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CHAPITRE V

Dieu qui est partout, demande le respect intérieur.

Le respect est dû aux rois de la terre, et c'est ce qui est inséparable de la haute élévation où les met leur grandeur royale. On peut voir même par une induction générale, que toutes les personnes qualifiées s'attirent la vénération de celles qui leur sont inférieures. Où iront donc nos respects pour la présence de Dieu, devant qui toutes les majestés du monde et tout le reste des créatures ne sont qu'un peu de poussière, et même sont moins que rien ? Apprenons ce que nous lui devons rendre, de l'adorable Jésus. Oh ! si nous étudions bien en sa divine école 1 Efforçons-nous, avec le secours de sa grâce, de nous instruire aux pieds de ses autels de la manière étonnante qu'il y réside. Ah! nous l'y verrons autant de fofs anéanti, qu'il s'y rencontre en la divine Eucharistie. O merveille ! ô miracle d'une humiliation incompréhensible 1 Celui qui est égal à son Père et Dieu comme lui, se faisant homme, s'anéantit lui-même en autant de lieux qu'il se trouve, par le respect qu'il lui porte. Ah 1 que ferons-nous donc, chétifs néants que nous sommes? Celui qui est tout, se met dans Je rien devant la grandeur infinie de son Père, et où le rien se mettra-t-il ? misérables créatures que nous sommes, que ferons-nous? Il ne faut pas s'étonner si les saints après cela ont toujours vécu dans nn esprit de sacrifice, s'ils ont été des hosties vivantes, s'immolant sans cesse à la grandeur de Dieu par la destruction de leurs passions, de leur propre esprit, de leur propre volonté, des plaisirs des sens, et évitant d'être quelque chose dans les autres créatures, ne voulant y avoir aucune part, soit dans leur esprit par leur estime, soit dans leur cœur par leur amitié: car ils ne pouvaient souffrir d'entrer en partage avec Dieu, et d'occuper au moins une partie des esprits et des cœurs qu'il doit remplir lui seul; et pour ce sujet que n'ont-ils pas fait pour se cacher, pour n'être rien dans les créatures, ou pour s'y perdre dès qu'ils se sont aperçus qu'ils y étaient quelque chose, prenant toutes sortes de voies et les plus humiliantes pour s'y détruire ?

Le respect donc intérieur que nous devons à Ja présence de Dieu, est un état d'anéantissement perpétuel, lui sacrifiant sans cesse tout ce que nous sommes, tout ce que nous faisons, et tout ce que nous souffrons, le monde et toutes les créatures du monde : voilà le fond de la disposition respectueuse que nous devons à son adorable présence.

Dans cet état d'anéantissement ne se re-

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gardant pius soi-même, on ne voit plus que Dieu ; et à la vue de sa majesté suprême on fait tout le bien qu'il demande de nous. Pour lors les voies qui conduisent à lui, et qui sont les plus difficiles, deviennent aplanies; et le cœur se trouvant dilaté, on court dans les sentiers les plus saints de la perfection chrétienne : car il n'y a rien qui anime plus que la vue de sa divine présence. N'est-ce pas même ce qui arrive parmi les enfants du siècle? Que ne font pas les soldats quand ils combattent a la vue de leur roi? De simples ouvriers mêmes travaillent avec plus de vigueur, quand celui qu'ils servent a les yeux sur eux, et qu'ils savent qu'il les regarde.

Non-seulement on fait le bien, mais on le fait dans une grande perfection; ce qui remédie à une infinité de dérèglements qui se trouvent dans les meilleures actions que l'on fait souvent très-imparfaitement. La présence de Dieu sanctifie encore les actions les plus indifférentes , comme celles du boire, du manger, du dormir, les récréations nécessaires. Elle fait agir le Chrétien en chrétien en toutes choses, par des principes surnaturels, à la différence des honnêtes infidèles, qui en plusieurs choses agissent moralement bien ; comme lorsqu'ils assistent les misérables, qu'ils honorent leurs pères et leurs mères, que les pères aiment leurs enfants, les maris leurs femmes, mais qui ne font ces choses que par nature et non par la grâce.

Mais le respect qui est dû à la présence de Dieu demande particulièrement que l'on évite le péché. Oh 1 combien cette vérité est efficace pour nous empêcher d'offenser la majesté infinie de cet être suradorable, Dieu nous regarde! Ce solitaire s'en servit saintement, à l'égard d'une malheureuse qui le sollicitait au péché. « Allons, lui dit-il, dans la place publique; » ce qui ayant comblé de confusion cette infâme créature, elle s'écria, qu'il n'était pas possible de commettre des actions pareilles devant tant de monde. «Hélas 1 lui répondit le solitaire, comment donc peut-on les faire devant Dieu 1 » Un autre ermite se servit encore heureusement de la même pensée : dans un voyage s'étant trouvé dans une hôtellerie où il rencontra une femme qui le portait au crime, il lui dit qu'il le voulait bien, à condition qu'elle le menât en quelque lieu si retiré, qu'ils n'y pussent être aperçus de personne. Ensuite cette femme l'ayant conduit dans plusieurs chambres écartées , car l'ermite lui disait toujours qu'il n'en trouvait pas d'assez retirées , comme elle, lui en demndait la raison : «C'est, lui dit-il, que je n'en trouve point où nous ne soyons vus de Dieu. »

Où ira le pécheur pour se cacher de son esprit, et pour fuir de devant s.i face ? 11 n'y a point de ténèbres qui le puissent cachera ses yeux ; car la nuit même sera lumineuse au milieu de ses plaisirs. L'obscurité des ténèbres n'est point obscure pour Dieu, elle est claire pour lui comme le jour ; et la nuit et le jour sont pour lui la même chose :

comment donc faire, en sa divine présence, ce qu'on ne voudrait pas faire devant le moindre des hommes? Si saint Bernard s'étonnait si fortement de ce que l'on osait pécher en la présence de son ange gardien, dans quel étonnement devons-nous être de ce que l'on est assez hardi d'offenser Dieu devant Dieu?

Mais voici quelque chose de bien plus surprenant : c'est que non-seulement le pécheur commet ses crimes en la présence de Dieu, mais dans Dieu même, dont l'immense majesté remplit toutes choses. Certainement cette vérité est grande et efficace : Dieu nous regarde; mais c'est une vérité sainte et terrible, nous sommes dans Dieu; nous aurions bien de la peine à contenir ici nos larmes, si nous avions plus de lumière et plus d'amour. Hé quoi donc, le pécheur offense Dieu dans Dieu même. C'est dans Dieu que cet impie le blasphème, que ce vindicatif se venge, que l'on profère tant de mauvaises paroles, et enûn que l'on commet toutes les méchantes actions. Après un attentat si horrible contre la grandeur infinie du Créateur du ciel et de la terre, cessons de nous étonner s'il le punit par des supplices éternels; répétons- le, par des supplices éternels. Oh! si l'on était fortement pénétré de ces tourments inexplicables 1

Dieu est plus dans nous que notre propre âme : rien donc ne lui peut être caché. Nous entendons et nous imaginons dans son être. Cette vérité nous fait connaître que toute cette grande multitude de créatures qu'il voit, ne diminue rien de ses attentions, et qu'il nous considère aussi attentivement, que si nous étions seuls dans tout Funivers. il n'est pas un seul instant sans nous regarder; il considère toutes nos actions les unes après les autres; il les pèse, tous nos gestes, tous nos mouvements ; et il n'y a pas une seule de nos pensées qui ne demeure à toute éternité dans sa connaissance.

Il ne faut pas s'inquiéter des mauvaises que l'on souffre avec peine, et sans y donner un consentement libre : toutes les plus abominables qui arrivent contre notre volonté, ne nous peuvent rendre désagréables à Dieu. Elles ont servi d'exercice aux plus saintes âmes, et elles ont aidé à leur perfection. Elles ne sont criminelles que lorsqu'on y adhère librement ; mais comment pouvoir le faire? Il est vrai que nous rougirions souvent, si ce que nous pensons était connu do la dernière créature du monde : comment donc nous y entretenir volontairement dans Dieu même? Comment même nous amuser non-seulement dans des pensées mauvaises, mais dans tant de pensées ridicules, ou vaines, ou inutiles?

Mais nous rougirions de nos pensées, si elles étaient connues de la plus chétive créature; que ferions-nous donc si une ville entière, si une province, si tout un royaume les savait? On se met en colère si l'on fait quelque rapport de nos défauts. Et cependant, dit un serviteur de Dieu, quand Dieu les voit , ils sont plus connus que s'ils

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