LIV. II
quittant le monde pour entrer dans le cloître, ou prenant le dessein de les observer en quelque autre manière? que d'artifices leur amour déréglé ne leur suggère-t-il pas, sous prétexte d'examiner leurs pieux desseins?
On ne laisse pas néanmoins d'assurer que l'on croit à Jésus-Christ, que l'on croit à l'Evangile, que toules les vérités en sont indubitables; un chrétien même se ferait une horreur de penser le contraire; mais, en pensant et en parlant en général de la. manière, dans le particulier on pense et on dit le contraire. L'Apôtre a écrit (Tit. i, 16), qu'il y en a qui confessent qu'ils connaissent "Dieu, et qui le renoncent par leurs actions; mais ce qui est encore plus déplorable, c'est que non-seulement on le renonce par ses actions, mais par ses paroles mêmes. Képétons-le, que l'on fasse attention sur ce qui se dit dans les compagnies, et parmi bas entretiens de la plupart des Chrétiens, on verra que l'on y soutient des maximes toutes contraires à celles de Jésus- Christ. Partout on n'entend parler qu'avec estime des grandeurs, des plaisirs, des richesses du monde; partout on regarde ceux qui les possèdent comme des personnes heureuses, et très-malheureuses celles qui sont dans la pauvreté, le mépris et la douleur.
Les Chrétiens sont appelés des fidèles, parce qu'ils doivent vivre de la foi ; et celui qui vit de la foi doit regarder les choses dans la lumière de Dieu, et non pas par les vues des hommes. Mais cpielle différence entre les pensées de Dieu et celles des créatures de ce monde 1 Mes pensées, dit-il, par ïe prophète Isaïe (v, 8, 9), ne sont pas vos pensées, et mes voies ne sont pas vos voies. Mais autant que les deux sont élevés au-dessus de la terre, autant mes voies sont élevées au-dessus de vos voies, et mes pensées au-dessus de vos pensées. — L'homme animal, dit l'Apôtre (/ Cor. n, 14), ne les comprend pas, s'il n'est pas capable de les concevoir même. L'estime et l'amour delà pauvreté, du mépris, de la douleur, le mépris des richesses, des honneurs el des plaisirs, lui passent pour une folie.
Qui a connu, écrit encore le même apôtre, les pensées du Seigneur? Mais pour nous, nousavonslesens de Jésus-Christ, et avec le sens de Jésus-Christ on juge bien de toutes choses. Ohl combien à ses yeux divins il y a de pauvres qui sont riches! et combien de riches qui sont pauvres! Ce qui ne se doit pas seulement entendre des riches des biens temporels, mais de ceux qui paraissent, aux yeux du monde, riches dans leurs sciences qui les enflent, riches dans la connaissance des belles-lettres, riches dans la beauté, et dans la force de leur éloquence, riches dans leur sagesse et dans leur prudence, et dont leur science est une grande ignorance aux yeux de Dieu, toute leur éloquence une grande faiblesse, leur prudence, qui est une sagesse de la chair, une mort.
Ces gens se perdant dans la vanité de
leurs raisonnements , sont bien éloignés de la science des saints, qui se donne aux petits et aux humbles de cœur. Ainsi ils sont dans l'estime du siècle et de.s choses du siècle; ils font bien conn-ître par leur vie et par leur conduite , combien ils sont éloignés de la vie et des maximes de Jésus - Christ ; ce mal est bien grand, et selon la doctrine de saint Augustin (c'est comme parle le pieux et savant P. Amelot, sur le second chapitre de la première épître de saint Jean) il est l'une des trois sources de tous les péchés qui sont les voluptés des sens, le désir.des honneurs, et la curiosité de savoir ; mal bien grand, mais très-commun dans notre siècle, qui règne même parmi des personnes qui d'autre part ont de la probité. Nous avons déjà parlé do ce désordre des personnes savantes et curieuses, qui cherchent la vérité plutôt comme une satisfaction de leur esprit, que comme une nourriture de leur âme pour aller dans les voies de Dieu. Ils savent de bonnes choses; et ils ne les font pas passer dans leurs cœurs, dans leurs actions et la conduite de leur vie ; et au lieu de leur être utiles, elles servent de sujet à leur condamnation. Ces gens tout plongés dans une étude perpétuelle des livres, et clans la curiosité de savoir, auraient bien de la peine à passer une heure dans l'oraison. Us sont occupés de Dieu, ils savent peu s'humilier en sa divine présence, peu s'appliquer aux vertus de Jésus-Christ, à l'amour de la pauvreté, des ^humiliations, des souffrances, à la prière pour obtenir l'esprit de Dteu, qui est l'esprit de vérité. Bien au contraire, dans les occasions, s'ils souffrent, si on les humilie, si on les contredit, aussitôt ils s'irritent, ils invectivent contre ceux qui leur sont opposés. Ils sont comme des montagnes par l'élévation de leur esprit, et do ces montagnes dont parie le Psalmiste (Psal. cxliii, 6), qui fument aussitôtqu'on les touche. Ils sont comme cet homme dont il est parlé dans l'Apocalypse ( m, 17), qui dit Je suis riche, je suis dans l'abondance, je nt manque de rien; et à qui l'esprit de Dieu dit: Vous ne savez pas que vous êtes malheureux, misérable, aveugle et nu. Mais que le jugement de Dieu est différent de celui de l'homme 1 Dans le même livre de l'Apocalypse ( n, • 9 ), le même esprit de Dieu dit à une personne qui était dans la croix et dans la pauvreté : Je sais quelle est voire affliction et votre pauvreté, mais vous êtes riche; i! l'était aux yeux de Dieu, pendant qu'il était dans l'abjection et la misère aux yeux des hommes.