CHAPITRE VII
Question de saint Bernard — Pourquoi Dieu donne quelquefois à un bon abbé de mauvais moines , ou de bons moines à un mauvais abbé.
Cet inr omparable abbé, l'image des bons supérieurs, propose celle question dans deux de ses lettres écrites à un autre jeune abbé, <pie quelques moines, qui étaient un peu difficiles à gouverner, embarrassaient extrêmement. Ce jeune prélat disait que si chacun eût bien fait son devoir, il n'eût point eu de peine à les gouverner. Il ne disait rien de surprenant, et, sans qu'il soit besoin de suer pour établir cette proposition par de fortes raisons, on n'ignore pas qu'une statue serait capable d'être général d'un ordre de cinquante mille religieux, si chacun y faisait ce qu'il doit. Supposé celle régulière conduite de tous les moines, il ne faut ni esprit, ni vertu, ni adresse dans un supérieur, et c'est assez qu'il ait des yeux pour voir le bien qu'ils font d'eux-mêmes. Pourquoi donc est-ce que Dieu donne ainsi de mauvais moines à un saint abbé (comme à saint Bernard, ce traître de secrétaire nommé Nicolas, qui fil tous ses efforts pour ternir la réputation d'un si bon maître)? Celle question est à peu près de la même nature que celles qu'on ferait, si on demandait pourquoi est-ce que l'or naît parmi les venins, la perle parmi les flots et l'écume de la mer, la rose, au milieu des épines , et que le soleil même, au sentiment des poè-
tes, ne roule que parmi les lions, les dragons, les vipères et les autres monstres qu'on se figure dans les différentes constellations. Ou plutôt, quand j'entends celle question, il me semble qu'on me demande pourquoi Dieu a donné Caïnet Abel à Adam, Isaac et Ismaël à Abraham, Jacob el Esaii h Isaac, Joseph el ses mauvais frères à Jacob, Salomon et Absalon à David, saint Pierre el Judas à Jésus-Christ , saint Michel et Lucifer à Dieu le Père? Mai% pour revenir à no- Ire question, je vous dirai qu'il arrive souvent dans celle occasion ce qui arriva autrefois, lorsque les apôlres voyant un aveuglené demandèrent à Jésus-Christ si cet aveuglement était la faute des parenls ou de l'enfant? Ce n'est, leur répondit ce divin Suiveur, ni la faute de l'un ni celle des autres ; mais cet accident n'a point eu d'autre tin que la gloire de Dieu et la manifestation de son pouvoir souverain. (Joan. ix, 1 seq.) Et véritablement, il arrive souvent parmi les hommes qu'ils se comballent innocemment et se font mal, soit par antipathie naturelle, soit par la diversité innocente des maximes et des jugements,- soit par la petite capacité de l'esprit humain, qui ne voit les choses que d'un côté, et qui bien souvent se trompe, avec cette différence que c'est fort innocemment devant Dieu , quoique les hommes en jugent Irès-criminellemenl à leur égard;
Infailliblement les hommes de peu de jugement auraient condamné un des deux anges de Daniel, saint Pierre ou saint Paul, saint Augustin ou saint Jérôme, saint Chrysostome ou saint Epiphane, les voyant disputer ensemble pendant un si long temps, et avec tant d'opiniâtreté. Cependant ils sont tous de grands saints devant Dieu. Pour comprendre l'espèce de nécessité qu'il y a que l'ordre, dans les maisons religieuses, se conserve par les oppositions mêmes qui s'y trouvent, je vous renvoie à la nature, où vous voyez que Dieu, par les res-> sorts de sa divine providence , gouverne le monde avec des combats immortels des quatre éléments, qui ne trouvent de paix que dans la guerre qu'ils se font sans relâche. Je vous propose l'exemple de l'Océan , qui ne subsiste que par son flux et reflux, et par les combats de ses flots qui se choquent incessamment sans se détruire. Si la mer élail calme, elle ne serait plus mer ; si les éléments n'agissaient plus les uns contre les autres, le mon le se détruirait. De demandera Dieu pourquoi il en use de la sorte, ce serait une témérité. Adorer ses ouvrages, et croire que ce qu'il fait est toujours le mieux, c'est la véritble sagesse qu'il faut pratiquer. Le mol de saint Augustin et de saint François est admirable : Boni sine malis boni esse non possunt : Les bons cesseraient bientôt de l'être, s'ils n'étaient fortifiés par les méchants qui les persécutent. Saint Bernard juge ce mélange de bous et de méchants si nécessaire , qu'il avance hardiment que, s'il se trouvait quelque maison où M n'*r eût aucun de ces moines du
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mauvaise humeur et d ifîioiles a traiter, il en faudrait acheter au poids de l'or, le bien qui vient de ce mal élant incompréhensible quand il est bien ménage.
Quand la mer est calme et que le vent est favorable, un enfant suffirait pour être le pilote d'un vaisseau, et pour en gouverner le limon; mais au moindre vent contraire, on courrait risque de sa vie sous un tel gouverneur. On connaît l'excellence d'un pilote, lorsque tous les vents sont déchaînés, que les éléments semblenlse brouiller, et que les eaux en furie s'ouvrent pour engloutir un vaisseau ; et c'est proprement dans l'effort de la tempête, et quand on est réduit à ne plus rien espérer, qu'on reconnaît son adresse.
Demandez après cela à quoi sert un mauvais moine dans un couvent de saints religieux? Il sert comme la lime chez l'orfèvre pour ronger la crasse de l'or; il sert comme le pressoir où l'on presse le diamant pour le polir et lui donner l'éclat qui le rend digne de notre admiration et de notre amilié. Je veux dire, que le mauvais moine sert infiniment à purifier et à perfectionner le bon. Ne médites point qu'il est cruel de voir que tout ce que vous faites à ce génie mal tourné ne le peut contenter; tant mieux, par là vous apprendrez à ne contenter que Dieu, et vous vous formerez dans la sainte pratique de ne chercher que Dieu en toutes choses. N'alléguez pas que plus vous lui faites de bien, plus il devient farouche, et plus il se bande contre vous avec opiniâtreté; s'il vous savait bon gré de ce que vous lui faites, vous vous amuseriez à cette vaine satisfaction , et trouvant en vous-même de quoi vous contenter, vous n'iriez pas chercher votre contentement dans le cœur de Dieu, qui est la seule chose où vous le pouvez trouver. Vous perdriez vos vertus et votre mérite; de tous vos travaux vous ne moissonneriez que du vent et quelque ivraie qui vous enivrerait d'amour-propre et de vaine présomption.
De plus, Dieu vous veut apprendre le moyen d'avoir des vertus solides, dont il soit uniquement et la cause et la fin. Quand les enfants d'Israël marchèrent vers la terre promise, Dieu leur suscita des Jébuséens, qui leur devaient être (comme dit le texte sacré), des aiguillons aux yeux, et des lances aux côtés, afin que, s'ils quittaient le droit chemin, on leur crevât les yeux et on leur ouvrit les flancs, et que, bon gré mal gré, on les fit marcher droit à la Judée, sans s'amuser à de vains divertissements. Dieu se sert de ce mauvais homme qui gronde continuellement, qui vous regarde de travers, qui s'érige en censeur de toutes vos actions, pour vous contraindre amoureusement d'aller droit à lui, pour vous obliger de le faire l'objet de vos intentions ; de ne pas chercher de contentement que dans les sens; en un mot, de ne vous point amuser aux créatures. Si vous trouviez votre paix avec les hommes, peut-être ne l'auriez-vous pas avec Dieu, ni Dieu avec vous. Souffrez que sa
nonté, qui vous aime cordialement, ménage vos mérites et ne permette pas que vous laissiez échapper la moindre occasion de les augmenter.
Vous ne connaissez pas le stratagème de son amour divin. N'avez-vous jamais vu des fontaines sortir de la gueule d'un lion, du bec d'un aigle, de la gorge d'un dragon ou d'un satyre, et des cornes d'un Lucifer, que saint Michel écrase sous ses pieds? Ceux qui boivent de ces eaux ne se fâchent pas contre ces vilains animaux qui vomissentcetle eau : mais plutôt ils admirent l'adresse du fontalnier, et adorent la bonté et la charité du grand Dieu qui a pourvu la nature de ces belles eaux. Imaginez-vous que par ces bouches puantes, Dieu vous distille les eaux cristallines des vertus toutes pures et toutes charmantes; c'est par ce moyen que votre patiencedeviendrainvincible, que va« Ire humilité prendra de fortes racines, que votre charité s'élèvera au plus haut point. De bonne foi , dites-moi si vous voudriez qu'il n'y eût plus de fleurs h cause que l'araignée en a fait du venin, et si vous trouveriez bon qu'un homme cessât d'être honnête homme, parce qu'il se trouverait quelqu'un qui abuserait de son honnêteté-?'
Apprenez que c'est de là que dépend tout ce qu'il faut pour remplir dignement la qualité de supérieur. N'avez-vous jamais ouï dire que : Optimus superior est perpétuas crucifixus; que la vie d'un parfait supérieur est un martyre continuel? Sur ce principe il est aisé de tirer la conséquence que nous demandons, puisqu'il est constant, comme dit saint Bernard, que les bons, bien loin d'être lesauteursde nos croix, ne nous présentent que des fleurs, et n'exhalent devant nous que le parfum de leurs bonnes actions;, au iieu que les mauvais nous causent une infinité de souffrances, nous exercent pat» leurs continuelles contradictions , et nous rendent dignes de passer pour des supérieursapostoliques. Boni portant le, lu malos portas, dit le même saint Bernard ; quand, vous souffrez les méchants, vous ne faites pour eux que ce que les bons font pour vous. Après cela vous étonnez-vous que, pour être bon abbé, il en faille user ainsi, puisque c'est une règle de laquelle les apôtres n'ont pas été dispensés? Quand saint Jean et saint Jacques voulurent être les premiers assis à la droite et à la gauche de Jésus-Christ, il leur répondit : Pouvez-vous boire mon calice? Nous le pouvons, dirent-ils (Marc, x, 38); en effet, ils le burent, et très-amer; aussi en tirèrent-ils un grand avantage: ils furent des premiers apôtres ; l'un occupa la droite de son Maître, et l'autre eut le bonheur de se reposer sur le sein et sur lecœur du Fils de Dieu, ou, pour mieux dire, tous deux furent placés glorieusement dans le cœur de Jésus-Christ.
Si vous me demandez ce que c'est que d'être abbé, je vous dirai que c'est boire tous les jours le calice du Sauveur du monde ; vous n'ignorez pas que ce n'est pas des bons que nous devons attendre un si mer-
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CËUVRES COMPLETES DE BOl'DON.
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veillent breuvage. Ils ne nous versent que du nectar et de l'ambroisie, ils ne nous fout avaler que du lait et d'excellent vin, qui coulent de leurs admirables vertus : nous nous enivrerions d'un faux plaisir, si nous voyions que notre maison fût comme un petit paradis terrestre. Nous le devons espérer de ceux qui mêlent le fiel avec le vin , qui joignent l'absinthe avec le lait, et qui savent marier pour notre bien l'amer et le doux.'-
Si David n'eût eu à gouverner que Salo ■• mon, la plupart de ses vertus! et des plus héroïques n'auraient jamais paru, et ne seraient pas à présent le sujet de nos admirations. On peut avancer, sans craindre d'être trop hardi, que c'est Absalon qui a rendu David un homme selon le cœur de Dieu. Ce ne sont pas les brebis qui le firent roi de la Judée, ce fut cet ours qu'il combattit, ce lion qu'il terrassa, ce Goliath à qui il coupa la tête, Saùl dont il supporta la haine avec tant de courage, ce démon, le plus envieux qui fut jamais, dont il triompha. Enfin les persécutions d'un grand nombre d'ennemis étrangers et domestiques furent, pour ainsi dire, lesdouze lions au milieu desquels il fallut passer pour s'élever au trône. Comme Salomon monta depuis sur le sien , en passant au milieu de douze de ces animaux qu'il avait fait placer aux deux côtés des degrés ; disons que c'est de cette manière qu'un supérieur monte au faite de la perfection, et que ce n'est qu'à la faveur des peines et des traverses, qu'il s'élève au plus haut degré du gouvernement apostolique.
Mais reprenons notre proposition, e(, pour la mettre dans tout son jour, demandons encore une fois : Pourquoi Dieu donne souvent de mauvais moines à de bons abbés, et de mauvais abbés à de bons moines. Saint Bernard, saint Thomas et saint Bonaventure répondent et disent qu'il faut feire la différence des bons et des mauvais religieux par leurs effets : qu'à la vérité ceux-là nous sont plus agréables, mais que ceux-ci nous sont infiniment plus profitables. Les bons, qui ne voient que nos vertus, nous flattent, et, comme dit le Saint-Esprit, ceux qui nous canonisent dès cette vie souvent nous damnent pour l'autre; ils glissent dans nos cœurs une certaine satisfaction qui nous éclipse nos défauts, les méchants au contraire les découvrent. Ils nous montrent à nous-mêmes, ils nous tiennent sous la cendre de l'humilité, et conservent ainsi plus facilement dans noire cœur le feu de la vraie vertu. Celte manifestation sincère est rude, j'en demeure d'accord, mais elle est extrêmement utile ; c'est un morceau qui est amer à la bouche , mais il est doux au cœur. Il faut se souvenir de ce que disait autrefois Plularque, qu'un homme ne peut être parfaitement vertueux, s'il n'a un bon ami et un grand ennemi.
2. Comme l'homme se perd souvent dans ses bonnes intentions, et comme il s'éblouit aux rayons de ses propres vertus, il croit ne voir que du jour et ne remarquer que du bien en tout ce qu'il fait ; il a besoin que
quelqu'un, en le faisant ressouvenir que Jésus-Christ a dit que, quand on aurait fait toutes choses on devait encore dire qu'on était serviteur inutile, le force doucement de reconnaître sa faiblesse et son inutilité. Un homme qui a regardé fixement le soleil a les yeux si remplis de lumières, qu'en tout ce qu'il regarde il no voit que de petits soleils; si quelqu'unlui donne un coup sur la tête il lui fait perdre la vue de tous ces soleils et lui fait jeter les yeux sur la boue et l'obscurité de la terre. Tant qu'un homme arrête sa vue fixement sur ses bonnes œuvres et sur ses bonnes intentions, il ne voit qu'un éclat qui l'éblouit ; il lui semble qu'il a le soleil dans la tête, et que tout ce qui en sort n'est que lumière : si quelqu'un vient qui lui donne un mauvais coup de langue, il en sent la force, il abaisse la vue, reconnaît ses faiblesses, et se sent contraint de convenir de cette ancienne maxime : In omni homine magna est mistura et virtutum et vitiorum; que l'homme n'est qu'un mélange de vices et de vertus. Quelque angélique que soit un homme, il est pourtant toujours homme, et par conséquent sujet à beaucoup de fautes, dont il connaît les unes et ignore les autres, et dont il doit quelquefois la connaissance à ses plus grands ennemis.
3. On prend goûlinsensiblement à l'empire; et de toutes les douceurs, celle décommander aux aulres n'est pas la moindre. Tel dans le commencement se fait tirer à quatre pour êlré supérieur, qui peu à peu y trouve des charmes dont il a peine à se défendre. La nature qui était gênée sous le joug de la mortification reprend petit à petit ses esprits, et s'accommode si facilement de cet heureux état, qu'il faut employer p!us de violence à la sortie, qu'il n'en a fallu pour l'entrée. C'est une vérité cependant qu'on doit tenir pour constante, qu'un homme parfait doit abandonner le commandement avec plus do joie qu'il ne l'a reçu. J'avoue que celle disposition d'âme n'est pas tout à fait naturelle ; mais la Providence divine, qni veille incessamment à notre conduite, sait bien la faire naître; elle permet qu'il vienne quelqu'un à la traverse, qui sème tant d'épines dans ce chemin où nous nous sommes engagés et que nous avons cru tout.de rose, que par force on sent le désir d'être déchargé d'un fardeau si pénible. On le demande ardemment, et il n'est rien qu'on ne tente pour y réussir. Quand cela arrive, on respire ce semble un nouvel air, et ort se croit dans un petit paradis.
4. Quoiqu'en mangeant de bonnes viandes on se nourrisse, on ne laisse pas d'amasser de mauvaises humeurs, qui corrompraient enfin la masse du sang si on n'y remédiait; c'est ce qui fait qu'on applique souvent des sangsues qui, en attirant le mauvais sang, purifient le bon , et donnent un parfait embonpoint. De quelques vertus héroïques qu'un homme soit rempli, l'humanité no laisse pas d'avoir ses défauts, que l'on doit considérer comme son mauvais sang. Celle
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longue de vipère, qui semble être attachée à sa vie, c'est la sangsue que Dieu lui a appliquée pour purifier sa conduite, et pour en ôter tout ce qu'il y avait de mauvais. Faire bien, cela est grand b la vérité, mais cela est facile et délicieux; souffrir toujours, cela est languissant et dégoûtant; mais faire du bien et souffrir du mal avec une courageuse persévérance, c'est , dit saint Bernard , la vertu la plus essentielle d'un apôtre Ainsi vous voyez qu'une mauvaise langue est la seconde pièce dont il faut former votre apostolat; car enfin on ne dit pas : In rharitnte vestra aut beneficentia vestra; mais In palienlia vestra possidebitis animas vestras (Lmcxxi, 19) ; que la charité ou la libéralité vous rendront las maîtres de vousmêmes, mais que ce grand effet est réservé a la seule patience.
5. Si un bon religieux qui a fait plusieurs actions angéliques, était toujours flatté ; si on le nommait incessamment un ange du paradis, il pourrait à la fin en croire quelque chose, et éteindre le feu de l'amour qui le brûle dans les fumées d'une complaisante vanité. Dieu y pourvoit, et permet que quelque esprit égaré, ou léger, ou indiscret, dise quelque mot sanglant qui, lui perçant le <:œur, le fasse revenir à lui, et lui fasse ressouvenir qu'il est homme. Alexandre se flattait d'être issu des dieux, et voulait qu'on lui rendît les mêmes hommages qu'aux souverains de l'univers; mais un jour ayant reçu un coup de flèche dans un combat, et voyant couler son sang, il changea bien de sentiment : Qu'en croyez-vous, dit-il à ceux qui étaient auprès de lui, ce sang corrompu qui coule de cette plaie, est-ce le sang d'un dieu ou d'un homme mortel ?Quand un empereur romain était mené en triomphe dans un chariot iout d'or, on mettait derrière lui un petit nègre, qui de moment en moment lui répétait ces mots : Mémento te esse horninem; ces fous que tu vois te nomment un César et un dieu de la terre ; mais sache que tu n'es qu'un homme, et que tu es sujet à toutes les faiblesses de l'humanité. L'abbé qui nous a donné la Vie de saint Bernard rapporte, comme je vous ai déjà dit, que, quand il fit ses premiers miracles, son oncle et son frère le persécutèrent sans cesse, et l'accusèrent d'être le plus téméraire et le plus présomptueux homme qui fut jamais; leurs réprimandes tirèrent souvent des larmes de ses yeux, et lui couvrirent souvent le visage de honte et de confusion; mais, dit l'histoire, Dieu les avait suscités pour conserver la modestie du saint abbé , et pour l'empêcher de tirer gloire des grâces qu'il recevait du ciel avec abondance. C'est dans ce même dessein que Dieu donne tous les jours à un bon abbé un moine farouche et hautain, comme il donna un ange de Satan à saint Paul pour le faire rentrer dans son néant, après qu'il eut été élevé jusqu'au troisième ciel.
6. Tout le monde convient que les bons religieux sont les meilleurs pour la religion ; mais aussi il faut qu'on demeure d'accord
OEUVKES COMPL. UE BoiDON. I.
que les moins bons sont meilleurs pour l'abbé et pour les autres moines. Ce sont, pour ainsi dire , des chardons qui, en grattant, adoucissent le drap et en arrachent les nœuds inutiles; ce sont les limes qui polissent le cœur; ce sont les lions qui gardent un Daniel; ce sont des Séméi qui maudissent David , afin que Dieu le comble de plus grandes bénédictions. Je ne saurais rien rapporter de plus à propos que les paroles de saint Bernard, dans une Epître qu'il écrit à un abbé : Elige ergo quos eligas , an qui gravando juvant , aut quijuvando gravant; in quantum gravaris, in tantum lucraris, in quantum juvaris tua, prœmia minuis; Prenez garde à faire un bon choix de vos religieux, mais tenez pour une règle infaillible que ceux qui devant le monde vous font bien du mal, vous servent extrêmement devant Dieu , et qu'au lieu de partager avec vous Te prix de vos mérites ils ne travaillent qu'a l'augmenter. Les abbés imparfaits et impatients ne sont jamais en paix qu'ils ne se soient défaits de ces méchants esprits; il leur semble que quand ils ne les auront plus ils feront des miracles : c'est là la plus grande faiblesse d'esprit qui se puisse trouver, et la dernière des infidélités qu'o* puisse faire à Dieu. Ne vous avait-il pas donné cet homme comme un ange gardien de vos vertus, et comme un préservatif cordial et nécessaire? Pourquoi le voulez-vous chasser de votre maison? Quand on voulut chasser et tuer Séméi pour ses calomnies ol ses desseins parricides, David le défendit : Laissez-le dire, dit-il {Il Reg. ix , 16), que savez-vous si Dieu ne lui a point commandé de parler de la sorte, afin que, soutîrant ses discours insolents avec humilité -, sa bonté me rétablisse dans mes premières félicités? Cette bouche qui vomit ces injures me fera plus de bien que toutes celles qui m'honorent et qui font de moi des panégyriques trompeurs.
7. Les bons n'ont que faire de votre con duite ; ils feront bien leur devoir sans vous : et sans qu'ils aient besoin de vos remontrances, ils exécuteront parfaitement tout ce que la règle ordonne. Chacun est son abbé, et on peut dire que si vous leur servez à quelque chose, ce n'est qu'à exercer leur patience et leur charité qui souffrent vos imperfections sans murmure : et s'il y a quelqu'un de vous qui soit obligé à l'autre, c'est sans doute vous qui leur devez la consolation que vous recevez par la sainteté de leur vie. Comme dans une musique composée de maîtres parfaits on n'a besoin de personne qui balte la mesure et qui remette les autres dans leur ton quand ils le perdent; parmi de bons religieux on. n'a que faire d'abbé qui soutienne la discipline, et qui remette dans le bon chemin ceux qui s'en détourneraient. Disons donc que c'est proprement des imparfaits que vous êtes abbé, et que ce sont ces esprits mal tournés qu'on a soumis à vos commandements. On ne donna à saint Pierre des anges, des saints, ni des douceurs du paradis, pour salisfaito
sa faim : on ne lui présenta que des dragons, des léopards et des tigres, et on lui dit :0ccide, Pclre, el manduca. (Act. x, 13.) Tuez, Pierre, ces animaux farouches et les mangez; tuez les imperfections de vos sujets, aidez-les à massacrer les monstres de leurs passions, mangez-les ensuite, et les digérez dans la chaleur d'une charité paternelle; c'est en cela, Pierre, que vous serez mon vicaire et le vrai pasteur de mes brebis.
8. N'est-ce pas être peu éclairé de vouloir éloigner de nous le sujet de nos plus généreuses actions el la plus belle matière de nos triomphes? Venez, dit l'Epoux (Canl. iv, 8), et vous serez couronnée de dragons et de lions et de ces monstres qui habitent les plus affreuses montagnes. Que ne la couronne-l-il d'étoiles? que ne la pare-t-il d'un soleil? que ne lui met-il la lune sous les pieds? Tout cet appareil serait plus éclatant, mais le premier est plus profitable. Un homme gouvernerait bien mille anges sans cifiicuilé , et mille anges auraient bien de la peine à gouverner un homme farouche et de mauvaise humeur ; c'est le la gloire d'un saint abbé, el ces dragons se convertiront un jour en soleils pour lui former un noble diadème. Mes prêtres, dit Dieu dans le Létitique(ix) , mangeront les péchés de mon peuple. Pourquoi ne leur donne-t-il pas plutôt à manger ses vertus et ses perfections? En voici la raison : c'est que la vraie charité ne consiste pas à aimer les bons et à les gouverner; un enfant le peut bien faire;.' mais à souffrir et à conduire des Ames difiiciles : et c'est là véritablement la pierre' de touche de la fidélité de notre cœur. Benefacite iis qui oderuntvos, dit saint Matthieu {Mallh. \tkk),utsitisfilii Dei. Si vous aspirez à l'auguste qualité d'enfants de Dieu, il faut rendre le bien pour le mal, et reconnaître de vos tendresses la haine qu'on a pour vous. Tout le reste , dit saint Thomas , est fort sujet à caution; car si vous faites du bien aux bons et à ceux qui vous aiment, vous aurez cela de commun avec les Turcs tt les barbares; les lions mêmes elles tigres ne font pas de mal à ceux qui leur font du bien. Que savez-vous si c'est par nature, par sympathie, par quelque intérêt secret ou par respect humain que vous agissez, ou si c'est simplement pour leur mérite ? Vous ne sauriez quasi discerner s'il n'y a point dans vos actions quelque respect humain qui diminue votre mérite devant Dieu, ou qui l'empêche tout à fait. Mais faire du bien à qui vous fait du mal, il n'y a que Dieu qui vous le fasse faire : ainsi le mérite en est entier, assuré, désintéressé et extrêmement pur, et c'est ce que Dieu veut de vous en vous donnant ce mauvais homme.
9. Toute la raison que Dieu allégua à Moïse et à son peuple, pourquoi il lui metlait sur les bras tant de Jébuséens est renfermée dans ce peu de paroles : Tentât vos Deus ut sciât utrum diligatis eum in loto corde vestro. ( Veut, xm , 3.) Vous dites que vous aimez tendrement votre Dieu, il vous envoie ce Jébuséen pour voir si vous dites
vrai ; car si vous l'aimez bien, vous aimerez aussi ce mauvais homme ; el si vous ne vous sentez pas porté à aimer celui-ci, tenez pour assuré que vous n'aimez pas non plus celui-là, quoiqu'il vous semble le contraire. Croyez-moi, quand vous traitez avec rigueur ce sujet que Dieu vous a donné, ce n'est pas l'amour que vous avez pour ce souverain maître, c'est votre impatience que vous flattez, c'est votre impuissance que vous colorez du zèle et du désir que la règle soit bien gardée. Essayez, essayez de la faire garder avec amour ut patience, et ne songez pas à vous en défaire sous quelque prétexte que ce soit, ou confessez que vous avez fort peu de vertu.
10. Ne dites pas que tous les autres sont des anges, et que le couvent serait un paradis, s'il n'était pas troublé par la mauvaise humeur de ce faux frère ; c'est une simplicité et un vrai amour-propre ; croyez que si c'était le meilleur, Dieu aurait fait en sorte qu'il arrivât ainsi : songez de plus que tous ces anges que vous gouvernez ne font pas tant de bien tous ensemble, que cet esprit farouche qui vous donne tant de peine ; peut-être qu'un jour ce sera le plus grand saint de votre maison. Considérez un peu que ce qu'il fait ne vient que d'un mauvais naturel, et non point d'une malice affectée ; que saint Paul, l'un des plus zélés contre la loi de Jesus-Chrisl, devint un des premiers apôtres; que possible il a plus de peine et de mérite à faire ce peu qu'il fait, que ces anges qui ne ressentent aucune difficulté à bien faire el à devenir saints ; ou du moins soyez persuadé que, s'il ne fait pas grand bien pour soi même, il vous en fait plus que tout le reste de la maison ensemble.
11. Quand vous auriez tous les talents du monde, si vous n'avez ce grand don du Saint-Esprit, de pouvoir supporter les indis erétions d'autrui, jamais vous n'y ferez rien qui vaille, et bien loin d'être bon supérieur, vous ne serez pas même capable de converser parmi les nommes. Sénèque disait autrefois admirablement dans son Livre des bienfaits; Non est magnum bénéficia dare et perdere, hoc magnum est perdere et dare. Faire du bien aux bons, il n'est rien de plus agréable et de plus facile; m faire h des ingrats, il est plus fâcheux et plus pénible ; mais perdre tout le bien qu'on fait, n'en recevoir aucun gré, le voir interprété tout de travers, et suivi de tous les maux possibles, et ne pas laisser de continuer, c'est ce qui ne peut partir que d'un cœur royal et divin ; et c'est, comme dit saint Grégoire, ce qu'il faut avoir pour gouverner, sans se rebuter des contradictions qu'on rencontre presque à tout moment. Je demeure d'accord que celle disposition d'esprit est extrêmement difficile; mais eu même temps il faut qu'on confesse que cVsl la pierre de touche d'un bon supérieur, le comble du mérite, l'épreuve de la véritable charité, et le moyen de faire un homme apostolique. Saint Ignace mit longtemps en délibération
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s'il commencciTTd h fonder sa compagnie, où s'il entrerait dans un ordre qui so fût rolâché de sa première institution, afin de travaillera v rétablir l'ancien ordre, en souffrant tous les désordres qu'il y trouverait avec une patience invincible : tant il est vrai qu'il croyait que c'était en cela quo consistait le plus haut degré de celle charité qui soutfre tout, qui supporte tout, qui espère tout sans jamais se lasser, ne fût-ce qu'un moment.
12. Il faut dire, si l'on veut suivre le sentiment de saint Augustin, que les contradictions sont des pièces nécessaires dans les communautés pour leur conservation, et qu'il est d'une nécessité indispensable d'avoir quelqu'un qui donne 'de l'exercice. Sitrgc, Âquito, teni, Auster, perfla hortum rneum, et puent aromata. « Levez-vous, bise, soufflez, vent du Midi, poussez vos haleines les plus fortes sur mes parterres, et les délicieuses odeurs de mes fleurs en deviendront plus charmantes. » [Cant. iv, 1G.) Que veut dire celle épouse des cantiques ? Elle demande la bise, qui porte le froid et la glace dans toute la nature, el qui dépouille les jardins de leurs beautés. Ah I j'entends son langage : elle veut nous apprendre que la sainteté d'un supérieur ne fleurira jamais, si elle n'est exercée par la bise de quelque bouche qui murmure, et qui, par ses médisances et ses indiscrètes libertés, refroidit, pour ainsi dire, la vertu de ceux dont elle parle ; en sorte qu'un mauvais sujet donne occasion a un supérieur d'acquérir, s'il veut :
1° Une humilité très-solide; 2° une charité irès-épurée ; 33 une grandeur de courage véritablement royale; k' une patience à l'épreuve de toutes choses ; 5° une connaissance [dus nette de ses défauts ; 6° un mérite plus considérable et plus pur; 7° une intention irès-droite ; 8° une vertu désintéressée et qui n'attend point de retour; 9° une douceur semblable à celle de Jésus-Chrisl ; 10" Une conformité constante avec la volonté de Dieu ; 11° une attache à Dieu seul ; 12e la joie de trouver Dieu également dans les mauvais comme dans les bons, et souvent mieux dans ceux-là que dans ceux-ci; 139 l'empire de ses passions ; 14° l'état parfait d'un homme apostolique; lo° un cœur formé selon le cœur de Dieu , qui coopère volontiers à tous ses desseins, aux dépens même de ses propres contentements; 16° enfin un moyen de devenir un des grands saints du paradis , en supportant les petites infirmités de ceux qui supportent aussi les siennes: c'est proprement en cela que consiste la règle de la perfection ; Altsr alterius inera portate,et sic adimplebilis legem Chrisli. (Galat. vi, 2.)
Je ne saurais conclure plus à propos ce petit discours que par une sentence toute dorée de Gerson : Bcaliis qui pro contrariaitlibus sibi libenter orat, et ex corde culpas indulget, et facilius miseretur quamirascitur. « OUI que celui-là est heureux, qui prie de bon cœur pour ceux qui le contrarient , qui
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leur pardonne dans le fond de son âme , tt qui aime mieux avoir pour eux de la compassion que de l'aversion, et de l'indulgence que de la colère! » S'ils ne le méritent pas, Jésus-Christ l'a mérité pour eux. Il vous demande celle tendresse pour vos frères, par cet amour de son Père qui lui a accordé votre pardon, par son propre cœur qui vous a aimés malgré toutes vos rébellions, par ce sang précieux qu'il a versé pour effacer toutes les lâches qui déshonoiaient ce plorieux caractère de la Divinité qu'il avait imprimé sur vos fronts, par la pareille qu'il vous rend tous les jours en vous pardonnant vos fautes. N'esl-il pas juste que, pourl'amourde lui, vous supportiez les fautes de vos frères, el que vous estimiez l'occasion précieuse de porter les défauts d'autrui, pour témoigner à Jésus notre Mailie, que vous chérissez tendrement tous ceux qu'il vous recommande el ceux qu'il a commis à voire gouvernement?