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CHAPITRE VIII

Vidée d'un bon supérieur , en la personne de saint François de Sales, évéque de Genève. Il serait difficile de trouver dans nos jours une idée plus riche et plus aisée h imiter que la vie de saint François de Sales, évêque de Genève. Il disait lui-mêmo ce que j'ai touché en passant, qu'il n'y avait quasi que Dieu et lui qui aimassent les pauvres pécheurs, et qui portassent de bon cœur toutes leurs faiblesses. Mais, pour ne pas m'écarler de mon sujet, voici quelques traits de son gouvernement, et les maximes les plus ordinaires de sa conduite.

1. Il disait ordinairement en riant qu'il était tout-puissant, et qu'il faisait lout ce qu'il voulait en ce monde, parce que d'un

-côté il ne voulait que ce. que Dieu voulait, et d'autre côté il n'attendait des hommes que ce qu'ils pouvaient faire dans leur imbécillité; et qu'au reste si on n'en lirait pas en un jour tout ce qu'on en désirait, dans un mois on en viendrait à bout, ou bien dans un an, et qu'il fallait attendre.

2. Quand on .louait devant lui quelque religieux et qu'on disait qu'il était fort doux el de grande vertu, il demandait s'il avait eu ou s'il avait quelque charge, «parce que, » disait-il, « plusieurs sont vertueux quand ils n'ont rien à faire et qu'ils n'ont d'autre charge qu'eux-mêmes; el , pour dire le vrai, ce n'est pas tant vertu en plusieurs que cessation de vioes el d'imperfections ; mais si on est dans le combat, si on est en charge et qu'on ait à gouverner et à supporter les autres, c'est pour lors qu'on reconnaît si ou a de la vertu, si on a de la vraie charité pour supporter les défauts d<" ses sujets; si on a de l'humilité solide pour souffrir le mépris; si on a de la prudence pour attendre avec maturité défaire ce qu'on doit; si on réprime un faux zèle qui n'est qu'une impatience masquée. C'esi pour lors qu'on voit si un homme a une parfailu verlu, autrement je suis sur la défiance ; car enfin je m'aperçois souvent qu'on prend lu

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fainéantise pour vertu. Pour moi, je me moque de ces donneurs d'avis qui trouvent h redire à tout et qui ne sauraient rien faire. »

3. « Mais, Monsieur, » disait-on, « vous allez si souvent à Genève pour conférer avec ce vieux fou de Bèze, qui est un si méchant homme, et vous lui parlez avec tant d'honnêteté que, pour vous dire le vrai, nous en sommes scandalisés. Que n'employez-vous votre temps à taire les autres affaires du diocèse dont vous êtes prévôt, et dont vous serez un jour évêque, s'il platt à Dieu? Que ne conversez - vous plutôt avec tant de bonnes Ames, avec qui il y a bien plus à ga ner ? — Ah 1 disait cet incomparable prévôt, ne vous souvenez-vous pas que Jésus-Christ, noire Maîlre, a dit {Matth. ix, 13) qu'il n'était pas tant venu en ce monde pour les justes que pour appeler les pécheurs ? Ne rappelez-vous pas dans votre mémoire que saint Paul nous a dit(/ Tim, i, 15) que le mot le plus charmant que nous ayons reçu du ciel est celui qui nous avertissait que Dieu n'était venu ici-bas que pour sauver les pécheurs, desquels ce grand apôtre se disait le premier? Si nous devons imiter noire Maître et être les pêcheurs des âmes abîmées dans Terreur et dans l'ignorance, pourquoi ne ièrais-je pas pour Bèze et pour les autres tout ce que peut faire un prédicateur en ce monde? C'est une brebis égarée : n'irai-je point la retirer de la gueule <tu loup et la ramener au bercail? J'aimerais mieux renoncer aux mitres et aux crosses, quand j'en aurais mille, que de quitter le soin des pécheurs et la gloire de porter leurs infirmités. »

k. « Mais, Monsieur, ajoutait-on, vous êtes trop bon et trop doux; les méchants abusent de votre facilité et peut-être s'en moquent. Il semble que les plus méchants -soient les mieux venus dans votre maison, et vous les embrassez comme si c'étaient vos enfants; cependant vous connaissez bien leur méchanceté. — Hélas ! disait-il, qu'il fait bon être damné pour avoir été trop doux ! Pourquoi donc Dieu le l'ère se nomine-t-il Je Dieu des miséricordes, le Verbe incarné se fait-il appeler l'Agneau sans fiel, et le Saint-Esprit ne se fait-il voirqu'en î'orme de colombe, qui passe pour la douceur même? S'il y avait quelque chose de meilleur que celle douceur infinie dans Dieu, il nous l'aurait apprise; cependant il ne nous dit que deux choses : que nous apprenions do lui l'humilité de cœur et la douceur. Me voulez-vous empêcher d'apprendre la leçon que Dieu m'a donnée et d'imiter le plus que je pourrai la vertu dont il fait tant d'étal ? Croyez-vous que nous soyons plus savants que Dieu? »

5. Quand les supérieures se plaignaient des imperfections de leurs religieuses el de ce qu'elles voyaient trop de rechutes, et que, par un faux zèle, elles voulaient quitter leurs charges, trouvant également impossible de corriger tant de fautes el de les supporter plus longtemps, le saint hom-

me faisait un agréable souris et leur disait: « Hé quoi, ma sœur, ne faites-vous point de fautes ou n'en ferez-vous point? et quand vous en ferez, voulez-vous qu'on vous mette en prison ou bien qu'on vous chasse honteusement? La religion n'est pas composée de personnes parfaites , mais de celles qui tendent à la perfection. Croyezvous qu'on arrive à ce sublime état en huit jours? Examinez- vous vous-même, el voyez si vous y êtes arrivée, en combien de lerrips, et combien vous y demeurerez. Quand vous y seriez arrivée,, n'èles-vous pas obligée d'avouer que c'est par une grâce spéciale de Dieu et par la bonté de votre naturel, qui n'a point de peine h bien faire ? Voulezvous forcer Dieu de faire les mêmes grâces à tout le monde, ou vou!ez-vous obliger tout le monde è être de voire complexion? Ne considérez-vous point la peine qu'ont les pauvres tilles à dompter leur naturel si farouche et si rebelle à la vertu ? La moindre maladie ou la moindre tentation qui vous arrivera ternira tout l'éclat de vos vertus el vous mettra dans un état bien différent de celui où vous êtes. Quelle excuse donnerez-vous ? Vous confesserez pour lors que vous vous êtes trompée; que vous pensiez avoir bien des vertus, et que ce n'était qu'une pure habitude d'un bon naturel, où la volonté n'avait de part qu'un simple consentement à la pente où la nature l'entraînait; ce sera dans ce temps que vous demanderez pardon d'avoir eu si pende charité. Pour moi, ajoutait-il , je n'ai point envie de gagner ces pardons, et j'aime mieux de bonne heure compatir aux infirmes et les ramener peu à peu que de les presser un peu trop, el ue blesser la patience et la charité. »

6. Voulez-vous savoir comment il maniait les esprits farouches ? Apprenez-le de cet exemple. Un jour, un jeune gentilhomme, transporté de colère, après avoir fait sous la fenêtre de la chambre du saint prélat un bruit insupportable, et avoir joint aux hurlements de plusieurs chiens Je hennissement de ses chevaux et les injures de quelques valets insolents, monta luimême à la chambre et vomit contre lui tout ce que sa rage lui put suggérer de plus offensant. Notre saint regarda ce furieux d'un œil doux et ne lui répondit pas une parole. Ce jeune emporté, prenant celle incomparable modération pour un mépris véritable, redoubla sa rage el poussa son insolence jusqu'aux j derniers outrages.

Notre illustre prélat conserva de son côté toute sa modestie et son silence, ce qui obligea un honnête homme, après que cet élourdi s'en fut allé, de lui demandercomment il avait eu la force de souffrir cet insolent et comment il avait pu se taire dans une occasion si pressante el si outrageante. «Nous avons,» dit-il, « mon cher ami, lai l un pacte inviolable, ma langue et moi, et nous sommes convenus que, pendant que mon cœur sera en chaleur, ma langue ne dira mol, et que dès qu'il ne sentira aucun

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mouvement de colère, elle dira tout cequ'il lui plaira. Pouvais-je mieux apprendre a ce pauvre homme ignorant la manière de hier» parler qu'en me laisaut,et sa colère se pouvait-elle plus tôt et plus facilement apaiser que par mon silence? Dans peu d'heuresjl se repentira et me d-mandera pardon ; s'il ne me le demande pas, j'irai le lui demander, et de tout mon cœur. Faut-il pas avoir de la compassion pour un pauvre homme qui est emporté par sa passion? Si Dieu nous prenait ainsi & la chaude, il y aurait des gens bien étonnés. Ne sait-on pas qu'on ne s'est'jamais repenti de s'être tu, elqu'on a eu très-souvent bien de la douleur d'avoir parlé? »

7. On lui demanda un jour si on ne devait pas souhaiter d'avoir des supérieurs qui ne commissent point de fautes et qui tussent des miroirs sans tache exposés h la vue de tout le monde. Ce grand homme répondit de la manière la plus éclairée et la plus tendre tout ensemble : « Il ne faut pas concevoir de ces désirs inutiles et impossibles lout ensemble, ou i! faudrait en même temps prier Dieu qu'il en fît descendre un du ciel en terre; car enfin on doit tenir comme une espèce d'hérésie lu sentiment de ceux qui veulent introduire dans le monde des hommes sans défauts; et quand môme le ciel nous serait assez favorable et qu'il nous en enverrait un presque exempt de défauts, on crierait contre lui , et on aurait raison de dire ce quedisait.un ancien: In hoc errât, quod nunquam errât ; C'est une erreur continuelle de ne manquer jamais. Quelle croyance voudriez-vous qu'on eût à cet homme ? Ne dirait-on pas qu'il ne sait ce que c'e>l que lu fragilité ? Saint Pierre fit une lourde faute , on rie laissa pourtant pas de le faire pasteur de l'Eglise. Ne vous attachez pas à regarder les défauts, mais plutôt euvisagez les vertus. Plus un supérieur est sujet à faillir, plus votre obéissance est pure. »

8. Quand quelques apostats avaient recours à lui et que quelques-unes de cesâmes perdues se jetaient entre ses bras, il leur ouvrait son cœur et les recevait comme des enfants prodigues. « Venez, » disait-il, « mes chers enfants, venez que je vous embrasse; Dieu vous assistera, et-je ferai mon possible de le seconder. Ne vous désespérez point, avec la grâce du ciel nous viendrons à bout de tout.» On se scandalisait de ce procédé et on lui disait que cela donnerait la liberté de mal faire, et que l'impunité avait de dangereuses conséquences. « Hélas 1 » leur disait-il, « ne voyez-vous.pas que ce sont mes brebis ? Notre-Seigneur leur a donné tout son sang, comment leur refuserais-je mes larmes ? Ces gens que vous croyez des loups se changeront en agneaux ; un jour viendra qu'ils seront plus saints que tous tant quepnous sommes. Si on eût chassé Saul, jamais on n'aurait eu Paul. Donnez-vous un peu de patience et ayez un peu de charité. Pour moi, j'aime mieux les envoyer en purgatoire qu'en enfer. A oui, je vous prie, ferez-

vous miséricorde, si ce n'est aux pécheurs? Dieu me les envoie pour les guérir et pour les tirer de l'abîme. Voulez-vous que je m'oppose aux desseins du ciel ? Je n'ai pas le cœur assez dur pour faire ainsi le difficile et l'impitoyable ; je veux périr avec eux ou essayer de les sauver. Ce sont mes enfants et mes chères entrailles; je n'ignore pas que je suis leur évoque, pour les reprendre avec quelque sorte de sévérité ; mais j'aime mieux leur montrer que j'ai pour eux des tendresses de mère. Quiconque approuve la rigueur ne peut être écouté de moi, et je ne puis être de son parti , car résolument je n'en veux point avoir. »

9. « Monseigneur, vous avez dit souvent qu'il faut qu'un supérieur soit plein de tendresse de cœur, et que vous la jugez absolument propre et nécessaire pour gouverner les âmes, et pour gagner leurs affections? — Voyez-vous, disait-il, i! -faut avoir un cœur de père ou de mère, ou do tous l^s deux ensemble, pour savoir que c'est d'une tendresse de cœur ; et celte mère désolée qui sentit remuer toutes ses entrailles, quand , pour exécuter la sentence et lu décret de S;ilomon, rendu sur la dispute ii« la fausse mère, on voulut trancher en deux son enfant, vous le saurait mieux dire qu^ moi ; car cela ne s'apprend pas par préceptes ou par paroles dorées et étudiées, mais par la pratique de la sincérité et de- la tendresse cordiale que la charité excite au dedans de nos âmes. Le père de l'enfant prodigue vous le fera encore concevoir; il reçut son fils à bras ouverts, les larmes aux yeux, avec un cœur étendu, plein de feu et de joie de son heureuse conversion. »

Donc la tendresse d'un bon supérieur consiste, en premier lieu, à posséder un cœur fort tendre, qui incline toujours au pardon, et à excuser les faiblesses ou fragilités des autres; 2° A témoigner la bonté de son cœur par de douces paroles, qui répanddent tant de suavité sur lout ce qu'on dit et fait, que lout le monde en demeure content et satisfait; 3° A ne savoir que c'est de parler brusquement et impérieusement, et porter au contraire un visage agréable, plein de douceur et de bénignité pour charmer les personnes , bannissant loin de soi les regards farouches et chagrins, toujours prêls à refuser, semblables à ceux qui accordent de si mauvaise grâce qu'ils en perdent la grâce même, en sorte qu'on ne leur en sait jamais gré ; '*" A paraître toujours d'une conversation fort douce et pleine de tranquillité, qui soit accompagnée de paroles sincères, naïves, coiombines et sans trop de cérémonie; car où est la contrainte, il n'y a plus de cordialité, selon que nous l'apprend l'onction du Saint-Esprit et la grâce de Jésus-Christ.

10. Ce saint homme avait tout cela en perfection. Ses diocésains le venant visiter faisaient divers personnages ; les uns le flattaient , les autres l'adoraient, et il y en avait qui lui disaient pis que pendre, qui le menaçaient de le ruiner, qui tiraient dss

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coups d'arquebuse à sa fenêtre, qui fui faisaient mille indignités. Cependant cet homme cordial, tout amour, avait toujours la modestie au visage, un œil colombin, une parole si modérée, des pensées si paternelles, et un aitrail si puissant, qu'en peu de mots il changeait ces loups en agneaux. Et quant aux flatteurs :« Messieurs,» il it-il, «je me connais mieux que vous; François de Sales est un pauvre homme. Dieu le sait et mon confesseur. Notre-Seigneur et les anges (ont une si grande fêle quand un pauvre pécheur s'est converti, dois-je pas me réjouir quand je vois quelque misérable homme qui se jette entre mes bras, après m'avoir fait mille peines? Vous diriez que Jésus- Christ aime mieux les mauvais que les autres, ne prenant quasi plaisir qu'à dîner ayec eux, faire des miracles à leur sujet, les recevoir au pardon; tant il est vrai que le gouvernement doit être doux et cordial, si on veut gagner le cœur des hommes. »

1?.« Monsieur, » lui dit-on un jour, « comment faut-il gouverner ceux qui récidivent toujours, et qu'il faut avertir cent fois d'une même faute? — Comment ? dit-il ; il faut faire comme a dit Jésus-Christ, qu'il faut leur pardonner non-seulement jusqu'à sept fois, mais jusqu'à septante fois sept fois ; et s'ilen était besoin, sept cent mille etsept millions de fois, et tant que l'éternité durera. Puisque Dieu les supporte, faut-il pas que l'homme les supporte? moyennant qu'enfin ils viennent, n'est-ce pas assez? et quand ils ne se convertiraient pas, ne devez-vous pas faire de votre côté tout ce que vous pourrez? Et ne suis-je pas évoque des pécheurs plutôt que des saints, qui n'ont que faire (Je moi ? Le berger est-il pour les brebis grasses, ou pour les malades et les égarées? Lo médecin est-il pour les sains, ou pour les infirmes? Jésus-Christ n'est pas venu pour les justes, mais pour les pécheurs. La charité n'est point pour aider les bons qui n'ont que faire de vous, mais pour les misérables. L'humilité de même n'est pas à souffrir les bons qui vous honorent , mais les méchants qui vous font le pis qu'ils peuvent. Hélas 1 que peu de gens savent gouverner les hommes avec l'esprit de Dieu ! »

12. 11 lui arriva une fois de voir un berger courant monts et vallées après une bêle échappée qui sautait par les précipices en fuyant le berger. Ce pauvre berger courait par les neiges et les glaces, et enfin tomba dans un précipice, et y mourut misérablement. Un autre sauta après lui pour le délivrer, mais il le rapporta tout froissé et roido mort. Ce saint prélat commença à gémir: a Mon Dieu, » dit-il, « la belle leçon pour un évêque et pour un supérieur 1 pour sauver une bête égarée, ce pauvre 'garçon s'est perdu. Ah! misérable que je suis! et pour aider une âme égarée, j'ai si peu do zèle, ot la moindre chose du monde m'arrête, et je compte mes pas et mes peines 1 Grand Dieu 1 donnez-moi le vrai zèle et le vrai esprit du pasteur. Ah ! que ce garçon

de village condamnera de pasteurs et ds Supérieurs 1 »

13. Un jour je lui disais qu'un certain prélat ne se lassait jamais de lire ses livres, et de dire du bien de lui. « Mon Père, » me dit-il, « ce bon seigneur me ferait bien plaisir de me laisser comme je suis ; je connais mieux François de Sales qu'homme du monde ; mon cœur et mon confesseur sont mes deux témoins irréprochables de mes misères. Voyez-vous? à mon avis, un bon prélat et un supérieur ne doit pas regarder ce qu'on dit de lui, ni s'amuser à ses bonnes intentions et à l'éclat du peu de bien qu'il fait, qui l'éblouit, et lui Ole la connaissance de soi-même : sa plus belle pensée, c'est de considérer sincèrement ses défauts, et penser qu'aux actions les plus éminentes au jugement de l'amour-propre, on y trouve bien des défauts. Un homme qui croit que tout ce qu'il fait est bien fait, et qui croit ne faire aucune faute» ou bien petite, est un berger qui se paît soi-même, et non passes brebis; c'est un homme qui prend bien de la peine, et ne gagne guère, et comme il n'est pas fidèle, il n'atlirera pas sur son gouvernement la bénédiction de Dieu. La plus riche pièce du trésor d'un supérieur, c'est une profonde humilité, qui attribue purement a Dieu tout le bien qu'il fait, et à soi tous ses défauts, et ceux de ses inférieurs. Ces gens qui veulent toujours avoir raison, me s<m\. bien fort suspects. Ils sont comme ceux, qui ont regardé .fixement le soleil à midi : car après cela quelque chose qu'ils voient, ils croient que ce sont des soleils; et ceux qui sont auprès d'eux voient que ce ne sont que des ronces, du fumier, et de la vilenie qu'ils regardent ; mais c'est qu'ils ont les yeux pleins de lumière, et de la lumière de l'amour-propre qui les a ainsi éblouis. »

14. Prêchant'à Paris, le monde sans discrétion l'invitait à prêcher soir et malin. Je me hasardai de lui dire: « Monseigneur, vraiment vous vous tuez ; excusez-mo', si je vous disque vousêtes trop cbargédesermons. Souriant aussitôt, et me serrant la main : « Mon Père, » me dit-il, «je vous assure quej'ai plus tôt fait un sermon, que de dire neuni. Puisque Dieu m'a fait pasteur et prédicateur, ne faut-il pas que chacun fasse son métier ? Mais je m'étonne, dit-il, que Paris fasse tant d'état de moi, qui ai la langue si pesante, les conceptions si basses, les sermons si plais. Vous-même qui venez de mon sermon, vous en êtes témoin, et vous savez que je dis vrai ; et ne vous étonnez-vous pas que tant de ces bons Parisiens viennent à mes sermons? — Pensez-vous, lui disje, Monseigneur, que ce soient vos belles paroles qu'ils cherchent? ce leur est assez qu'ils vous voient en chaire ; votre cœur parle par votre visage et par vos yeux, et quand vous ne diriez que quatre paroles, voyant un homme tel que vous, ils sout contents. Votre langue pesante en apparence, assène mieux les coups; vos paroles communes, allumées du feu de la charité, percent les cœurs et les attendrissent; il y a je

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ne sais quoi d'extraordinaire en vos paroles, tout y pèse, lout y perce, tout y porte coup; vous ne dites rien, et vous dites lout; un autre en dirait trois fois plus que vous, et il ne toucherait point, ou on n'y prendrait pas garde, cela serait sans fruit. Vous avez une certaine rhétorique d'Annecy, ou du paradis, qui fait des effets admirables. » La-dessus il m'embrassa, se mit a sourire, et il fallut briser sur ce discours. Et voilà sa façon, car il avait toujours perdu à son dire, et cependant il avait toujours Bagne.

15. I! tenait une maxime qui doit être reçuecomme un oracledu ciel. « Jamais, » disait-il, « on ne gâte rien par la douceur, non plus que par le sucre; et quand on ferait quelque faute, elle sera toujours innocente devant Dieu, ou bien elle sera cause d'un si grand bien, qu'on dira, comme l'Eglise chante du péché d'Adam : O l'heureuse faute, qui nous a fait venir du ciel le Sauveur du monde, et le comble de tout bonheur 1 Au contraire, la rudesse fait peu de bien, et cause beaucoup de maux, rebute les cœurs, engendre la haine, gâte même le bien qu'elle fait, et le défigure de telle sorte, qu'on n'en sait ni gré ni grâce à celui qui l'a fait. »

N'est-ce pas chose surprenante ce qu'il dit, qu'il avait été trois ans entiers à étudier la vertu de la mansuétude do Jésus- Chris!, et son humilité de cœur, et qu'il ne pouvait pas bien contenter son cœur là-dessus? Hélas ! lui qui était la suavité même et la cordiale débonnaireté, s'étudie les années entières à l'acquérir, et croit en avoir si peu; que feront ceux qui ont le cœur plein d'épines, et les actions naturellement rudes, et des paroles amères, tles visages affreux, des cnmplexions arrogantes et impérieuses? Comment se peuvent-ils imaginer d'être capables de gouverner les autres, eux qui ne sauraient gouverner une méchante petite passion, et en être les maîtres ? Ce saint prélat condamnera bien des supérieurs et serviteurs de Dieu.

Or, comme avec sa bénignité nonpareille il recevait tout le monde, et même des ecclésiastiques d'assez mauvaise réputation, plusieurs y trouvaient à redire, et s'en scandalisaient ; mais certainement le saint homme ne faisait que sourire, et disait : « Mon Dieu, ne vaut-il pas mieux les conduire tout doucement au purgatoire d'une bonne pénitence, que rudement les pousser à l'enfer d'un noir désespoir et d'une impénitence finale ? Iraient-ils en purgatoire avec celle rigueur, eux qui à peine voudraient aller en paradis, avee cette rudesse insupportable à un pauvre cœur percé de mille frayeurs ?

«Je ne trouve point sous le ciel de plus souveraiu remède contre les promptitudes et les impatiences qu'on pallie du nom de zèle, qu'un silence doux et sans tiel ;car, pour peu qu'on dise, l'araour-propre en dit tant , et il échappe tant de paroles mal digérées, qu'on a le cœur dans l'amerlume

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vingt-quatre heures durant. Ouand on ne dit mot, el qu'on sourit de bon cœur, et qu'û'i laisse passer le mauvais vent, je vous assure qu'on étonne la colère et l'indiscrétion, et on a le cœur en joie fort longtemps. «Une chose naturellement importune aux prélats et aux supérieurs, c'est quand coup sur coup mille choses et mille personnes arrivent l'une sur l'autre ; que tous veulent être expédiés promptement , et ne laissent pas respirer la personne. Mais j'ai capitulé avec mon cœur et avec ma langue, et je fais comme Job, quand ses valets l'un sur l'autre Je venaient accabler de mauvaises nouvelles : c'est qu'il parlait à chacun, et s'ils parlaient deux à la fois, il répondail à deux à la fois. C'est une épreuve que Dieu fait de nos cœurs pour voir s'ils sont a l'épreuve , et armés de toutes pièces. Ce sont des enfants qui courent tous au sein de leur mère; jamais une poule ne se fâche, quand tous ses poussins se jettent tous à la fois sous ses ailes; au contraire, elle étend tant qu'elle peut ses pauvres ailes sur eux, et les couvre le mieux qu'elle peut. Il me semble que le cœur me croît , quand le nombre de ces bonnes gens s'augmente, et je me suis si bien accoutumé à cela, qu'autant m'est l'un que l'autre. »

16. Qui veut voir son esprit comme dans un miroir, n'a qu'à lire les règles qu'il a faites pour le gouvernement de la Visitation ; car tout cela n'est rempli que de cordialité, candeur, charité maternelle; c'est une longanimité el une condescendance incroyable, une tendresse extrême; tout y est plein de compassion, de support des in firmités des faibles; enfin, ce n'est que feu, qu'amour divin, et que patience invincible* el on voit que quand, étant ravi en extase , on lui prédit qu'il serait fondateur d'un ordre, en même temps on lui inspira cette divino conduite et ces maximes du paradis pour faciliter le gouvernement des âmes. Ses armes étaient ses larmes, ses commandements étaient des prières si douces, qu'il n'y avait cœur qui lui pût résister. Sa maxime était de ne rien demander et ne rien refuser; mais véritablement il la faut partager, et dire que certainement il ne demandait rien, et on ne lui refusait rien de ce qu'on pouvait juger lui devoir être agréable. Ses serviteurs l'aimaient comme leur père ; il ne leur disait mot , et eux se travaillaient jour et nuit pour le servir avec affection et passion.

17. Il disait qu'un vrai supérieur devait imiter Jésus-Christ, qui semblait aimer plus tendrement les imparfaits que les parfaits. Ce sont, disait-il, les malades qui ont besoin de médecin, et non pas ceux qui sont en santé; j'aime mieux la miséricorde, qui supporte les invalides , que le sacrifice. Je suis venu appeler les pécheurs, et non pas les justes. Mon Père m'a envoyé pour consoler ceux qui ont le cœur froissé et comme percé de quelques incommodités ; et quand je trouve une drachme que j'avais perdue, tout le naradis s'en réjouit avec moi. Le

saint prélat alléguant ces paroles, disait que les supérieures de la Visitation devaient avoir ce même esprit? qu'on voyait bien mieux la pure charité en faisant du bien aux imparfaits , qu'aux autres; qu'il valait mieux excéder en bonté, qu'en un faux zèle, qui est souvent une pure impatience.

18. Si un supérieur n'est doué de l'esprit do générosité , jamais il ne sera bon supérieur. Les petits esprits se perdent dans un verre d'eau, et s'y noient ; les cœurs généreux se jouent dans le plus profond océan. Sitôt qu'un inférieur commet quelque faute digne de répréhension, tout aussitôt un homme de petit cœur s'en veut défaire, et ireuve mille raisons pour l'envoyer ailleurs'; mais tout cela n'est qu'une pure défaillance et petitesse de cœur et de vertu. Un homme généreux ne s'étonne de rien, jamais ne se veut décharger de personne; son grand cœur est capable de tout; il croit que, puisque DiQ.u lui a donné ses sujets, c'est là où il doit montrer sa fidélité. Ferait-il pas beau voir qu'un médecin s'enfuit, quand il voit un homme qui est bien malade? ou que le berger gagnât au pied quand il voit venir le loup? Aussi, qu'un homme dise qu'il est content de gouverner ceux qui font bien leur devoir, mais non pas les autres, et qu'il ne les peut supporter : c'est un homme qui ne sera jamais bon supérieur, non plus qu'un pilote qui ne sait point gouverner son navire, si ce n'est quand il a tous les vents favorables.

19. Oh 1 qu'il y a des gens qui, sous un faux prétexte d'humilité &l d'incapacité, se rendent infidèles à Dieu , et se privent de grand mérite devant Dieu 1 Quand on le voulut examiner à Romo pour être évoque , il entra dans une église pour faire une prière fort extraordinaire. Un autre aurait dit le Fictif Creator , afin que Dieu lui donnât la giâce do bien répondre el de pouvoir être un bon évoque; mais le saint homme pria Dieu

qu'il fit tout ce qu'il lui plairait de son serviteur; que s'il valait mieux ne dire chose qui vaille, el s'en retourner avec la confusion sur la face, qu'il le désirait ardemment : car « Que m'importe que je sois supérieur ou inférieur, tout ou rien, moyennant que Dieu fasse de moi sa sainte volonté ? »

20. Il ne voulait pas que, sous couleur de facilité et de douceur, on laissât de l'impunité aux fautes, ou de-la témérité à les commettre. « Il faut, » disait-il, « faire comme l'épouse qui boit du vin et du lait, qui mange le miel avec la cire, e'est-à-dire, savoir bien mêler la douceur et la rigueur quand il faut. » Un jour qu'il prêchait, il entrevit un jeune folâtre qui était insolent, faisant mille singeries en regardant une fille. au sermon. Celte indiscrétion le loucha vivement, et s'échauflVnl d'un grand zèle : « Comment 1 » dit-il, « fera-t-on del'églis' {«le Dieu une caverne de larrons et de brutalité? Si vous n'amendez la faute, je vous montrerai au doigt, et vous nommerai devant tout le monde. Ce qui me touche ne me louche point ; mais tout ce qui touche Dieu me touche si puissamment qu'il n'est rien que je ne fasse, afin que chacun se range à son devoir. » Quand il fallait être un Elio plein de feu et un lion, il le savait fort bien faire; et il parla au Pape, au roi, el à Son Altesse de Savoie avec une grande liberté et un respect incroyable ; mais il voulait que Dieu fût Dieu, et qu'il fût bien servi, au péril de son honneur, de ses biens et de sa vie. Disant très-bien, et faisant encore mieux; c'était ce qui le rendait l'idée des bons évoques, el le miroir des vrais supérieurs. Dieu nous fasse la giâce d'imiter s- s vertus éminentes, et prendre de lui les lois du vrai gouvernement. Quiconque veut savoir ce qu'il faut faire, n'a qu'à regarder el imiter tout ce qu'il a fait.

TABLE DES MATIERES

A la reine. 9 Préface -VIE DÉ HENRI-MARIE BOL DON, GRAND ARCHI- DIACRE D'EVREL'X.

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