CHAPITRE II
Le peu de foi de la plupart des Chrétiens à l'égard des vérités pratiques.
Nous avons remarqué, dans le chapitre précédent, l'ignorance de plusieurs Chrétiens, a l'égard des vérités spéculatives de la religion ; mais il faut dire ici, dans la dernière douleur, que les vérités pratiques ne sont presque point connues. Autrefois le Prophète-Roi a dit (Psal. xm, 3) : Le Seigneur avait jeté ses yeux du haut du ciel sur les enfants des hommes, pour voir sily en a quelqu'un qui connaisse Dieu, et qui le cherche ; ils se sont tous égarés, ils sont tous devenus inutiles. Mais présentement le Fils de Dieu étant yenu en propre personne pour éclairer les hommes, à peine se trouve-t-il encore de la foi sur la terre.
Tout ce qui est dans le monde, nous déclare le Saint-Esprit par l'apôtre de la divine direction (/ Joan.u, 16), est concupiscence de la chair, concupiscence des yeux et orgueil de la vie. Voilà les sources de tous les péchés, lesquelles sont Jes voluptés des sens, le désir des honneurs, la curiosité de savoir, ou l'attachement aux biens temporels. Le Père éternel envoie son propre Fils au monde, car c'est ainsi qu'il nous a aimés, pour détruire le corps du péché (Ibid.), et que nous ne soyons plus esclaves du péché. 11 a miséricordieusement accompli, et plus avantageusement que jamais, ce qu'il dit par ]e prophète Joël (Joël n, 23), qui'/ a donné le docteur de la justice qui enseignera nos devoirs à l'égard de la souveraine Majesté, qui nous enseignera la voie qui conduit à Dieu en vérité.
OEUVRES COMPL. DE BOLDON. I
Ce Fils bien-amié du Père éternel est la véritable lumière, mais qui nous éclaire d'une manière admirable et par ses divines actions, et par ses saintes paroles. Il connaît que le monde se perd malheureusement, se précipitant dans les peines éternelles de l'enfer par l'attachement aux biens temporels, aux plaisirs des sens et aux vains honneurs. Il veut le délivrer de ses erreurs, et il se sert des moyens les plus efficaces pour l'en tirer. Il enseigne premièrement par ses exemples, moyen le plus puissant pour toucher fortement les cœurs, ne prenant aucune part aux choses du siècle, se séparant de tout ce qu'il estime et de tout ce qu'il aime; menant une vie pauvre; abjecte et dans la douleur; et après avoir enseigné le monde d'une manière si efficace, il l'instruit par ses paroles.
Mais le monde, mais la plupart des Chrétiens, qui l'aurait pensé ? ne croient ni à ses exemples ni à ses paroles. Certainement si l'on considère bien ce qu'il nous a dit dans le saint Evangile, on verra très-clairement que l'on pense et que l'on dit tout le contraire. Nous avons parlé plus amplement de ce dérèglement, qui paraîtrait incroyable parmi les Chrétiens, si l'expérience ne nous ôtait le lieu d'en douter, dans le livre de Dieu inconnu* que la divine Providence nous a fait donner au public ; mais c'est ce que l'on ne peut assez considérer.
Méditons donc encore ici, avec une sérieuse attention, ce que Je Fils de Dieu en saint Luc, dit à ses disciples; mais n'est-ce pas à nous qu'il parle, qui faisons profession d'en être du nombre? Il leur déclare donc (Luc. vi, 20 seqq.) que les pauvres sont bienheureux; que ceux qui souffrent la faim sont bienheureux; que bienheureux sont ceux qui pleurent maintenant; que l'on sera bienheureux lorsque les hommes nous haïront, nous chasseront, nous diront des injures; que pour lors nous devons nous réjouir et être transportés de joie. Croyons-nous ces vérités? mais plutôt ne sommes-nous pas dans des sentiments tout opposés?
Qu'on aille de ville en ville et de village en village dans les pays chrétiens, où trouvera-t-on des personnes qui s'estiment bienheureuses, ou d'être pauvres par leur naissance, ou de l'être par la perte de leurs biens? Où trouvera-t-on des Chrétiens qui marquent à leurs amis l'estime qu'ils ont de leur bonheur, lorsqu'ils sont réduits dans cet état? Où rencontre! a-t-on des Chrétiens qui, dans les croix qui leur arrivent, dans les afflictions qu'ils souffrent, soient transportés de joie? O mon Seigneur et mon Dieu, combien est-on éloigné de vos pensées et de vos sentiments 1
Ce Dieu fait Homme, dans l'excès de ses miséricordes , voulant toujours nous instruire et nous apprendre les voies qui conduisent à notre bonheur éternel, après nous avoir fait connaître ceux qui étaient bienheureux, nous apprend ceux qui sont malheureux. C'est ce qu'il fait encore par son
évangélistc saint Luc (vi,24), par ces paroles : Mais, au contraire, malheur à vous , riches, parce que vous avez votre consolation; malheur à vous qui êtes rassasiés, parce que vous aurez faim ; malheur à vous qui riez maintenant, parce que vous qe'mirez et pleurerez; malheur à vous, lorsque les hommes voiis béniront. Qui est persuadé de ces grandes et infaillibles vérités? Est-ce de la manière que l'on pense, que l'on parie? Faites réflexion sur ce qui se dit dans toutes les compagnies, dans toutes les conversations; qui parle de la sorte? mais qui entre dans ces sentiments? Entend-on dire parmi les Chrétiens, qu'un homme bien riche soit malheureux? Que ce soit un malheur d'avoir de belles terres, de gros revenus, d'être riche en or et en argent? S'entrelient-on parmi les Chrétiens du malheur de ceux qui ont leurs aises en cette vie, qui la passent dans les divertissements, dans les jeux, dans la bonne chère, dans la satisfaction de leurs sens, dans la vaine joie, à qui les hommes applaudissent, qui sont dans l'estime du monde?
Certainement si Ton considère bien ce qui se passe, on verra très-clairement que l'on est, et que l:on vit dans des sentiments nonseulement éloignés, mais directement opposés à ceux de Jésus-Christ. On croit et Tondit malheureux ceux qu'il dit être bienheureux ; on croit et l'on dit bienheureux ceux qu'il déclare malheureux. Se peut-on figurer un dérèglement plus déplorable?
Car encore un infidèle qui ne croit pas en Jésus-Christ Dieu, et ne se rapporte pas à ses paroles, n'est pas si criminel; mais un Chrétien qui le reconnaît pour son Dieu, et qui ne le croit pas, c'est ce qui est inconcevable, mais néanmoins ce qui arrive trèssouvent. (Faut-il le dire à notre confusion.) Il s'est trouvé de ces anciens philosophes, et il se trouve maintenant encore des Turcs, dont les sentiments, au milieu de leurs ténèbres, approchent davantage des vérités de la foi que les sentiments même de plusieurs Chrétiens. Que nous aurions sujet de nous écrier ici comme autrefois l'Apôtre aux Calâtes : 0 Chrétiens insensés, qui vous a charmés, pour ne pas bbéir à la vérilé\! (Galat. m, 1.)
Cependant on est obligé de croire également toutes les vérités que le Fils de Dieu nous a révélées : si nous le croyons lorsqu'il nous a révélé le mystère de la trèssainte Trinité, le mystère du très-saint sacrement de l'autel; pourquoi ne le croironsnous pas lorsqu'il nous assure que les pauvres sont bienheureux, que les riches sont malheureux ? qu'il est bon de souffrir en ce monde, d'y être contredit, rebuté, délaissé, d'y être bai et calomnié? n'est-ce pas le même Dieu qui nous apprend les vérités pratiques, aussi bien que les vérités spéculatives? 11 est vrai que les sens, l'opinion des hommes contredisent à ces vérités ; mais les sens ne sont-ils pas contraires à la foi que nous avons du très-saint sacrement de fautel ? et l'esprit des hommes peut-il com-
prendre le mystère de la très-sainte Trinité?
Si néanmoins on hésitait, on avait le moindre doute de ces mystères adorables, ou serait infidèle ; mais est-il plus permis de douter des vérités pratiques? On rapporte sur ce sujet une chose assez remarquable arrivée à saint François de Sales, dont nous avons parlé autre part. Ayant reçu une jeune fille pour entrer dans son institut, elle lui dit. qu'elle le priait de lui faire auparavant abjurer son hérésie. Le saint demeurant surpris à ces paroles, parce qu'elle était née de parents catholiques, et qu'elle avait toujours fait profession de la véritable religion, elle lui dit : Mon père, c'est que j'ai cru que les riches étaient bienheureux et les pauvres malheureux ; que c'était un bonheur de passer sa vie dans les divertissements et un malheur de vivre dans les souffrances ; mais la plupart des chrétiens ne sont-ils pas dans les mêmes sentiments? Autrefois un philosophe allait dans les rues, un flambeau allumé à la main, en plein midi, pour trouver un véritable homme, c'est-à-dire, un homme véritablement raisonnable. Hélas! ne pourrait-on point faire quelque chose de pareil pour trouver un véritable chrétien ?
Continuons à considérer une vérité d'un côté si étonnante, et d'autre part si évidente. Notre grand et divin maître nous dit en saint Matthieu (v, 39-42) : Je vous dis que vous ne résistiez point quand on vous fera du mal ; mais si quelqu'un vous donne un soufflet sur la joue droite, présentez-lui encore l'autre; et si quelqu'un vous fait faire un procès pour avoir votre robe, abandonnezlui encore votre manteau; et si quelqu'un veut vous obliger de faire mille pas avec lui, faites-en encore deux autres mille ; donnez à quivous demande, et nevousdétournezpointde celui qui veut emprunter quelquechose de votts.
Voilà ce qu'un Dieu conseille, mais quel établissement celte doctrine a-t-elle parmi les tidèles? comment en parle-t-on, et voiton dans sa pratique le Chrétien se distinguer d'avec l'infidèle? Notre maître nous apprend qu'il ne faut pas résister au mal? Est-ce le conseil que les pères et mères donnent dans leurs familles? A peine les enfants ont-Us quelque lumière, qu'on leur apprend qu'il se faut bien défendre, qu'il ne faut pas souffrir que l'on nous fasse du mal; mais leur donne-t-on une autre éducation à l'égard des autres conseils du Fils de Dieu et des vérités pratiques? Notre maître nous enseigne, que si on veut nous faire un procès pour avoir notre robe, il faut encore abandonner notre manteau, de peur de disputer. Après cela, peut-on penser que l'on croit Dieu dans ses conseils, si on considère le grand nombre de procès parmi des personnes de toutes sortes d'états ; avec quelle facilité on les entreprend; avec quelle opiniâtreté on les soutient, et même souvent avec quelle animosité et quelle haine ; quelle opposition n'apportent pas souvent les parents quand leurs enfants veulent suivre les conseils de Notrc-Seigneur Jésus-Christ,