssaints prêtres à la mort en des sentiments d'une juste frayeur, et qui passaient jusqu'au tremblement, étant obligés de paraître devant Dieu, et se souvenant qu'ils avaient été honorés du sacerdoce. On les entendait crier de temps en temps : J'ai été prêtre, j'ai été prêtre ; la grandeur d'un état si divin les jetant dans l'étonnement, et la vue de la sainteté à laquelle il oblige les faisant tomber de toutes parts.

Plusieurs ne voient que l'éclat de l'honneur, et singulièrement dans les premières charges. L'on en voit la commodité d'une vie aisée, à cause des revenus temporels ; mais peu en connaissent les dangers qui, dans le sentiment de saint Augustin, rendent cet état redoutable. Avoir eu un Dieu pour part et héritage, comme tous les ecclésiastiques, sans aucune exception: car c'est la véritable protestation qu'ils en ont faite en face de l'Eglise, lorsqu'ils ont reçu la tonsure; et néanmoins, bien loin de se contenter d'un Dieu qu'ils ont pris pour leur part, n'avoir cherché durant leur vie que les biens périssables du siècle, c'est bien un autre sujet de craindre ses jugements qui doivent paraître terribles aux prêtres à qui ce souverain des êtres a obéi tant de fois et durant tant d'années! Qui pourrait expliquer les grâces qu'il leur a laites? Mais oui nourrait déclarer le compte

qu'ils en rendront? 0 mon Seigneur et pion Dieul il n'y a rien qui doive nous donner plus de peur que les excès de vos amours! Qh ! quel usage en devons-nous faire, et quel usage en faisons-nous?

Si entre ceux qui sont appelés à l'état ecclésiastique, il y en a peu d'élus dans le sentiment des Pères, que devons-nous penser de ceux qui y sont introduits par la chair et le sang, une maudite complaisance à leurs parents, ou par la vue de l'honneur ou d'une vie commode, ou par le motif des biens temporels? Que devons-nous juger de ceux qui y entrent par simonie? Comment se tiendront-ils debout, sans tomber, dans un lieu où le Seigneur ne les a pas mis?

Combien y font-ils de chutes déplorables, quoiqu'ils y soient mis par l'Esprit de Dieu, à cause du mauvais usage qu'ils font de la grâce, et la recevant en vain, employant leur temps en des jeux ou divertissements séculiers, ou dans le soin des choses de la terre, eux qui en ont été si saintement séparés dès lors qu'ils ont été tonsurés : et ne se servant pas des moyens nécessaires, de la pratique de l'oraison mentale, de la lecture des bons livres, de la retraite, de l'éloignement des conversations dangereuses et des manières d'agir du monde.

Les péchés qu'ils commettent ensuite sont très-grands, car ils les font dans le bien même par des profanations criminelles de tout ce qu'il y a de saint; de la maison de Dieu ou des églises, s'y comportant avec irrévérence, et mauvaise édification des séculiers; des divins offices, les récitant mal et avec peu de piété ; des mystères redoutables du corps et du sang d'un Dieu, les traitant avec négligence ; et oserons-nous le dire, quelquefois indignement et foulant de la sorte aux pieds le sang adorable d'un Dieu : en cela plus méchants que s'ils le mettaient dans un bourbier, le plaçant dans une conscience criminelle, ennemie de Dieu, et où est la retraite des démons. C'est ce qui les a fait appeler des déicides.

Dans cette vue, les saints Pères les ont considérés comme les plus grands obstacles à la gloire de Dieu, dont le plus petit degré vaut plus que tout l'univers. Que lui dirontils quand ils paraîtront à son tribunal, lorsqu'ils le verront dans sa majesté et qu'il leur fera voir dans un grand jour toute la gloire qu'ils lui ont dérobée? Un vertueux ecclésiastique, sans doute, glorifie hautement la majesté suradorable du divin Maître qu'il sert, lorsque la sainteté de sa vie est conforme à celle de son état. H lui rend une grande gloire par ses paroles et par ses actions ; et il attire plusieurs âmes à son divin service par l'odeur de ses vertus. Mais, au contraire, celui dont la vie est indigne de sa profession, non-seulement le déshonore, mais il est cause qu'il est déshonoré par lus autres. Il donne occasion aux libertins et aux hérétiques de se moquer de la religion, comme nous l'avons remarqué; et il est cause d'autant d'homicides spirituels qu'il a causé do péchés par les mauvais exemples, ce qui le

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."end digne d'autant de morts. Qui pourrait penser après cela quel trésor d'ire l'on s'amasse au jour de la colère du Seigneur!

Mais ce qui doit bien faire trembler les ecclésiastiques est que quand leur vie serait innocente, ils sont responsables des autres. Ecoutez, ô enfants d'Israël ! la parole du Seigneur, dit le Saint-Esprit par le prophète Osée (iv, t et seqq.), parce qu'il jugera les habitants de la terre. Ensuite il nous enseigne qu'elle est inondée de péchés, parce qu'il n'y a point de connaissance de Dieu. Mais Dieu n'y est pas connu, parce que ceux qui sont obligés d'enseigner sa science n'instruisent pas de ses voies. L'ignorance règne parmi le petit peuple, et singulièrement dans la campagne par le défaut d'instruction. L'on n'y fait pas le catéchisme, ou on le fait rarement ou en des temps où le peuple n'est pas assemblé, ou on le fait mal. Nous ne répéterons pas ici ce que nous en avons dit : lorsque le peuple est instruit, on ne l'anime pas par de puissantes exhortations à pratiquer ce qu'il sait. Cependant les âmes périssent, dont une seule est plus aux yeux de Dieu que le ciel et la terre, et pour laquelle s'étant fait homme, il a donné jusqu'à la dernière goutte de son sang. Il en faut néanmoins répondre à Dieu, et quand il n'y en aurait qu'une seule qui serait perdue, quel compte épouvantable en faudrait-il rendre? Mais quel nombre périt tous les jours par le défaut de soin et de zèle de ceux qui y doivent veiller? Oh! que l'état des curés, des confesseurs, des visiteurs et des prélats est redoutable!

Car enfin, nous ne devons point espérer de salut, si nous ne nous acquittons des devoirs de notre condition. Tant de piété que l'on voudra d'autre part, rien ne nous mettra à couvert de la colère de Dieu à son divin jugement si nous manquons à nos devoirs ; et nous serons examinés, jugés et punis sur leur gouvernement. Ce qui faisait crier à saint Bernard: « Malheur, malheur à ceux qui sont en charge. »

C'est un grand malheur pour ceux qui ont la charge des âmes; mais c'en est un grand pour ceux qui ont même des bénéfices que l'on appelle simples, puisque c'est un trèsgrand danger, non-seulemeut de rendre compte de soi-même, mais des églises en mauvais ordre, ou peu ornées, des tabernacles ou vaisseaux sacrés indécents. Ah! le peut-on penser, et le faut-il dire ; souvent il n'y a rien de plus somptueux que le train des bénéficiers, tout est magnifique dans leurs maisons, ils ont des meubles précieux, de belle vaisselle d'argent, pendant que la maison du Dieu du ciel et de la terre est dans un état pitoyable, et son corps même. Encore, s'ils avaient autant de soin d'orner proprement les autels qu'ils en ont que leurs laquais soient propres ! Quelle désolation de voir le désordre des chapelles jui dépendent d'eux!

Je demande à ces messieurs ce qu'ils pensent faire au tribunal de Dieu? S'ils crojent à l'Evangile, ils ne peuvent douter qu'ils y

rendront compte d'une parole oiseuse : Hé! ne le rendront-ils pas de la superfluité de leurs meubles, de leur table, de leurs chevaux, de leurs valets, des dépenses en bâtiments non nécessaires, et à élever leurs parents ! Ne le rendront-ils pas des besoins des pauvres qu'ils n'auront pas assistés, et de leur patrimoine; car les Pères qualifient de la sorte les revenus ecclésiastiques qu'ils auront dissipés! Quel désespoir a la mort, quand tous ces peuples s'élèveront et demanderont vengeance contre eux! quand tous les fondateurs demanderont raison au juge souverain, de toutes leurs intentions qu'ils auront frustrées? car enfin, ont-ils ôté à leurs familles les terres et les revenus qu'ils possédaient, pour les donner à des étrangers, et pour en faire grande chère? Mais le cri des âmes du purgatoire n'ira-t-il pas aux oreilles de Dieu, du plus profond de la terre, pour toutes les messes, services, aumônes envers les pauvres, et autres fondations négligées ou omises, dont on les aura privées, ce qui surpasse toutes sortes de cruauté. Leurs plaintes sans doute seront écoutées, et de plus, contre les supérieurs et visiteurs qui n'y auront pas apporté l'ordre parleur négligence.

Disons de plus, que ce sera une clameur de toute la terre contre les ecclésiastiques vicieux : car la profanation de la sainteté de leur état, dans le sentiment des Pères, est ce qui attire les fléaux publics. Saint Cyprien déplorant les calamités qui arrivaient de son temps dans toute l'Afrique, en attribue la faute aux ecclésiastiques qui ne s'acquittaient pas de leurs devoirs. Mais nous avons encore des témoignages plus assurés de la divine parole, qui nous apprend que pour les péchés des prêtres, Héli et ses enfants, les Philistins emportèrent la victoire, les Israélites furent défaits et l'arche de Dieu fut prise et mise entre les mains des étrangers. (/ Reg. m, 12.)

Quel moyen de n'être pas touché de tant de raisons si pressantes et si sensibles? Quel moyen de ne pas craindre où tout doit faire peur? et comment est-il possible de n'être pas saisi d'une extrême frayeur, où tout ce qu'il y a de plus terrible doit faire trembier? Mais nous avons déjà rapporté ce que notre bon Sauveur dit à sainte Brigitte, que les démons environnent les âmes des prêtres, de peur qu'ils ne fassent pas réflexion combien l'on doit appréhender de s'approcher indignement des saints autels, et qu'il jurait en vérité, lui qui était la vérité même, que ce leur était un grand malheur d'avoir été nés, et d'avoir été ses ministres, parce qne ce serait la cause qu'ils seraient plus damnés.

Ils tombent dans l'endurcissement de cœur, par l'accoutumance et la routine avec laquelle ils se comportent dans les choses saintes. Ils n'y sont pas pénétrés de la grandeur de Dieu à qui ils servent. Ils font peu de réflexion sur la profonde vénération et la pureté de conscience qu'ils doivent avoir pour traiter ses divins mystères, pour admi

DE LA SAINTETE DE L'ETAT ECCLESIASTIQUE. — CHAP. XVIII

nistrer les sacrements, pour prêcher sa sainte parole, pour parler à sa majesté infinie lorsqu'ils récitent leur office ; sur les devoirs de leur état, sur les obligations de s'acquitter avec justice et dignement de leurs revenus, sur l'entière édification qu'ils doivent, et par leurs paroles et par leurs exemples, sur les profanations malheureuses qu'ils font de toutes ces choses : et ainsi ils tombent dans un tel aveuglement, qu'ils n'ont plus de lumière, ni pour reconnaître leurs crimes, ni les peines dont ils sont menacés, ni des maux dont ils sont cause.

Ils tombent dans cet abîme dont parle l'Ecriture, dans lequel le pécheur méprise tout; et ainsi ils sont insensibles à tout ce qu'on leur peut dire de plus touchant, et à tout ce qu'ils disent eux-mêmes, quand ils parlent des vérités les plus fortes du christianisme. Nous avons connu l'un des plus grands missionnaires de notre siècle, qui, après avoir travaillé avec une bénédiction singulière durant quarante ans dans les missions, nous a assuré que jamais aucun méchant prêtre ne s'y était converti, quoiqu'il y eût vu des conversions admirables des personnes les plus criminelles, comme des magiciens ou sorciers. Feu M. Bourdoise, dont nous avons parlé plusieurs fois, et dont la mémoire est en bénédiction, nous a rapporté qu'il a appris de l'incomparable saint François de Sales, qu'il savait par son expérience, que les mauvais ecclésiastiques ne se convertissaient presque jamais. Et s'il nous est permis d'é- » rire ce que nous connaissons par la nôtre, nous pouvons assurer que leur endurcissement est incroyable. Nous en savons qui ont avoué qu'ils étaient insensibles aux sacrilèges abominables qu'ils commettaient tous les jours. Nous en savons que nous avons vus durs comme des rochers, et persévérant sans difficulté dans leurs crimes, après que nous leur avons fait connaître leur état déplorable, et nous être servi des motifs les plus capables pour les toucher. 0 état abominable dont la seule idée doit jeter dans la dernière frayeur.

Mais que peut-on penser de plus surprenant, que de voir des ecclésiastiques dans une entière insensibilité, qui d'autre fiait sont des personnes de doctrine qui ont prêché, dirigé les âmes, qui ont été dans de grands emplois, et dont la lumière s'est obscurcie entièrement par la profanation de la sainteté de leur état. Nous avons connu de ces gens-là, et très-particulièrement, qui, après avoir mené une vie innocente et trèsexemplaire, ont fait des chutes si funesies, que leur intérieur est devenu comme une pierre, pour parler avec l'Ecriture. L'histoire ecclésiastique nous apprend qu'il s'en trouve, qui, après avoir été favorisés de grâces très-extraordinaires, ont fait une fin malheureuse, à cause de leur infidélité; et ce qui doit faire beaucoup craindre, après avoir été avertis même par les saints anges de leur malheureux état,' et exhortés à un changement de mœurs.

Ainsi l'on meurt dans l'impénitente final». Ce n'est pas qu'il n'arrive de ces morts funestes qui sont belles en apparence, lorsque l'on reçoit tous ses sacrements, mais sans un véritable esprit de pénitence. Des pasteUrs meurent sans penser même à faire pénitence de ce qu'ils ne se sont pas acquittés de leur devoir. Ainsi vous en verrez qui revenant d'une extrémité de maladie , n'instruisent pas mieux leurs peuples qu'auparavant.

C'est qu'ils n'y avaient pas pensé, même en recevant les sacrements : et ils auraient fini leur vie de la sorte, s'ils étaient morts. Il y en a qui sur le point de mourir, résignent leurs bénéfices par la chair et le sang, et qui quelquefois étant personnes de probité d'autre part, commettent un grand crime qui les fait perdre, à cause de l'indignité des personnes à qui ils résignent leurs bénéfices. Mais qu'il est difficile à ceux qui ont mal usé des revenus ecclésiastiques, d'y apporter pour lors le remède! Comment restituer ces vols qui, dans le langage des Pères, surpassent la cruauté des plus infâmes voleurs; ces biens, ces sommes d'argent prises aux pauvres pendant tant d'années? Comment apporter le remède à tous les désordres arrivés par leur faute aux églises, aux chapelles dont ils ont été pourvus, aux fondations dont ils ont dû prendre soin ! Bien loin d'y apporter l'ordre, souvent ils disposent de ces biens en faveur de leurs familles; et quelques-uns pensent avoir beaucoup fait et meurent là-dessus assez tranquillement, s'ils font quelques legs pieux, s'ils laissent une partie de ces biens des pauvres à des séminaires, ne restituant pas la centième partie de ce qu'ils doivent; et par un terrible, mais très-juste jugement de Dieu, ils trouvent des confesseurs, ou qui n'ont pas assez de lumière pour connaître leurs obligations, ou qui n'ont pas assez de force pour leur faire voir la nécessité qu'ils ont de s'en acquitter. Il se rencontre même des confesseurs qui se joindront aux familles, pour les solliciter de disposer des biens qu'ils ont entre les mains à leur faveur, ou de résigner leurs bénéfices à la parenté. Ainsi ayant vécu dans les ténèbres, l'on meurt dans le dernier aveuglement. Toutes ces vues sont bien capables de faire connaître combien la sainteté de l'état ecclésiastique doit faire craindre ceux qui s'y engagent. Finissons par ces paroles de notre divin Maître : Si quelqu'un a des oreilles pour entendre, qu'il entende (Matth. xm, 9) ; prenez garde à ce que vous entendez. (Marc, iv, 2i.) Avez-vous encore si peu de lumière et d'intelligence? Votre cœur est-il encore aveugle? Vous avez des yeux, et vous ne voyez pas, et des oreilles, et vous n'entendez pas. Mais le Saint-Esprit a bien parlé, dit le grand Apôtre. Vous entendrez de vos oreilles et vous ne concevrez pas; et vous verrez de vos yeux, mais vous n'apercevrez pas : car le cœur- de ce peuple s' est appesanti, et ils ont eu l'oreille lourde. (Act. xxvm, 25, 26.)

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