S9 QUEL EST LE MEILLEUR COU
2. Pendant que l'enfant prodigue fut dans la débauche, le père fit comme Job qui priait Dieu pour ses enfants, afin d'attirer sur eux la bénédiction du Ciel. Ce n'est pas tout de crier contre ceux qui ont manqué, il faut attendre avec patience la bénédiction de Dieu, qui dispose les cœurs à se bien reconnaître, et employer les prières pour l'attirer, et non pas les crieries.
i 3. A la première nouvelle qu'on donna nu père du retour de son fils, il ne fit pas le cruel; on n'entendit point de menaces do rompre bras et jambes à cet enfant perdu et désobéissant : il ouvre son cœur et ses entrailles paternelles pour y recevoir son fils, el, dans l'espérance qu'il rentrera dans son devoir, il oublie tout ce qui s'est passé.
4. Du plus loin qu'il vit son fils, il courut à lui à bras et cœur ouverts. Il no fallut point employer les personnes qui avaient d'i «redit sur son esprit, il ne fil point le difficile comme plusieurs auraient fait. Qui aime cordialement ne saurait faire tant de cérémonies. Un autre eût usé de reproches et de paroles iroères ; mais il n'eût pas eu la tendresse d'un père, et il eût plutôt passé pour un barbare et pour un sauvage qui n'aurait respiré que vengeance, que pour un modèle de ce premier de tous les pères, qui, aptes tous les crimes imaginables, est toujours prêt à embrasser ses enfants, quand ils implorent sa miséricorde.
5. D'abord le pauvre enfant se jtda aux pieds de son père, et fondant en larmes demanda mille panions. La crainte n'eût jamais tiré tant de larmes de ses yeux, ni tant de soupirs de son cœur'. Il n'eut pas plutôt ouvert la bouche pour confesser sa faute et pour en demander pardon, que le père la lui ferma. Un véritable cœur de père ne- peut souffrir ces confessions ; il demande une meilleure vie, el non pas un aveu plein de confusion de la vie criminelle qu'il a passée. Quand on voit un sujet qui, ayant failli, s'humilie de bon cœur, et qui revient promptemenl à son devoir, le cœur paternel d'un" bon supérieur enlend à demi-mot ce qu'on lui veut dire, il va au-devant de la confession qu'on veut faire, el sait gagner si puissamment le cœur du pauvre criminel, qu'il aimerait mieux mourir que d'y retomber.
La rigueur eut fait naître le dépit dans i:âme de l'enfant prodigue; ce dépit l'eût chassé de la maison de son père une seconde fois, et l'eût peut-être poussé dans le dernier désespoir.
G. Pour toute réponse, ce non père lui sauta au cou, luj donna le baiser de paix, et le serra si fort sur son' cœur, qu'il en étouffa tous les crimes passés, et aussitôt cet enfant fut gagné et ressuscité parla force de l'amour. S'il eût été sévère, c'eût été un fils perdu pour jamais.
7. Un autre l'eût fait jeûner au pain et à l'eau pour le faire devenir sage; l'enfant y était disposé; mais ce procédé ne lui eût pas gagné le cœur. Le père fait tuer un veau gras, habille ce fils d'une riche robe, fait un festin à ses amis, ow n'entend que musique
YEUNEMENT. - CHAP. V.
et réjouissances, il lui donne mémeuno bague, comme s'il lui voulait donner celui marque d« l'union de leurs cœurs. Jugez île l'excès de la joie de ce jeune enfant, par cette manière tendre et caressante dont son père le reçoit; elle fat si grande que, s'il eût eu mille cœurs et mille vies, il les eût abandonnées aux volontés d'un si bon |>ère.
8. Le fils aîné, revenant de la campagneet entendant les hautbois, voulut savoir quel était le sujet de tant de réjouissances, et quelle noce on célébrait dans la maison de son père. On lui fil le récit de co qui so passait; il en fait du bruil, il en murmure tout haut, il accuse son père d'une trop grande facilité, il se fdche contre lui. Il n'y a, dit-il, qu'à faire le mauvais pour en tirer tout ce qu'on veut; ceux qui sont bons et bien obéissants sont méprisés etdemeureni dans le logis, sans recevoir la moindre car resse. Il fit une infinité d'autres discours de celte nature. On avertit le bon homme de père, qui aeeourut au secours, et rendant raison à ce fils irrité avec une bonté sans exemple, calma cet orage qui commençait à s'élever dans son esprit. Ce qui est arrivé à l'égard de ce fils aîné se renouvelle tous les jours en la personne d'une infinité do sujets. Quand un bon supérieur reçoit avec bonté ceux qui ont failli, il se rencontre toujours quelque esprit chagrin qui, sous couleur de quelque zèle, murmure hardiment.
N'en usa-t-on pas ainsi quand la Madeleine embauma Jésus-Christ, et qu'il lui pardonna tous ses péchés si généreusement?
Tout le monde s'en plaignit; mais le Seigneur prit en main sa défense, et donna a tous les hommes ce beau témoignage de sa tendresse et de sa bonté infinie. N'est-il pas vrai qu'après cela si Madeleine eût eu cent vies, elle les eût toutes sacrifiées à ce Dieu si débonnaire?
9. Pour achever de contenter cet esprit farouche, qui se scandalisait d'un procédé si généreux, il lui lallul dire que c'étaituno nécessité indispensable pour ce père de se réjouir; qu'après avoir pordu son cher fils et l'avoir tenu comme mort, c'était la moindre chose qu'il devait à son agréable retour, que quelques marques de la joie do son cœur, et, qu'à moins de renoncer à la qualité de père, il ne pouvait se dispenser de laisser épanouir son âme à la vue de ce nouveau ressuscité, et de perdre la mémoire de ses fautes passées.
10. Il est à croire que ce bon père mena son aîné dans la salle du festin, qu'il fit embrasser ces deux frères, et qu'il dit au premier : Il est vrai, mon fils, que votre pauvre frère a failli, mais il a tant souffert qu'en vérité il me fait pitié. Au reste, il a versé tant de larmes et a un tel regret de ses fautes, qu'il faudrait renoncer à tous les sentiments d'humanité, si on n'était capable de quelque compassion. A co discours loule l'assemblée pleura de joie. C'est ainsi que la bonté du ce père sauva toute sa fa.-
mille, el en fit dans la suite radis.
11. L'effet de celte admirable douceur fut si grand, qu'on ne nous dit point que cet enfant converti retombât jamais dans ses anciens désordres. Il eût mieux aimé mourir mille .fois, comme la Madeleine, que de donner jamais le moindre mécontentement à celui qui l'avait traité avec une si excessive bonté. Si on l'eût pris à la rigueur, el qu'on l'eût reçu le bâton à la main, à la première occa'sion il eût peutêtre fait pis qu'auparavant.
12. Le plus beau de l'histoire, c'est que Jésus-Christ applique celte parabole à son gouvernement, et dit, que si un homme en a si bien usé, on doit tout attendre de lui, qui est la miséricorde même, et qui ne veut passer que pour un agneau. Il conclut par un avis qu'il nous donne, de l'imiter dans cette conduite. Ne sait-il pas bien comment il faut gouverner les hommes et leur gagner le cœur? Un bon supérieur n'est pas celui dont les sujets ne font point de fautes. Hélas 1 s'en peut-il trouver? mais c'est celui qui, étant bien instruit des infirmités humaines, les corrige en les supportant, el en versant tant d huile et de baume sur les plaies, que le malade soit guéri pour jamais, »t qu'il aime mieux à l'avenir mourir mille t'ois, que d'offenser un si bon et si charitable médecin. Que si par malheur lo malade ne guérissait pas et ne faisait pas dans là suite son devoir, quelle consolation doitre être au supérieur de pouvoir dire: J'ai fait ce que Jésus-Christ nous commande : j'ai fait ce qu'il a fait lui-même; j'en ai u§é en bon père. Si mon fils veut être un seeond enfant prodigue, et s'il se veut émanciper et sortir hors des bornes de son devoir, est-il raisonnable que je m'oublie de faire ce que je dois? Attendons de Dieu Je jour et l'heure; quand on y pensera le moins, sa bonté et sa providence feront ce qu'il faut.
13. Quelque gouvernement qu'on exerce, il s'y trouvera toujours des fautes, et quelques sujets faibles qui se jetteront à l'écart ; mais quand celui qui gouverne y va par la douceur, voici ce qui arrive :