‹ Œuvres complétesChapitre 4 sur 397 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

Sommaire. — Naissance de Boudon : verlu de ses père et mère. Trois reines se trouvent aux cérémonies du hapiême de leur fils : une d'elles lui sert de marraine. Sa mère le nourrit. Il est porté à Notre-Dame de Liesse. Dangers dont il est préservé dans son enfance. — Son père quitte le service militaire et se retire en Normandie. Dangers qu'il court dans son voyage. Sa mort. Combien elle est funeste à son épouse. Le jeune Boudon fait deux fautes: avantages qu'il lire de sa chute. — Sa première communion. Il fait vœu de virginité. Ses sentiments sur l'apôtre saint Jean. Il reprend ses éludes dans la vue de Dieu seul. Ce que ces paroles signifiaient chez lui, et les conséquences qu'il en tirait dans la pratique. — On le met en pension à Rouen. Ii va au collège et s'y sanctifie. Son grand amour pour les pauVres. Il les instruit avec beaucoup de succès et d'ardeur. Preuve qu'en donne une pauvre femme. — 11 visite les hôpitaux. Service qu'il rend à un jeune homme qui se mourait. 11 porte ses condisciples à la plus haute vertu. Ses succès prouvés par deux exemples. — Exercices de piété de ses associés. Leur zèle pour l'honneur de la sainte Vierge. Leur excessive charité envers les pauvres. Lumière et plénitude de sa foi sur l'Eucharistie. Son confesseur est obligé d'en arrêter les suites. — Premiers combats que le saint jeune homme a à soutenir. Succès de ses éludes malgré les peines dont il est affligé. Il gagne à la foi une pauvre veuve , et garantit son innocence. Calomnie inventée contre lui par des écoliers qui ne pouvaient souffrir sa vertu. Il est abandonné de sa famille. Un homme vertueux lui donne une retraite. — Boudon visite avec ardeur ceux qui pouvaient le porter à la perfection. Les peines dont Dieu l'éprouve lui servent à calmer celles d'un bon religieux. Il pense à entrer dans un monastère. La faiblesse de sa complexion l'en fait exclure. Ses lumières sur saint François d'Assise. — Son amour pour la retraite et la pauvreté. Ii tombe malade. jll se rend à Paris pour y continuer ses études. Il s'y met sous la conduite du P. Bagot. Vertus de ce religieux. Exercices de Boudon. 11 souiïre beaucoup de la pauvrelé. — Il est réduit à la mendicité. Sa patience frappe M. de Montmorency. Il entre dans sa maison pour étudier avec M. de Laval. Commencement d'une association de jeunes gens qui ne pensent qu'à se sanctifier. — Boudon les forme à la verlu. Leur amour pour les mépris. Sainte liaison de Boudon avec le P. de Condé, avec la mère Mechlilde, la sœur Madeleine de Sainl-Joseph et un frère Augustin. 11 sert les malades dans Jes hôpitaux. Services qu'il rendit à un jeune luthérien. — Il tombe malade. 11 est guéri en entrant à la Charité. Orage qui s'élève contre lui et contre ses associés. 11 va à Beaune visiter le tombeau d'une sainte religieuse. 11 édifie beaucoup les.Carmélites. Il commence une espèce de mission avec ses amis. Caractère d'un Lorrain riche en vertus. — Bons offices que lui rend M. Boudon. Avec quelle grandeur ce pauvre homme parlait de Dieu. Soupirs de Boudon à la vue du profond oubli de Dieu où vivent les hommes. — Boudon e ises compagnons pensent à porter la foi dans les pays infidèles. Origine du séminaire des Missions étrangères. Boudon reçoit la tonsure el porte constamment les m-rques de son état. M. de Laval pense à lui résigner son archidiaconé et l'accompagne à Evreux. — 11 y délivre , presque malgré elle, une religieuse des peines .intérieures qui la dévoraient. 11 est très-mal reçu dans le second voyage qu'il fait dans celte ville, mais enfin il est installé. Il écrit aux curés d'Evreux une lettre très-humble. Il fait une longue retraite à la Chartreuse de Caillou. — Il reçoit les saints ordres. Ferveur avec laquelle il célèbre. Etendue et ferveur de sa préparadon prochaine. Réponse qu'il fit à un officier qui le priait d'être. court à la messe. 11 rend visite à MM. de Levis etBourdoise. Avis que lui donne ce dernier. — 11 s'oppose a un abus qui régnait la veille de saint Jean. Un faux plaisant le tourne en ridicule. Parole remarquable de M. Bourdoise. Idée des grands talents de l'archidiacre. Sa science, la pureté de sa morale , son style. On veut éprouver sa capacité;

il se tire avec honneur du combat. — Il prêche avec un succès prodigieux. Ceu\|qui courent la même carrière lui rendent justice comme les autres. Dieu se sert de lui pour opérer .Jeux conversions éclatantes. Prodigieuse ferveur d'un jeune homme qu'il avait gagné à Dieu. — Ses règles de conduite dans le tribunal de la pénitence pleines de sagesse et de lumière. Grâce singulière qu'il eut pour procurer la paix aux consciences troublées. Règle solide pour les scrupuleux. — Manière dont il délivra une personne livrée aux plus noires inquiétudes. Empressement du peuple à profiter des paroles de vie qui sortaient de sa bouche. .Mademoiselle de Bouillon se met sous sa conduite. Progrès qu'elle (il dans la vertu. Portrait abrégé des vertus de la sœur Marie-Angélique. — Boudon, pour remplir son devoir d'archidiacre, se met sous la protection spéciale de la sainte Vierge. Pénitences qu'il pratique dans ses visites. Triste éial du diocèse d'Evreux quand il commença àjle parcourir. Manière dont l'archidiacre s'y prend pour rétablir le bon ordre. Détail exemplaire de ses attentions. — Premier succès de son zèle cl de sa vigilance Sa conduite envers les bons et les mauvais ecclésiastiques. 11 se sert contre eux du double glaivo qui lui était confié. — Murmures à eclle occasion. Justice que rend à sa vertu un homme de condition. Il lâche de former *de jeunes ministres pour remplacer ceux qui étaient indignes de l'être. 11 établit des conférences spirituelles : grand succès de celles de l'abbé du Yal- Biclicr. Manière sainte dont il se prépare à faire des missions. Service important qu'il rendit à une carmélite de Bretagne. — Témoignage d'une ursuline de Monibard. Grands fruits qu'il faitjporler aux terres les plus ingrates. Justice que lui rendent les personnes les moins suspectes, il est traité avec distinction par *de grands prélat». Exemple de mortification qu'il donne à Laval. Son désintéressement dans ses missions. Soin qu'il avait d'honorer les cendres des saints qu'il rencontrait sur sa roule. Ses liaisons avec M. de Louvigni. Vertus de ce seigneur et du P. Jean-Chrysoslonie, religieux du tiers ordre de Saint-François. Talents de M. de Louvigni pour porter les âmes à une haute perfection. — Pureté de sa conscience. Son détachement. Boudon le confirme dans l'amour de la pauvrelé. Belle mort de ce seigneur. Remarques sur son Chrétien intérieur. Henri de Maupas devient évèque d'Evreux. Estime qu'il fait de l'archidiacre. — Mie charge de dresser de nouveaux statuts; Boudon s'en acquitte avec beaucoup de capacité. L'archidiacre s'oppose asec beaucoup de vigueur à une secte de fanatiques qui voulaient s'établir dans le diocèse d'Evreux. Il est l'ait supérieur des carmélites du Ponteau -de-Mer. Ses maximes dans la conduite de celle communauté. Régies très-sages pour ccuxjjui ont de pareils emplois.

L'Eglise de France gémissait depuis longtemps de sa propre stérilité, lorsque Dieu touché des soupirs d'un petit nombre de justes qu'il avait soustraits à la contagion, jeta sur elle dans sa miséricorde un de ces regards puissants qui, du sein même des pierres, font naître à Abraham des enfants dignes de lui. En peu d'années cette vigne qu'un sanglier cruel, sorti de la forêt voisine, ravageait impunément, produisit des fruits capables de dédommager le père de famille de ses travaux passés. Toutes les parties du royaume concoururent à sa gloire. La Bretagne, le Maine, la Normandie lui donnèrent, comme à l'envi, des vierges pures, des confesseurs éclairés, des pasteurs que saint Charles aurait regardés comme sa joie et sa couronne. Peu contente de ses propres biens, cette dernière province sut profiter de ceux de ses voisins ; et c'est à la Picardie qu'elle dut V Homme de Dieu seul, dont nous commençons l'histoire. Si nous nous arrêtons un peu à sa famille, c'est qu'elle a été longtemps un problème ; et que bien des gens, soit par ignorance, soit par mauvaise volonté, en ontdonné une fausse idée.

Henri-Marie Boudon naquit le lk janvier 1-624-, à la Fère, petite ville de laThiérache, mais qui alors était, considérable par ses fortifications. 11 eut pour père Jean Boudon, brave et vertueux gentilhomme, qui était lieutenant dans la citadelle, sous M. de Beaumont. Sa mère fut Antoinette Jourdée (1*), dame d'une vie très-exemplaire, et qui docile aux leçons d'un époux plein de sentiment et de sagesse, posséda, tant qu'il vé-

cut, toutes les vertus d'une femme vraiment chrétienne. Ils eurent tout lieu de regarder leur enfant comme le don d'une miséricorde spéciale : car outre qu'Antoinette avait passé quinze années dans la stérilité, un jour qu'elle se plaignait de cette disgrâce, une dame d'un port grave et majestueux s'approcha d'elle, et après l'avoir exhortée à la confiance, lui dit que le ciel l'avait exaucée, et qu'elle serait mère de deux garçons, dout le dernier serait un jour la gloire de sa maison. Ces paroles prononcées d'un ton assuré, et par une personne qu'on n'a jamais revue depuis, parurent bientôt une vraie prédiction. Madame Boudon ne tarda pas à se voir mère d'un fils : mais ce lils attendu si longtemps, et obtenu par tant de larmes, en fit bientôt couler de nouvelles. A peine eut-il reçu le baptême, qu'il expira. Heureusement la personne inconnue, dont nous avons parlé, en avait annoncé un second. 11 vint en son temps, et il eut, comme il le disait lui-même avec beaucoup de reconnaissance, le bonheur de naître un samedi, jour que l'Eglise consacre à l'honneur de la Mère de Dieu, et qui d'ailleurs se trouvait cette année-là dédié à la gloire du saint nom de Jésus.

Cet enfant, qui fut en effet la gloire de sa famille et l'honneur de l'Eglise, fut ondoyé à la maison, selon l'usage du temps, qu'une discipline plus sage a réformé. Selon le même usage, les cérémonies de son baptême furent diilérées. Ce délai qui dura quatre mois, ne servit qu'à les rendre plus augustes ; et peut-être que jamais aucun enfant de pareille condition n'en eut de sembla-

(!') Ou joiir.lin , comme oit l'auteur de la Vie de M. BoudOu imprimée à Anvers eu 1705, que je ne

connaissais pas, quand j'ai donné la première édition de celle-ci.

blés. Il s'y trouva trois reines : Mario do lut du mal dès ses plus tendres armées; que

pendant la nuit il le jetait souvent hors de

Médicis, veuve de Henri IV; Anne d Autriche, épouse de Louis XIII; et Henriette-Marie de Bourbon, fille du premier de ces deux rois, sœur du second, et qui depuis fut femme de Charles 1", et mère de Jacques H, tous deux, rois d'Angleterre. Celte dernière princesse voulut bien servir de marraine au jeune Boudon et elle lui donna les noms de Henri et do Marie qu'elle portait elle-même. H n'était pas aisé de trouver un parrain d'une si haute volée : Charles de Beaumont, gouverneur de la Fère, y su-ppléa autant qu'il fut possible. Ce jour glorieux fut un jour de triomphe pour toute la ville : et la joie d'une famille chérie pour sa probité devint la joie de tous les habitants.

La mère de ce fils si cher voulut le nourrir elle-même. Kl le ne crut pas, comme on fait aujourd'hui, qu'il fût du grand air pour une femme de condition, de faire sucer au fruit de son sein un lait étranger, qui souvent ne transmet ni la santé, ni la vertu. Heureuse si elle eût soutenu jusqu'à la fin ces premiers sentiments de tendresse; mais il s'en fallut beaucoup, comme nous le verrons dans la suite.

Dès que le jeune Henri put soutenir les impressions de l'air, ses parents dont la foi était plus vive, parce qu'elle était plus simple, le firent porter à Notre-Dame de Liesse. Ce fut dans ce sanctuaire, si célèbre par le concours des fidèles, qu'il fut mis une seconde fois sous la protection de la Mère de Dieu : car il lui avait déjà été très-spécialement dévoué, lorsqu'on lui suppléa les cérémonies du baptême. Ce qu'il ne put faire dans un âge qui ne lui permettait pas d'entrer dans les pieuses vues de sa famille, il le fit abondamment dans un âge plus avancé. Mille fois il se félicita de ce que sa première sortie de la maison paternelle ne s'était faite qu'en vue du saintpèlerinage dont nous venons de parler : mille fois il célébra, soit dans ses conver-ations, soit dans ses pieux ouvrages, le bonlreur qu'il avait eu d'appartenir dès sa naissance à la très-sainte Vierge. Quelque vives que fussent ses expressions, on aperçoit, en lisant ses écrits, que les termes manquaient aux transports de sa reconnaissance. «0 ma bonne maîtresse,» disait-il d'un style que la sagesse humaine ne goûtera pas, et qu'elle atteindra encore moins, « ô ma très- douce et très -miséricordieuse mère, et qui m'en avez servi, dès que j'ai commencé de vivre.... Si j'avais tous les cœurs en mon pouvoir, que je vous les donnerais volontiers l' Dès ce moment tous ne respireraient que votre pur amour ; et toutes les bouches ne publieraient que vos louanges immortelles. »

Ce que disait le pieux Henri de la Mère de Dieu, il le disait encore avec plus d'ardeur de la divine Providence. Au fond rien n'était plus juste que la reconnaissance qu'i

son berceau pour le tuer; qu'il l'effrayait par des spectres hideux; et que ce ne" fut que par des attentions continuelles, que sa mère lui conserva la vie. Mais quand ces accidents fâcheux n'auraient été qu'une suite naturelle de la force de l'imagination et de la vivacité du tempérament, il n'en est pas moins sûr, que ce jeune enfant ne fut redevable de son salut qu'aux soins d'une trèsspéciale Providence.

Ce fut encore elle qui, comme on le crut alors, et qu'il l'a toujours cru lui-même, le prévenant des plus singulières bénédictions de sa douceur, lui avança l'usage de la raison, afin qu'il fit un plus prompt usage de la grâce de son baptême, et qu'il pût dire avec le Roi-Prophète : « Vous êtes, Seigneur, vous êtes doublement mon Dieu; je vous cherche dès le matin, et mes premiers regards se tournent devers vous. »

En effet, et c'est un aveu qu'il fit un jour à une ancienne et parfaite religieuse de Saint-Jean d'Andely; dès l'âge de trois ans il se sentit enflammé d'un vif amour pour Dieu, et d'une tendre dévotion pour la sainte Vierge cl pour saint Jean l'Kvangéliste. II apprit à lire avec la plus étonnante facilité; et cette première science ne servit qu'à dé» velopper le goût extraordinaire qu'il avait reçu du ciel pour les cérémonies de l'Eglise et ses divins cantiques. Dès le grand matin il en chantait quelque partie, mais avec un goût si inconnu à son Age, que les domestiques mêmes se réveillaient volontiers pour l'entendre.

Une aurore si belle ne pouvait annoncer qu'un très-beau jour : et on ne doutait point que si le jeune Boudon était cultivé, il ne dût quelque jour être un sujet fort élevé audessus du commun. Nous le verrons tel en effet : mais nous ne verrons pas moins qu'il se dut tout entier à la Providence : en peu. d'années son père et sa mère lui manquèrent, quoique par des raisons bien différentes. Dieu seul le prit sur ses ailes comme un aigle prend ses petits : et que ne fait pas ce grand Maître, quand il travaille sur une argile souple, et qu'il se plaît à la façonner? M. Boudon paraissait solidement établi à la Fère, où il joignait à la réputation d'un homme de bien celle d'un brave et fidèfe militaire, lorsque M. de Bouville, qui pour lors en était gouverneur, fut obligé par une intrigue de cour à en sortir. Boudon fut touché de la disgrâce de son commandant; et soit qu'il aimât mieux prévenir qu'attendre un revers pareil, soit qu'il n'écoutât que sa générosité et son affection, il voulut partager la mauvaise fortune de son ami, et le suivre à Routoi, bourgade du Romois dans le diocèse de Rouen. Ainsi après avoir réglé ses affaires, il se mit en chemin aveo son épouse et ce fils si cher, dans lequel il

avait pour l'une et pour l'autre, chacune- croyait entrevoir l'appui et la consolation do

dans son genre. Ce ne fui qu'à elles qu'il sa vieillesse.

dut sa conservation dans son enfance. Il a Ce vovage pensa coûter la vie à toute la

plus d'une fois assuré que le démon lui vou- famille. A mi-chemin, des voleurs masqués

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