PREFACE
J'étais encore jeune, lorsque j'entendis parler pour la première fois des vertus de M Rotulon. Ce qu'un vertueux prêtre (1) racontait de l'éminence et de la continuité de l'oraison du grand archidiacre d'Evreux ne m'est jamais échappé de l'esprit : mais je n'aurais pas cru que la Providence m'eût destiné à écrire son histoire ; et je ne pensais à rien moins, quand un prélat, plus respectable encore par ses vertus que par sa naissance, a cru trouver, dans un de mes faibles ouvrages, des raisons de m'engager à celui-ci. Quelque déterminé que je fusse à ne courir jamais la même carrière, une seule lettre m'a mis hors de combat. Enchaîné, séduit en quelque sorte par ces manières charmantes qui semblent fermer toute avenue à la réflexion, je n'ai pensé aux motifs qui pouvaient m'excuser qu'après avoir donné ma parole.
Le public \ perdra en plus d'un sens; mais j'espère qu'il y perdra peu du côté de l'exactitude. J'ai lu avec attention tout ce qui pouvait me fournir les lumières dont j'avais besoin. Les ouvrages de M. Roudon ne m'ont pas été inutiles. J'ai profité de ses Lettres, mais je' dois infiniment plus aux trois historiens qui avaient déjà ébauché la Vie de ce grand serviteur de Dieu.
Le premier est M.Nicolas Courtin, prêtre de la communauté de Saint-Nicolas du Chardonnet. Son manuscrit, dont je n'ai pu avoir de meilleure copie, est extrêmement imparfait dans celle qu'on m'a prêtée; cependant j'y ai trouvé des faits qui ne sont pas tilleurs.
Le second ouvrage, qui est un peu plus étendu, a pour auteur un prêtre du séminaire ùes Missions étrangères. 11 m'a fourni des anecdoctes importantes; et quoiqu'il ne soit peut-être pas exempt de fautes, sur le j>oint même où il intéresse davantage, je n'en ai point trouvé qui répandît plus de jour sur l'établissement de cette fameuse maison, qui donne à toutes les parties du monde tant d'ouvriers apostoliques.
Le troisième, qui sans contredit l'emporte de beaucoup sur les deux autres, est de M. Tho-
ueur avec tous ses amis, et qui n'a écrit qu'ap a discuté en critique judicieux l'histoire de cette fille travestie, qui, sous le nom de frère Claude, a fait tant de bruit pendant sa vie et après sa mort. Grâces à Dieu, nous avions, indépendamment de son travail, des monuments sur lesquels on peut compter. Ils sont du temps même : ils ont paru sous les auspices d'un prélat qui était sur les lieux, et qui, par un événement aussi heureux pour nous qu'affligeant pour lui, ne peut être récusé.
C'est, je l'avoue de bonne foi, ce dernier point de la vie du grand archidiacre qui m'a le plus efi'rayé. Plein de respect pour la mémoire de M. deMaupas,je ne l'ai vuqu'aveepeina prendre le change sur le compte d'un homme que la vertu avoua dans tous les temps, et qui fit toujours un honneur infini à la religion. Mais quel moyen de supprimer un fait qui eut pour témoins la capitale et les provinces? On sait, après tout, que ni les premières places, ni les meilleures intentions, ne sont pas toujours à l'abri de la surprise : que Miphiboset peut, même au tribunal de David, échouer sous les artifices de Siba; saint Jérôme se défier trop tard de Rufin; l'illustre Epiphane céder pour un temps à ses préjugés contre saint Chrysostouie. Heureux encore et les historiens et ceux pour qui ils travaillent, quand ils ne trouvent pas dans les supérieurs cette indomptable fierté de jugement, qui leskatiache jusqu'à la fin au parti qu'ils ont une fois embrassé; et qui contre les lois, que Rome païenne respecta, leur fait regarder comme coupables des hommes, toujours mal jugés, parce qu'ils n'ont jamais été entendus :
Qui staluit aliqoid, [uirtn inaudila altéra, Yerum elsi statuil, judex liaud suquus fuit.
Mais c'en est trop sur un article où les leçons sont aussi inutiles qu'elles seraient nécessaires. Disons encore un mot de la vie de M. Roudon.
La chronologie qu'on regarde, à juste titre, comme une partie essentielle de l'histoire, n'y est pas dans la dernière précision. Mais comment marcher bien droit, dans un pays où l'on marche, sans guide? J'ai tiré parti de tout; et si quelquefois je suis sorti de la voie, ce n'est qu'après avoir pris de justes mesures pour y rentrer le plus tôt qu'il me serait possible.
Les noms propres ont été encore un écucil plus insurmontable. L'impatience où étaient les gens de bien de connaître plus à fond le grand archidiacre d'Evreux, a multiplié les copies manuscrites de son histoire, et par une suite inévitable a multiplié les fautes. On
(1)-M. Joseph Grandet, curé de Sainte-Croix d'Angers, qui mériterait lui-même que sa vie fût écrite.
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les rectifie, quand il s'agit 'le lieux voisins, ou de personnes qui portent un grand non»; en tout autre cas il faut presque les mettre au hasard. Je profiterai avec autant de plaisir que de reconnaissance, des lumières qu'on voudra bien me donner sur ce point et sur tout autre.
Plaise à Dieu de bénir un travail qui n'a été entrepris que pour sa gloire 1 Quelque sublime qu'ait été la vertu de M. Boudon, il y a mille occasions où elle peut servir de règle. Au reste, je proteste d'avance, quoique je croie l'avoir fait ailleurs, qu'en donnant a ce vertueux prôire le nom de saint, je ne l'ai pris que dans le sens auquel le grand Apôtre l'appliquait aux fidèles. J'ai parlé de la sainteté des mœurs, en laissant au Siège apostolique à décider de celle qui tombe sur la personne. A Dieu ne plaise, que je pense à prévenir son jugement, ou à m'en écarter jamais.